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Par Jorge Brites.

Il y a environ un mois, le 30 mars 2014, se déroulait le second tour des élections municipales. Entre une abstention autour de 37% des électeurs inscrits – un record pour ce scrutin local, pourtant l’échelon politique le plus proche du citoyen –, la défaite historique du « socialisme municipal » et la percée du Front national (avec 1.200 élus municipaux et une dizaine de communes remportées), cette élection restera à n’en pas douter dans les annales de la République. Les journalistes, comme toujours très originaux dans leur traitement de l’information, nous ont d’ailleurs répété en boucle qu’ils notaient « une forte poussée du Front Nationale » et que « le vrai gagnant de cette élection, c’est l’abstention ». Tâchons de pousser un peu plus loin l’analyse pour nous interroger sur l’état de notre démocratie et de nos partis politiques aujourd’hui, qui semblent à bout de souffle à bien des égards.

Dans les faits, le bilan des élections municipales n’a rien de très étonnant si l’on part de deux constats : le premier, c’est que la gauche française, bien plus que la droite, est marquée par une culture du militantisme local. Une gauche impopulaire au pouvoir ne pouvait donc résulter que sur un vote contestataire ou une forte abstention lors d’élections locales comme celles-ci. Depuis un siècle, et plus encore depuis 1945, la culture du Parti socialiste (et accessoirement du Parti communiste) est une culture de notables progressistes qui protègent les gens dans leur municipalité. Par voie de conséquence, son pouvoir local lui est bien plus indispensable que son pouvoir national parce que c’est lui qui « nourrit » ses élus et ses militants. Or, l’impopularité du Parti socialiste, le flou idéologique de son action politique et le décrochage complet de la gauche en général auprès de l’opinion sont autant de facteurs qui rendaient inévitable une claque électorale. Le deuxième constat, qui porte sûrement à débat, est que le Front national constitue le principal (sinon le seul) parti politique à s’adresser aux classes populaires françaises des zones rurales et péri-urbaines – majoritaires en France – et que le vote en sa faveur correspond non seulement à un vote contestataire mais aussi probablement de plus en plus à un vote d’adhésion.

Outre l’abstention, on notera le nombre élevé de triangulaires (dans 986 communes de plus de 1.000 habitants), de quadrangulaires (dans 207 communes) et même de pentagulaires (cinq listes en présence, dans 16 communes) qui ont marqué le second tour des élections municipales. On trouve même une commune de Polynésie, Taiarapu-est (comptant 1.479 électeurs inscrits), où six listes étaient en concurrence. On peut attribuer pour partie cette inflation des listes au second tour aux scores du Front national qui a dépassé la barre des 10% dans 328 communes, dont 229 de plus de 10.000 habitants. Lors des municipales précédentes, en 2008, il n’avait en effet pris part qu’à une douzaine de triangulaires. Le phénomène tient aussi à la multiplicité des dissidences, comme à Montpellier où s’affrontaient quatre listes, dont celle un adjoint du maire sortant (PS) qui s'est maintenu face au candidat socialiste arrivé en tête. Incontestablement, ces données marquent plus largement un émiettement considérable de la vie politique française.

Une crise des partis politiques…

Il est d’autant plus intéressant de noter cette évolution que les années 2000 annonçaient une tendance inverse, de redynamisation de la vie partisane et de restructuration du paysage politique : d’abord en 2002 avec la création à droite de l’Union pour une Majorité Présidentielle (UMP) par Jacques Chirac et Alain Juppé, devenue l’Union pour un Mouvement Populaire, puis plus tard avec les premières primaires ouvertes organisées à gauche, mais aussi avec la création de nouveaux partis ou de nouvelles coalitions de tout bord politique : le Modem au centre en 2007, Europe Écologie en 2008, le NPA et le Front de gauche à l’extrême-gauche en 2009, le Rassemblement Bleu Marine à l'extrême-droite en 2012… En 2004 pour l’UMP et en 2006 pour le PS, de vastes campagnes d’adhésion avaient été lancées, permettant au premier de dépasser les 300.000 adhérents et au second de dépasser le chiffre de 220.000. D’un point de vue électoral, et donc dans le cadre démocratique moderne, cette activité avait de quoi laisser perplexe, notamment quant à la nature et au rôle des partis dans notre pays, et quant à leur lien avec le système représentatif. Max Weber, dans son ouvrage Le savant et le politique (1920), caractérisait les partis politiques d’« enfants de la démocratie, du suffrage universel, de la nécessité de recruter et d’organiser les masses ». Mais il écrivait à une époque marquée par l’essor des partis dans des cadres jusque-là plus ou moins démocratiques. Entre-temps, notre continent a connu l’ère des partis de masse, qui constituaient avant tout un instrument d’embrigadement des individus, sur le plan social comme intellectuel. Aujourd’hui, les campagnes d’adhésion initiées par les partis politiques (avec parfois des objectifs chiffrés) semblent avoir une finalité ambigüe : celle de donner l’image d’un parti « populaire », emmené par un mouvement et une dynamique de masse. L’illusion ne prend pas longtemps, et quelques années plus tard on constate un désintéressement de la vie partisane – en partie parce que celle-ci semble de moins en moins clivée et que la sphère politique, dont les partis sont le principal relais, semble avoir de moins en moins d’impacts sur le cours des choses.

