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Par Jorge Brites.

Le 27 avril dernier avaient lieu, en Macédoine, des élections législatives anticipées et le second tour de la présidentielle. Comme attendu, les nationalistes du VMRO-DPMNE ont remporté une victoire écrasante, avec 42,18% des voix, malgré les scandales qui visent le Premier ministre Nikola Gruevski. Le président sortant Gjorge Ivanov a largement dominé son adversaire du SDSM (parti social-démocrate) Stevo Pendarovski, remportant 55,25% des suffrages exprimés. Cerise sur le gâteau, le VMRO-DPMNE rafle la majorité absolue au Parlement, une première pour un parti depuis l’indépendance. Plus d’une décennie après la guerre civile de 2001 qui avait attisé les tensions interethniques entre communautés slave et albanophone, ces élections sont l’occasion de porter notre regard sur un pays fort méconnu, pourtant candidat en lice pour l’adhésion à l’Union européenne.

La petite république de Macédoine, peuplée de deux millions d’habitants et indépendante depuis seulement 1991 à l’issue de la partition de la Yougoslavie, n’a jusque maintenant que peu intéressé les chercheurs français. Lorsque le livre de l’historien Georges Castellan, professeur de l’Université Paris III, paraît en 2003, ce n’est que le deuxième du genre, d’où la justesse de ce titre : Un pays inconnu. L’ouvrage présente une vue d’ensemble de l’histoire de ce pays, encore ignorée. En effet, si la Macédoine antique d’Alexandre le Grand (IVème siècle avant J.-C.) est largement enseignée, l’histoire et les ressorts culturels et humains de la Macédoine contemporaine sont très mal connus. En particulier, la documentation en langue française sur le pays fait aujourd’hui réellement défaut. Pour élaborer son étude, Georges Castellan est parti du constat que cet État très tardivement constitué pose de difficiles problèmes à la société internationale, étant situé dans une région culturellement très hétérogène et revendiquée par les histoires officielles de chacun des États voisins.

La reconnaissance récente d’un « peuple macédonien » : un chemin parsemé d’embûches

Même en se cantonnant à l’histoire antique du pays, on s’aperçoit que, déjà, apparaît un débat historiographique fort sur les origines de la Macédoine : toute une littérature polémique s’est en effet développée autour des Péoniens, peuple indo-européen arrivé vers 2500-2000 avant J.-C. et signalé dans l’Iliade ; considérés par les Macédoniens comme leurs ancêtres et comme un peuple de la famille des Illyriens-Thraces, les Grecs les désignent quant à eux comme des Hellènes. De même, les Albanais, qui composaient 23% de la population macédonienne en 1994, ont longtemps été vus en République de Macédoine et ailleurs comme un peuple arrivé avec les Ottomans, alors qu’en réalité leur présence dans la région est établie par les préhistoriens et linguistes dès le IIème millénaire avant J.-C. Ces querelles touchant à l’imaginaire collectif des différentes nationalités nous amènent à celle, plus contraignante, du nom de la Macédoine, aujourd’hui très disputé. Déjà, lors de l’indépendance votée par référendum le 8 septembre 1991, à 95% des voix, sa reconnaissance par la Communauté européenne avait posé problème : la Grèce refusait de reconnaître un État portant le nom de Macédoine, le considérant comme une partie intégrante de son héritage historique (et de son seul héritage), et craignant des revendications territoriales sur la base d'un éventuel projet de « Grande Macédoine ». L’approbation controversée par les députés macédoniens d’une nouvelle Constitution, le 17 novembre 1991, n’a en rien arrangé ce différend, car le texte sous-entendait dans son préambule l’existence d’une solidarité entre les peuples de la région de Macédoine – un non-sens ethnico-linguistique. Cette querelle des symboles (le drapeau ayant aussi posé problème) provoqua un blocus économique de vingt mois par la Grèce, qui s’acheva en 1995 par la reconnaissance de l’indépendance de Skopje par Athènes, sous le nom d’Ancienne République Yougoslave de Macédoine (ARYM). C’était déjà sous ce nom que le pays avait adhéré à l’ONU, en 1991.

En août 1992, la Macédoine indépendante adopte un drapeau rouge frappé au centre du Soleil de Vergina (ou Étoile de Vergina) jaune, un symbole découvert dans le nord de la Grèce en 1977 par l'archéologue grec Manólis Andrónikos dans une tombe royale macédonienne attribuée à Philippe II de Macédoine. En 1995, face aux protestations de la Grèce pour qui ce symbole évoque la Macédoine antique, la jeune République, dont les échanges commerciaux avec son voisin méridional demeurent alors bloqués, change de drapeau et adopte l'actuel, largement inspiré du précédent – entre autres, le nombre de rayons est divisé par deux, passant de 16 à 8.

