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Par David Brites.

Une fois n’est pas coutume, faisons un peu de politique politicienne.

Mais faisons-le bien. Ou en tout cas, tâchons que cela serve à quelque chose. Et pour cela, il faut parler de politique politicienne qui a un impact sur l’action politique, ou qui influence notre rapport collectif à la démocratie. Retour sur le retour d’un ancien chef de l’État dans la course à l’élection présidentielle.

Depuis sa défaite au second tour de 2012, Nicolas Sarkozy nous fait vivre (pour celles et ceux qui daignent le suivre) un feuilleton politique totalement amorphe sur le plan des idées, et sans aucun suspens, à savoir l’odyssée (le mot lui fait trop d’honneur) de son retour en politique. Ce retour, justement, se base sur un triple échec : échec du gouvernement PS à redresser les comptes publics, à relancer l’emploi et à améliorer le pouvoir d’achat ; échec des magistrats qui tentent (sans doute tacitement soutenu en cela par le pouvoir) d’inculper l’ancien président dans maintes affaires ; et échec de l’UMP à se trouver un leader et à incarner une alternative au PS. Le parti créé en 2002 par Jacques Chirac et Alain Juppé, dans l’objectif d’unir les droites libérale et gaulliste, est déchiré depuis la rocambolesque élection de Jean-François Copé à la présidence du parti, le 18 novembre 2012, qui est parvenue à surpasser (ça n’était pas chose aisée) dans le pathétique et dans l’ampleur de la fraude le scrutin interne du PS de novembre 2008, qui avait opposé Martine Aubry à Ségolène Royal.

Une orientation molle de la droite donnera des ailes au Front national

Face à ce triple échec, Nicolas Sarkozy espère s’imposer naturellement à droite, où la crise de leadership est totale. Du côté de Jean-François Copé, l’homme était de toute façon complètement décrédibilisé depuis son élection controversée à la tête du parti. Le 27 mai dernier, déjà entaché de soupçons dans la tourmente juridico-financière de son micro-parti Génération France, il était poussé à la démission de l’UMP par contre-coup de l’« affaire Bygmalion », du nom de cette agence de communication créée par deux proches à lui et qui aurait produit des fausses factures et des surfacturations, notamment pour cacher le dépassement des comptes de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012 – la démission de Jean-François Copé sera effective le 15 juin. À cela s’ajoutent les tergiversations idéologiques d’un François Fillon qui, après s’être présenté comme le chantre de la droite républicaine (« droite molle », selon ses détracteurs), a adopté depuis l’été 2013 une rhétorique réactionnaire sans pour autant trouver sur son chemin de Damas de nouveaux électeurs potentiels ou un regain de popularité. Dans ce contexte, l’ancien président de la République pense que son absence de la scène politico-médiatique, combinée à l’échec flagrant de la présidence Hollande, fera naître chez les Français le désir de le voir revenir. Et celui qui opposa tant les habitants de ce pays (« la France qui travaille » versus les « assistés », les Français aux immigrés et aux étrangers, les policiers aux juges supposément laxistes, le peuple aux « corps intermédiaires », etc.) de s’imaginer déjà en recours ; mais n’est pas le général de Gaulle qui veut, et un exil doré ponctué de conférences de luxe rémunérées plusieurs centaines de milliers d’euros ne vaut pas un retrait discret et humble à Colombey-les-Deux-Églises.

Surtout, ce bon vieux général avait l’avantage d’apporter sur la scène politique un fond idéologique puissant, et une vraie vision de son pays (avec laquelle on peut ne pas être d’accord). Nicolas Sarkozy, lui, n’apporte rien du tout. Cet ancien chiraquien devenu balladurien au rythme des sondages électoraux, avant de s’envoler de ses propres ailes lors de son passage au ministère de l’Intérieur à partir de 2002, est à l’image de presque toute sa génération politique : une girouette. Et pour s’en convaincre, inutile de remonter bien loin, il suffit de constater le changement récent de discours. La campagne de 2012 jetait ses bases sur la « ligne Buisson » consistant à adopter une posture idéologique relativement proche de l’extrême-droite (sur l’Espace Schengen, sur l’immigration, etc.) pour toucher un électorat populaire de plus en plus acquis aux thèses du Front national. Désormais, et cela malgré les résultats assez bons – et parfois inattendus – de la droite radicale au sein de l’UMP en novembre 2012 (scores de Jean-François Copé, mais aussi de la motion du courant de la Droite forte), Nicolas Sarkozy s'est rapproché depuis 2013 de personnalités plus modérées au sein de son parti : Nathalie kosciusko-Morizet, François Barouin… La rupture avec la « ligne Buisson » s'est évidemment accentuée lors de la découverte en février dernier des enregistrements de son ancien conseiller Patrick Buisson, réalisés pendant des mois à l'insu de Nicolas Sarkozy lui-même et de son équipe à l'Élysée.