Les partis politiques, corps malades de la démocratie

Si l’on prend le temps de regarder l’état de la vie politique et des partis en France, le constat est plutôt effrayant : l’UMP est largement décrédibilisée par les affaires et par les luttes internes de personnalités (entre Copé et Fillon, peut-être bientôt entre Sarkozy et Juppé) et d’idées (entre pro et anti-européens, atlantistes et gaullistes, libéraux et réactionnaires, etc.) ; le Parti socialiste est considéré comme un parti social-libéral de plus en plus assumé, à qui il manque un chef et qui ne représente plus rien à gauche idéologiquement, si ce n’est une posture sociétale progressiste (féminisme, antiracisme, etc.) qui cache mal son absence d’engagement à l’égard du monde du travail ; l’UDI, le Modem et les centristes ne représentent presque personne et manquent clairement de visibilité quant à leur leadership (Bayrou, Borloo, Morin, etc.) et quant à leur indépendance vis-à-vis de l’UMP ; idem pour les radicaux de gauche, le Parti communiste et Europe Écologie-Les Verts, mais vis-à-vis du PS. Quant au Front national et au Parti de gauche, ils bénéficient du déclin des autres formations mais vivent beaucoup grâce à leur leader respectif. Difficile de dire ce que deviendraient demain ces deux formations sans la famille Lepen et sans Jean-Luc Mélenchon.

Devant un tel tableau, que peut-on dire sur le rôle et le devenir des partis politiques dans notre démocratie ? Partons des fondamentaux : pour définir le parti politique, la première et la plus positive définition est celle d’Edmund Burke, philosophe et homme politique irlandais du XVIIIème siècle, pour qui « un parti est un ensemble d’hommes unis pour promouvoir par leurs efforts communs l’intérêt national sur la base de quelque principe simple sur lequel ils sont d’accord ». Schumpeter lui opposa sa propre définition, qu’il jugeait plus réaliste, 170 ans plus tard : « Un parti ne peut être défini par ses principes. Un parti est un groupe dont les membres se proposent d’agir de concert dans la lutte concurrentielle pour le pouvoir politique ». Le réalisme de Schumpeter s’inspire clairement de Max Weber lui-même et de son ouvrage Économie et société où il précise qu’un parti est « tout un groupe politique identifié par une étiquette officielle qui présente des candidats aux élections et qui est capable de faire désigner à travers les élections des candidats aux fonctions publiques ». Les partis, au « sens usuel », sont donc liés aux élections et à la quête du pouvoir. Un point de vue notamment rejoint par Raymond Aron, qui mettait également l’accent sur les fins poursuivies par les partis, « l’organisation régulière et durable d’un certain nombre d’individus en vue de l’exercice du pouvoir ». Dans cette définition, le parti est clairement un instrument de la suprématie des gouvernants. C’est en cela qu’il se distingue des autres associations ou groupements qui interviennent dans le marché politique : le parti a une vocation spécifique, recueillir les suffrages des électeurs en vue de conquérir le pouvoir, alors que les groupes de pression (syndicats, lobbies) par exemple ne cherchent qu’à influencer les titulaires du pouvoir. On conçoit que cette vocation électorale implique que le parti mobilise, forme les opinions, fabrique des programmes et des valeurs, sélectionne les individus capables de défendre ses idées devant l’électorat et de les exprimer. Dans cette perspective, toute la stratégie du Parti socialiste, en 2011 et 2012, qui a consisté à élaborer un programme puis à organiser des élections ouvertes à l’ensemble des électeurs de gauche et à désigner François Hollande plutôt qu’un autre candidat, peut et doit être analysée avant tout comme reposant sur l’objectif électoral final, et non sur une réelle ambition d’améliorer la vie des gens et de répondre à leurs demandes légitimes.