En août 1992, la Macédoine indépendante adopte un drapeau rouge frappé au centre du Soleil de Vergina (ou Étoile de Vergina) jaune, un symbole découvert dans le nord de la Grèce en 1977 par l'archéologue grec Manólis Andrónikos dans une tombe royale macédonienne attribuée à Philippe II de Macédoine. En 1995, face aux protestations de la Grèce pour qui ce symbole évoque la Macédoine antique, la jeune République, dont les échanges commerciaux avec son voisin méridional demeurent alors bloqués, change de drapeau et adopte l'actuel, largement inspiré du précédent – entre autres, le nombre de rayons est divisé par deux, passant de 16 à 8.

Apparu au VIIIème siècle avant J.-C., le nom de la Macédoine, qui nous vient de la mythologie grecque, désigne une région des Balkans s’étendant de la rivière Mesta à l’est jusqu’au lac Ohrid à l’ouest et entre la mer Égée au sud et les montagnes de la Šar Planina et de la Cerna Gora de Skopje au nord, soit environ 66.000 km2. Un premier royaume prit le nom de Macédoine dans l’Antiquité, notamment connu pour avoir conquis un empire allant de la Grèce à la plaine de l’Indus sous les ordres de Philippe II de Macédoine puis et surtout d’Alexandre le Grand – royaume plus tard envahi et transformé en province, d’abord par Rome, puis sous l’autorité de Byzance. Les invasions slaves, et même centrasiatiques (les Touraniens), à partir des VIème et VIIème siècles changèrent le visage du pays, dont les populations antérieures durent refluer sur la côte et dans les îles.

Depuis le Moyen-Âge, les Slaves de Macédoine, pourtant aussi nombreux que leurs voisins, ont toujours eu des difficultés particulières à constituer comme les Bulgares et les Serbes un État qui leur aurait donné une identité précise. Cela s’explique facilement par leur situation géographique, en plein cœur des Balkans, situés entre plusieurs nationalités dont l’identité politique, culturelle et religieuse a toujours cherché à s’affirmer en s’appuyant sur une histoire « glorieuse » (la Grèce antique, la Grande Serbie, la Grande Bulgarie, etc.). Il convient d’ajouter à cela un enjeu stratégique majeur, à savoir le contrôle des routes transbalkaniques entre le Danube et la mer Égée. Ces luttes se sont avérées peu propices à l’émergence et au développement d’une identité locale. L’histoire macédonienne est celle d’un pays et d’une identité tiraillés par les revendications étrangères. Dès 1821, la Macédoine se soulève avec la Grèce, et, bien que ne constituant pas la priorité d’Athènes du fait de sa position géographique, au milieu des terres ottomanes, les révoltes contre la Sublime Porte y ont constamment été encouragées par le Royaume de Grèce. Des troupes albanaises sévissent également dans la partie occidentale de la Macédoine à partir de 1831. Surtout, on observe à partir de la guerre de Crimée (1853-1856) le développement d’un nationalisme bulgare menaçant, revendiquant la Macédoine et la Thrace dans un État bulgare indépendant. Tout le reste du XIXème siècle ainsi que le début du XXème, jusqu’aux guerres balkaniques de 1912-1913, constituent une longue lutte politique, militaire et religieuse pour la domination de la Macédoine, entre la Grèce, la Serbie, la Bulgarie et l’Empire ottoman, avec comme consécration le traité de San Stefano (1878) et celui de Bucarest (1913). L’ambition de Sofia de fonder une « Grande Bulgarie », prévue lors du traité de San Stefano du 3 mars 1878, a connu un échec premier dès le Congrès de Berlin, en juillet de la même année, au cours duquel l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et l’Empire Ottoman ont cherché à contenir le panslavisme (russe, serbe et bulgare) ; c’est d’ailleurs les ambitions territoriales de la monarchie bulgare, entre autres, qui motivent le pays à entrer en guerre en faveur de l’Allemagne et contre la Serbie, en 1915 puis en 1940, puisqu’à chaque fois cet engagement lui permet d’annexer la Macédoine (en 1915-1918 et en 1941-1945). Les traités de Neuilly en 1919 et de Paris en 1947 rétablissent à chaque fois la souveraineté de Belgrade sur la région de Macédoine.

Dans ce contexte, la nature démographique de la Macédoine a clairement dépendu des acteurs extérieurs. Ainsi, à la fin de la Grande Guerre, lors des échanges de population entre la Grèce, l’Empire ottoman et la Bulgarie, la région de la Macédoine fut la plus touchée : elle vit partir 376.000 Turcs et Bulgares, mais elle accueillit 638.000 réfugiés grecs, si bien d’ailleurs que l’on assista à une hellénisation de la région égéenne de la Macédoine, où les Grecs formèrent dès lors 89% de la population. Idem durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque le pays fut vidé de sa communauté juive par les occupants allemands, italiens et bulgares : 46.000 juifs furent alors envoyés vers les camps de Birkenau et de Bergen-Belsen.