Les rares interventions de l'ancien président ces derniers mois traduisent la « nécessité » de son retour, pour reprendre le mot de l'un de ses proches, Brice Hortefeux. Sur le plan idéologique, elles s'inscrivent dans une défense de la construction européenne (passée et actuelle), qui serait la seule voie crédible pour endiguer le déclin français – le titre de sa dernière tribune, L'Europe ou le déclin, annonce d'ailleurs la couleur. Globalement, les idées restent floues et semblent manquer de cohérence globale, mais il est d'ores et déjà clair qu'elles ne marquent pas une rupture avec les politiques menées par l'UMP ou le PS ces dernières décennies. Cela laisse présager une future campagne centrée sur la thématique de l’union nationale autour d’un homme providentiel (reste à voir si la mayonnaise prendra), mais avec un contenu idéologique finalement très modéré, basé sur une approche économique libérale – et donc assez semblable à l’orientation du gouvernement actuel, dont on cherche encore ce qu’il a de socialiste ou même de gauche.

S’il se représente, Nicolas Sarkozy sera le premier président de la Vème République à être revenu dans la course à la présidentielle, notamment après l’échec de Valéry Giscard d’Estaing en ce sens entre 1981 et 1988. Pour autant, et compte tenu de sa stratégie actuelle, son retour est d’une totale inutilité sur un plan purement démocratique, dans la mesure même où il n’apporte aucun fond idéologique par rapport à une coalition UDI-Modem, à son principal concurrent au sein de l’UMP, à savoir Alain Juppé, ou même au PS. Et donc aucune plus-value aux futurs débats.

Sur le plan des idées, l'inconstance aura caractérisé toute la vie politique de Nicolas Sarkozy. Ses différentes postures depuis plus d'une décennie sont, à n'en pas douter, représentatives des déchirements et des contradictions idéologiques au sein de sa famille politique.

Sur le plan des idées, l'inconstance aura caractérisé toute la vie politique de Nicolas Sarkozy. Ses différentes postures depuis plus d'une décennie sont, à n'en pas douter, représentatives des déchirements et des contradictions idéologiques au sein de sa famille politique.

S’il ne vient pas renforcer le clivage gauche-droite avec le PS, au moins sur les questions régaliennes (monnaie unique et rôle de la Banque centrale européenne, immigration, rôle de l’État dans l’économie, etc.), son retour ne sera rien de plus qu’une manœuvre politicienne visant à profiter de la crise de leadership à droite. Et dans un tel cas de figure, nul doute que le score du Front national sera de taille. Les électeurs désireux d’une rupture avec la conduite politique actuelle se tourneront vers le seul parti qui semble incarner le mieux la protestation au système tout en se gaussant d’un gain récent de crédibilité (qu’a renforcé sa percée aux élections municipales). Le fossé entre le discours volontariste de Nicolas Sarkozy en 2007 (on pensera ce qu’on veut de l’orientation, mais au moins l’engagement verbal était là) et l’absence de résultats explique en grande partie le score élevé (17,9%) de Marine Le Pen en 2012, qui aurait sans doute été encore meilleur si le président sortant avait abandonné la « ligne Buisson » pour un discours plus modéré. En 2017, la stratégie que semble actuellement dessiner Nicolas Sarkozy pourrait bien ouvrir un boulevard au Front national. En effet, le score du FN sera d’autant plus élevé que le discours du « président-revenant » sera vu comme aussi mou et conformiste que celui du PS.

Si cette réalité se confirme, l’envie nous vient d’interpeller notre ancien chef de l’État : ne revenez-pas ! La démocratie ne sortira pas grandie du non-renouvellement de la classe dirigeante, et ce d’autant plus que votre retour n’apportera aucune contribution idéologique de fond, aucun débat pertinent, aucun clivage réel. Si l’idée est d’adopter une ligne libérale pseudo-réformiste (en fait synonyme de fortes régressions sociales, avec la bénédiction de la Commission européenne), alors nous avons une mauvaise nouvelle pour vous : votre successeur à la tête de l’État occupe déjà cet espace. C’était vrai dès le gouvernement Ayrault, et l’année 2014 est venue brillamment le confirmer, avec le projet de Pacte de Responsabilité proposé aux entreprises (baisse des charges et simplification administrative) d’une part, la nomination de Manuel Valls à la tête du gouvernement d’autre part, et enfin l’adoption d’un plan d’économie de 50 milliards d’euros.