… qui conforte la crise de la démocratie : le danger d’une « pensée unique » dominante

Si l’on part de la phrase de Weber qui dit que les partis politiques sont les « enfants de la démocratie, du suffrage universel, de la nécessité de recruter et d’organiser les masses », cette crise de la vie partisane laisse plutôt perplexe sur l’état de notre démocratie. En effet, pour que les partis jouent leur rôle pleinement, il doit exister une conscience politique et un ensemble de libertés individuelles et collectives fondamentales : liberté de pensée, d’association, etc. Or, ici, un double constat s’impose : la conscience politique se trouve de plus en plus enfermée dans un cadre de pensée unique progressivement construit par nos élites politiques, économiques et médiatiques, et cet enfermement limite de facto la liberté de pensée et d’expression – du moins la liberté de penser différemment sans être décrédibilisé. De quoi s’agit-il ? Pour faire court, c’est l’idée qu’il existerait un « sens de l’Histoire » sur certains sujets, et notamment que l’ensemble des tendances économiques et sociales (privatisations et mise en concurrence des services publics, financiarisation de l'économie, délocalisations, flux migratoires, aspirations à la société de consommation, etc.) qui accompagnent aujourd’hui la mondialisation des échanges et des flux seraient inéluctables, qu’il faut donc en prendre acte et s’y plier en multipliant les sacrifices. Toutes les opinions qui prétendent le contraire sont d’emblée discréditées, car n’allant pas dans le « sens de l’Histoire ».

Les grandes lignes de cette « pensée unique » ne sont pas nécessairement construites de façon concertée par l’ensemble des gens qui y adhèrent au sein des élites, et il existe des voix divergentes chez les journalistes et les politiques, mais la perte de crédibilité, d’office, de toute proposition rompant avec le système économique dominant est bien, quant à elle, le résultat de manipulations et d’une forme de propagande politico-médiatique en faveur du libre-échange économique, de la liberté absolue (y compris de s’enrichir et d’exploiter son prochain), de la consommation ou encore du culte de l’image. Les armes de cette propagande : des discours politiques biaisés, la menace des délocalisations et de la précarité, les chiffres de la dette qui accablent les contribuables, la publicité, etc. Le système est globalement très cohérent et sert clairement les intérêts d’une minorité (riches, nouveaux riches et parfois classe moyenne montante), même s’il n’est pas nécessairement pensé par un seul groupe.

Un seul exemple, à la fois illustratif et capital : les gouvernements européens adoptent depuis six ans des plans de rigueur budgétaire qui ont des conséquences désastreuses sur de nombreux citoyens privés de protection sociale et de revenus suffisants à leur simple survie – provoquant de la détresse sociale, des drames personnels et familiaux, des suicides… il est parfois bon de rappeler ce lien de responsabilité qui unit le politique aux citoyens. L’argument : les déficits budgétaires creusent la dette, empêchant les États d’emprunter sur les marchés financiers. Et de droite comme de gauche, à peu près tous les gouvernements de l’Union européenne se sont inclinés devant ce constat. Bien peu ont été ceux qui ont soulevés sérieusement la question de chercher le manque à gagner du côté de l’évasion fiscale, qui représente pourtant des sommes colossales. Ainsi, à l’automne 2011, Athènes avait avancé le chiffre de 280 milliards d’euros d’épargne grecque placée dans les établissements financiers suisses. Le Financial Times Deutschland parlait quant à lui de 165 milliards – ce qui resterait énorme en comparaison d’une dette publique grecque d’un montant de 350 milliards d’euros. Voilà qui pourrait (et devrait) pourtant être prétexte à une réelle coopération interétatique (voire supranationale) à l’échelle communautaire, et qui redorerait le blason d’une Union européenne qui en a bien besoin. Au total, l’évasion fiscale priverait l’ensemble des pays membres de l’UE d’environ 1.000 milliards d’euros.

Surtout, aucun gouvernement n'a cherché à remettre en cause les dettes en cours, qui font l’objet d’une spéculation par les mêmes établissements financiers qui prêtent aux États (et qui gagnent donc sur tous les tableaux). Et ne parlons même pas de l’idée que les États puissent aller emprunter ailleurs que sur les marchés financiers (ce que l’État français pouvait pourtant faire jusqu’en 1973).