Macédoine : la construction laborieuse d'une nation multiethnique

Pourtant, il ne semble pas abusif d’affirmer que la Macédoine développa bien une histoire spécifique, les Slaves s’y mélangeant très vite aux populations illyro-grecques, et y apportant leurs structures sociales, leurs croyances religieuses, leurs habitudes et surtout leur langue, proche du bulgare. Il faut ajouter à cela la conquête ottomane, qui s’accompagna de l’installation de colons turcs, puis de l’arrivée massive de juifs persécutés par l’Inquisition en Péninsule ibérique. La Macédoine, à l’image de l’Empire ottoman, prenait un visage totalement cosmopolite. La religion musulmane y constitue depuis cette époque un islam populaire empruntant beaucoup au culte préchrétien. Les premiers mouvements autonomistes, notamment l’Organisation révolutionnaire interne de Macédoine (l’ORIM) fondée en 1893, se proposaient d’éveiller une « conscience nationale macédonienne » parmi les Slaves, et donc parmi les chrétiens orthodoxes, les musulmans étant considérés comme ottomans. La composition de la population macédonienne a d’ailleurs constamment été l’objet de polémiques. En particulier, les premiers recensements du XXème siècle niaient une quelconque nationalité macédonienne, et la proportion de Turcs comme de Valaques y varient du simple au triple, selon qu’il s’agisse de statistiques bulgares, grecques ou serbes.

Cette absence des « Macédoniens » dans les premières statistiques de population n’est que la traduction d’un fait politique : les « insurgés » de Macédoine étaient pris en main par des organisations s’appuyant sur des puissances externes, la Grèce, la Bulgarie, la Serbie. Au-delà de l’enjeu régional, il est à noter que la Macédoine a très tôt, et de façon surprenante au regard de sa situation géographique enclavée, constitué une question internationale. C’est à Londres que se négocia la paix en 1913 à l’issue de la deuxième guerre balkanique. Déjà, la sévère répression de l’insurrection de 1903 par l’armée du Sultan avait eu pour effet de pousser les puissances de l’époque, Londres, Paris, Saint-Pétersbourg et Vienne en tête, à veiller à l’application des accords de 1878 prévoyant la protection des populations chrétiennes et leur garantissant les mêmes droits qu’aux musulmans. Les luttes armées, soutenues par la Grèce, la Bulgarie et la Serbie, se poursuivirent avec succès jusqu’en 1914, laissant peu de marges à l’ORIM. La Roumanie demanda quant à elle des compensations parce qu’elle acceptait de renoncer à « ses » Valaques de Macédoine.

Le pays fut partagé en 1913 entre la Grèce, la Serbie et la Bulgarie à l’issue des guerres balkaniques. Les frontières actuelles sont héritées de ce partage (traité de Bucarest), la Macédoine égéenne étant annexée par la Grèce, celle de la Struma par la Bulgarie, et celle du Vardar par la Serbie. Dès lors, ces trois parties connurent des destins différents, liés aux États dont elles dépendent. La dernière connaît toutefois une renaissance lorsque Tito lui redonne son nom et constitue ce territoire comme l’une des six républiques de la République fédérale de Yougoslavie. Une étude de l’histoire du pays invite en toute logique à se pencher, même brièvement, sur l’évolution respective de ces trois parties constituant la Macédoine, et sur leur traitement respectif. Nous avons dit que la partie grecque avait connu une hellénisation ; il en résulta une assimilation rapide. En Bulgarie, la question de la Macédoine du Pirin, du nom d'une région montagneuse située au sud de la vallée de la Struma, ressurgit en 1946 lorsque Tito et son homologue bulgare Dimitrov discutèrent de la perspective d’une « Fédération balkanique » des pays communistes. Dans cet ensemble, les Bulgares se déclarèrent prêts à reconnaître l’existence d’une minorité nationale macédonienne sur leur territoire – ce qui était une rupture avec la ligne traditionnelle du nationalisme bulgare qui avait toujours considéré que les Macédoniens étaient des Bulgares. Les recensements traduisirent cette politique nouvelle. Lors de celui de 1946, 170.000 habitants du Pirin se déclarèrent macédoniens – c’est-à-dire 70% environ de la population de ce territoire, tout de même.

L’histoire macédonienne est celle d’un pays et d’une identité tiraillés par les revendications étrangères.

L’histoire macédonienne est celle d’un pays et d’une identité tiraillés par les revendications étrangères.