Et si Nicolas Sarkozy revient avec un discours de « droite dure » ?

Du fait de son inconstance politique, il serait prématuré de déterminer de façon définitive quelle sera le ton de la campagne de Nicolas Sarkozy. Si ce dernier adopte finalement un discours proche de la « ligne Buisson », déjà pleinement à l’œuvre dans l’entre-deux-tours de l’élection de 2012, alors le constat pourra être fait d’une restructuration (déjà en cours en réalité) de la vie partisane française, étonnamment semblable avec celle de la Hongrie : une droite radicale et réactionnaire (UMP en France, Fidesz en Hongrie) menée par un Nicolas Sarkozy revêtu du costume national-populiste de Viktor Orbán, proche d’une extrême-droite forte mais contenue sous la barre des 20% des voix, le FN en France, Jobbik en Hongrie ; ferait face à cette droite « décomplexée » un centre-gauche libéral favorable au libre-échange mondialisé (PS en France, MSzP en Hongrie), associé de façon anecdotique avec un centre ou une extrême-gauche très faibles.

Bien entendu, les dynamiques partisanes de chaque pays sont différentes, et l’Histoire de la Hongrie, déterminante pour expliquer le positionnement de chaque camp politique (nostalgie de la Grande Hongrie à droite, ressentiments anti-communistes à gauche), est très différente de celle de la France. Toutefois, dans les deux cas, on assiste à une jonction entre libéralisme sociétale et libéralisme économique, à gauche, et à une réaction très vive à droite, basée sur des sentiments anti-mondialisation, anti-Union européenne, et sur un désir de voir l’échelon national se réapproprier les prérogatives régaliennes (commerce, budget, immigration…). En bref, la droite considère que c’est à l’échelle de la nation (et à cette seule échelle) que l’avenir du pays doit se décider et que la démocratie trouve son sens.

Loin de nous l’idée de nous réjouir d’un possible durcissement du discours du futur candidat UMP. Mais force est de constater que cela aurait au moins l’avantage d’apporter à la prochaine élection présidentielle un clivage entre la droite et la gauche. Si tel n’est pas le cas, alors les électeurs iront chercher le clivage entre le Front national d’une part, et l’« UMPS » que dénonce Marine Le Pen d’autre part. Un durcissement du discours du Parti socialiste (ou tout simplement son retour à gauche) n’est quant à lui plus à attendre : il aurait pu venir après l’expérience chevènementiste de 2002, après l’émergence du courant du Nouveau Parti Socialiste et l’échec du « non » au référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, ou encore après la candidature de Benoît Hamon au poste de Secrétaire général du parti et la percée de sa motion en novembre 2008. Mais rien de tout cela n’a entraîné un changement d’orientation à la tête du PS, et la ligne sociale-libérale est restée largement dominante dans les instances décisionnelles du parti. Prenant acte de cette situation, Jean-Luc Mélenchon fondait en 2009 sa propre formation, le Parti de Gauche. Quant à Arnaud Montebourg, chantre de la « démondialisation » hier, ministre de l’Économie du gouvernement Valls aujourd’hui, son inconstance nous démontre tous les jours un peu plus son goût pour le grand écart.

À l’inverse de cet immobilisme idéologique à gauche de l’échiquier politique (en France comme dans d’autres pays du continent), le durcissement du discours de l’UMP ne relève pas de la fiction, mais plutôt d’une réaction propre à de nombreux pays du continent : positionnement anti-européen des conservateurs britanniques ou hongrois, révision du droit à l’avortement par le Parti Populaire espagnol, discours anti-immigration et anti-islam en Suisse et presque partout ailleurs… Aux dérives économiques souvent lamentables de l’Union européenne, une réaction politique et sociale venue de la gauche serait saine et souhaitable, mais c’est sans compter sur le vide idéologique de dirigeants comme Tony Blair ou Gerhard Schröder hier (qui n’avaient de gauche que le nom de leur parti), ou sur l’incompétence et l’indécision de la présidence Hollande aujourd’hui.