Dans ce contexte, l’absence de clivages sur les grandes questions économiques appauvrit le débat public et la vie démocratique ; et en dépit d'une adhésion des grands médias aux lignes politiques défendues par les partis de gouvernement, on comprend dès lors que les formations politiques qui remettent en cause les grandes lignes de cette « pensée unique » soient celles qui aient le plus le vent en poupe : elles donnent de la voix à des citoyens qui ne se reconnaissent plus dans le clivage gauche-droite que les partis traditionnels tentent d'entretenir.

Il est généralement admis que le débat et les différences d’opinion sont féconds et utiles à la démocratie. Et dans la pratique, c’est bien à cela, originellement, que devaient servir les partis politiques : porter les opinions devant les institutions. L’apparition au Royaume-Uni des partis parlementaires au XVIIIème siècle s’est inscrite dans ce cadre préétabli et a de plus déterminé les modalités d’exercice de la souveraineté. Aux États-Unis, l’adoption de la Constitution de 1787, fondée sur la souveraineté du peuple, avait de même solidement établi les bases d’un gouvernement dont devaient très vite naître les partis. La genèse du phénomène partisan est donc claire : il n’a pu naître et se développer qu’à l’ombre d’institutions préexistantes et incontestées – ce qui explique d’ailleurs les difficultés de son acclimatation, à ses débuts, en France durant la période révolutionnaire. C’est avec le temps et la pratique institutionnelle que les partis ont acquis leur propre légitimité, en s’intégrant au fonctionnement du régime représentatif et en obtenant le statut respectable d’auxiliaire de la démocratie, car, en effet, dans leur forme moderne les partis se dotent d’une organisation extraparlementaire qu’il convient d’articuler avec leur partie parlementaire, partie intégrée aux pouvoirs publics, assumant donc un rôle de communication plus efficace entre les électeurs et les pouvoirs publics.

La nécessité pour les partis politiques de se recentrer sur leur objectif de service public

Les partis ont constitué, techniquement, la condition nécessaire au problème posé par la transformation démocratique de nos sociétés. Car comment des populations entières de millions d’individus, proclamés tous à la fois arbitres de leurs destinées politiques, peuvent-elles, réunies pêle-mêle à l’occasion des élections, remplir leur nouvelle fonction de souveraineté ? Il s’agit là d’un problème pratique évident, lié à la démographie, dans le cadre de la définition et de la mise en œuvre effective de l’action collective. En démocratie, le principe juridique de la représentation ne suffit pas à le résoudre, car il faut donner un contenu à ce cadre démocratique. L’élection populaire exige l’accord d’un nombre considérable d’individus. Or, cet accord ne se dégage pas naturellement. Cela est aussi vrai à notre époque qu’à celle de Weber, en 1920. Le suffrage s’élargissant, il est sans cesse plus difficile de représenter et d’exprimer les aspirations de chaque électeur, ou au moins de l’ensemble des catégories sociales. Le peuple est une masse hétérogène, c’est pourquoi l’absence de structures séparées exprimant les intérêts souvent contraires des individus serait peut-être fatale à la démocratie représentative – qui n’est pas le seul modèle de démocratie envisageable, ne l’oublions pas, de même qu’il n’existe pas qu’une seule façon de représenter le peuple dans une assemblée élue (selon les opinions politiques, selon la catégorie socio-professionnelle, selon l’appartenance communautaire, etc.).

Dans le cas de notre démocratie multi-partisane, les projets politiques ont souvent préexisté à la constitution des partis. Ces projets constituent bien souvent l’expression politique d’intérêts sociaux – qui se proclament « intérêts nationaux » pour tenter de convaincre au-delà d’une classe. En théorie, le projet constitue l’élément constant, invariant, qui perdure à travers ce qui caractérise le discours qu’un parti, dans son histoire, tient afin de mobiliser ses partisans en vue d’accéder au pouvoir. C’est autour de ce projet que se retrouvent les pères fondateurs du parti et c’est en son nom que militants puis électeurs se mobilisent. Il exprime la raison d’être du parti, son identité. Le projet d’un parti devrait donc être, en quelque sorte, une conception de l’intérêt général. Le projet peut tourner autour d’un individu qu’on veut porter au pouvoir, comme pour le cas des partis gaullistes, ou autour d’une doctrine, comme dans le cas du Parti communiste. La canalisation des revendications diverses des groupes et des individus ainsi que leur conversion dans une volonté politique, créée et médiatisée par les partis, confèrent une aura démocratique à un mode de gouvernement – qui reste pourtant oligarchique. Un parti naît d’une ambition (personnelle ou autre) mais donne de la substance démocratique au projet ou au candidat.

De l’expression « enfants de la démocratie », on comprend bien que l’espace de parti apparaît lorsqu’une société devient « politisée », c’est-à-dire lorsque l’ensemble de la population s’éveille à la politique. Les masses cessent d’être inertes, il n’est plus possible de les ignorer, parce que le système ne peut plus fonctionner sans leur participation. La nouvelle dimension prise par des rapports politiques étendus à la société entière ouvre un espace public qui demande à être occupé parce qu’il faut « canaliser » la communication entre les autorités et les participants qui surgissent sur cette scène. Le parti étant l’instrument d’une telle « canalisation », un régime sans parti ne peut faire face durablement aux problèmes d’une société politisée. La société politisée représente donc le milieu propice à l’apparition de ce nouveau mode d’action politique, sans déterminer s’il s’agit d’un seul parti ou de plusieurs. Cette vérité est sans doute toujours réelle aujourd’hui. Les gens se désintéressent certes de la vie partisane, car celle-ci leur semble à juste titre déconnectée des préoccupations réelles, voire souvent déconnectée du réel, mais ils n’en développent pas moins des opinions – une ballade sur les forums politiques en ligne en donne une bonne illustration. Or, si les partis ne jouent plus leur rôle de « canalisateurs » d’opinion, capables de récolter les doléances des citoyens et de les défendre jusque dans les lois, alors ils ne sont plus que des machines électorales censées permettre à une classe politique relativement cloisonnée de s’emparer du pouvoir (à tour de rôle) et à une classe économique de préserver ses privilèges. Et ils confirmeront les propos de José Saramago, auteur portugais et Prix Nobel de littérature en 1998, selon qui les démocraties occidentales « ne sont que des façades politiques du pouvoir économique ».

Cette perspective, déjà confirmée par l’actualité politique et économique de ces dernières années, constitue un réel danger pour notre société dans son ensemble. L’action politique doit avoir pour finalité d’apporter des réponses concrètes aux aspirations des individus, en vue d’améliorer leur vie, de prendre en compte leurs attentes et leurs besoins, et de créer les conditions nécessaires à leur épanouissement. À ce niveau-là, il serait de bon ton de s’inspirer des Cortes espagnols réunis à Cadix en 1812, et qui adoptèrent à l'issue de la Guerre d'indépendance contre la France de Napoléon, une Constitution d'inspiration libérale déclarant dans son article 4 : « L'objet du Gouvernement est le bonheur de la Nation, car la finalité de toute société politique n'est autre que le bien-être des individus qui la composent ». Toute société qui ne s’applique pas à offrir à ses citoyens les conditions du bonheur ne saurait donc être durable (d’autant plus si elle se veut démocratique, c’est-à-dire si elle prétend tenir compte de l’opinion des gens).

Les partis politiques doivent travailler à créer les conditions de l’épanouissement et du bonheur des individus, sans quoi notre système de démocratie représentative présente le risque de ne pas être viable. Or, quel système le remplacera ? Nul ne peut le dire, mais on a effectivement tendance à prendre pour acquis le principe de démocratie, de telle sorte que l’on n’imagine mal qu’il puisse être remis en cause, et, pire encore, qu’il soit détourné vers d’autres intérêts que ceux de la majorité. La démocratie, tout comme la paix, n’est pas un état de fait statique et acquis par avance. Elle demande à être entretenue et vivante pour exister. Qu’elle soit représentative ou participative, elle doit être animée à chaque instant par ceux qui la composent : les citoyens, les institutions républicaines, et le cas échéant les partis politiques.

Dans son roman La lucidité (2004), José Saramago décrit la situation suivante : dans la capitale sans nom d’un pays sans nom, un gouvernement se trouve désemparé après des élections municipales marquées par 83% de votes blancs. Incapables de concevoir un rejet démocratique et citoyen de leur politique, les dirigeants soupçonnent une conspiration, voire un complot anarchiste international qui les autorise à pratiquer une répression violente… et de fait à porter atteinte à la démocratie. Souhaitons qu’un tel scénario, chargé d’allégories comme Saramago (décédé en 2010) savait si bien les manier, ne s’avère jamais prophétique et que les partis politiques se réapproprient leur mission de porteurs d’idéaux et de projets pour le bien commun.

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