En France, la responsabilité de cette sclérose intellectuelle est double : elle incombe à des dirigeants PS carriéristes et inconstants, qui n’ont ni conviction ni fond idéologique, mais elle est aussi le fait d’une « élite » journalistique qui paralyse le débat et décrédibilise toute proposition formulée par des partis autres que le PS, l’UMP ou le centre. Le PS se soumet aussi à cette « pensée unique » – ses dirigeants y adhèrent d’ailleurs totalement, ce qui explique largement l’orientation libérale du gouvernement actuel.

Le candidat du consensus à droite : une posture rendue difficile par la radicalisation des positions de tout bord

La prochaine élection présidentielle jettera ses bases, à n’en pas douter, dans un clivage entre un centre-gauche qui promeut une Union européenne dont les dogmes affectent pourtant l’idéal de la construction européenne, et une extrême-droite qui dénonce l’Europe actuelle sans en proposer une autre. À voir vers laquelle de ces deux positions Nicolas Sarkozy (ou tout autre candidat de l’UMP) tendra d’ici 2017.

S’il entend jouer sur les deux lignes – il l’a fait avec succès en 2007 – alors le résultat risque d’être pour l’ancien président le même qu’en 2012 : la défaite. Sa tribune L'Europe ou le déclin, publiée à quelques jours des élections européennes, peut faire penser qu'il entend à nouveau jouer les équilibristes, notamment quand, dans un flot de formules emphatiques et sans substance sur la construction européenne, il explique qu'« il faut suspendre immédiatement Schengen I », face à « l'échec sans appel » de « la question essentielle des flux migratoires ». Pour autant, ces propos, semblables à ceux que le président sortant tenait déjà lors de l'entre-deux tours de l'élection de 2012, ne relèvent pas d'une vision différente de la France et de notre rapport à l'Europe que ce que le PS et l'UMP proposent actuellement. Car à aucun moment la solution n'est de rétablir un contrôle aux frontières nationales, comme le prône le FN ; à peine Nicolas Sarkozy propose-t-il de renouveler la Convention Schengen (pour bâtir « un Schengen II ») en y excluant les pays ne disposant pas d'une politique d'immigration rigoriste.

Sur d'autres sujets, les propositions sont ambiguës et, de toute évidence, le fruit d'une posture qui manque de recul. Aucun mot sur la monnaie unique, sur le protectionnisme français ou européen, sur la subsidiarité. À peine précise-t-il : « La Commission ne devrait plus avoir de compétences législatives puisqu'il y a un Parlement européen, c'est à lui et à lui seul de légiférer. » Sans doute Nicolas Sarkozy oublie-t-il qu'en France, l'existence du Parlement n'empêche pas le gouvernement d'être le premier producteur de lois, et que par ailleurs les deux partis majoritaires au Parlement européen (PPE à droite et PSE à gauche) votent presque systématiquement ensemble toutes les directives proposées par la Commission. Si donner un pouvoir d'initiative plus grand au Parlement européen serait bénéfique, car cette institution serait sans doute plus libre dans ses propositions que la Commission européenne, « gardienne des traités », le motif émis par M. Sarkozy est absurde, et surtout, ce changement de prérogatives institutionnelles à l'échelle communautaire n'aurait en fait qu'un impact très marginal sur les orientations économiques actuelles de l'Union européenne, et surtout aucun impact électoral en France.

Globalement, le discours pourrait être le même qu'en 2012, avec une dose de dramatisation comme seul un personnage d'un tel ego sait en produire. Confère la tribune de mars dernier dans laquelle, à quelques jours des élections municipales, Nicolas Sarkozy se positionnait en victime du système judiciaire, et comme homme du redressement et futur sauveur de la Nation. Si la ligne idéologique reste aussi floue et bancale que celle de ces deux tribunes, cette posture pourrait ne pas attirer beaucoup d'électeurs. À moins de compter sur un François Hollande au fond du trou, ce qui est aussi une possibilité. Car évidemment, la faiblesse du chef de l'État actuel aidera Nicolas Sarkozy. Mis à part cela, il est clair que ce dernier n'est pas vraiment en position de force, et que son retour ne se fera pas sur un lit de roses. La position de consensus que son futur statut de président de l'UMP l'obligera sans doute à adopter risque de lui lier les mains idéologiquement, alors que les électeurs pourraient ne plus adhérer à un discours alliant une ligne dure « nationale » et une ligne centriste « libérale ». Seule cette dernière, qui renvoie aux politiques d’austérité budgétaire et de concurrence libre et non-faussée sera entendue. Et entre un PS social-libéral et une UMP libérale-sociale, l’un des deux ne passera pas le premier tour. Au profit du Front national.

Tag(s) : #Politique

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