Le territoire constituant l’actuelle République de Macédoine, peuplé de 630.000 « Slaves macédoniens » en 1921, est intégré au sein du Royaume de Yougoslavie. Il connaît des mouvements violents au cours des années 1920, encouragés par Sofia, et motivés par le changement de nom en 1927, la monarchie yougoslave lui préférant l’appellation de « Banovine du Vardar ». C’est qu’à l’époque se développe à Belgrade un discours nationaliste assimilant la Macédoine (ainsi que le Kosovo) au cœur historique de la Serbie, à la « Serbie du Sud », à la « Vieille Serbie ». Une partie de la population musulmane préfère alors émigrer vers la Turquie, tandis que ceux qui se reconnaissaient comme Bulgares se réfugient dans le royaume voisin. Des colons serbes viennent remplacer les fuyards dans les plaines du Vardar. Mais les années 1920 et surtout 1930 voient émerger et prospérer les manifestations d’un « nationalisme macédonien », en particulier par les progrès de la langue et par les mouvements de jeunesse. En 1941, le Parti communiste yougoslave lance un appel aux peuples de Serbie, Slovénie, Monténégro, Bosnie-Herzégovine, Vojvodine et Macédoine, à lutter contre l’occupation, ce qui revient alors à donner la qualité de peuple aux Macédoniens, qui furent finalement reconnus comme tel sous Tito, avec leur langue et leur Église autocéphale.

Quels défis pour la Macédoine contemporaine ?

Devenue indépendante en septembre 1991 à la faveur de l'implosion yougoslave, la Macédoine a confirmé son ancrage démocratique après la victoire des sociaux-démocrates en décembre 1999 et grâce à l’accord de paix d’Ohrid signé en août 2001 avec les séparatistes albanais : à la suite de l'insurrection du printemps 2001, l’OTAN a engagé dans le pays une force d'interposition de 3.500 hommes entre la guérilla albanaise de l’UCK et l’armée macédonienne. Elle a été remplacée en décembre 2003 par des troupes de l’Union européenne. La Macédoine est donc le premier terrain d’opération militaire de l’UE, dans le cadre de la toute jeune Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), soit tout un symbole. Le pays suit depuis, laborieusement, la voie de l’intégration européenne. Il a ainsi déposé une candidature d’adhésion à l’UE le 22 mars 2004, après la signature d'un Accord de stabilisation et d’association deux jours auparavant ; sur la base d’un avis favorable de la Commission le 9 novembre, le Conseil européen a reconnu ce statut de candidat le 17 décembre 2005. Mais le processus d’adhésion s’est par la suite trouvé ralenti par les réticences de la Grèce, en raison de la querelle portant sur l’usage du nom de Macédoine, autant que du rythme irrégulier des réformes entreprises par Skopje. Si elle a su stabiliser ses indicateurs macro-économiques, s’attachant à maîtriser l’inflation, à renforcer le secteur des services et à consolider les finances publiques, la Macédoine tarde encore à éradiquer le crime organisé, l’économie parallèle, la corruption et la pauvreté. Les réformes sont ralenties par les lacunes de l’État de droit et par les rivalités ethniques qui perdurent et dont les échos se font clairement ressentir dans la vie politique, ce que souligne un rapport européen du 6 novembre 2007. L’instabilité gouvernementale conduit à la dissolution du Parlement le 12 avril 2008, et les élections législatives anticipées qui ont lieu le 1er juin 2008 sont ponctuées par des violences entre les deux principales mouvances de la minorité albanaise : PDA-PDSH et DUI-BDI. Le 15 avril 2011, le Parlement est de nouveau dissous après que les députés de gauche aient boycotté les travaux et les séances plénières parlementaires pendant près de quatre mois. Tout comme en 2008, le scrutin du 5 juin 2011 reconduit la droite de Nikola Gruevski au pouvoir.

La question de l’identité macédonienne reste au cœur de la construction du nouvel État, et les négociations avec la Grèce sur la légitimité du nom de Macédoine comme celles avec la communauté albanophone sur leur place dans la jeune République cristallisent évidemment les passions, dans une société qui se cherche encore un héritage et un avenir. La politique d’appropriation de l’héritage de la Macédoine antique, en particulier les références à Alexandre le Grand, qu’Athènes considère comme relevant exclusivement du patrimoine hellénique et hellénistique, trouve son paroxysme dans les délires identitaires du chef du gouvernement Nikola Gruevski, au pouvoir depuis 2006. On peut citer l’ouverture en 2011 du nouvel aéroport de Skopje, baptisé « Alexandre le Grand », ou encore, plus significatif, le projet urbanistique colossal « Skopje 2014 ». Ce vaste plan d'aménagement et de construction amorcé depuis quelques années donne à présent un nouveau visage au centre de la capitale, à travers la restauration de places ou de bâtiments et la construction de monuments nouveaux (Musée d’archéologie, Palais de l’Assemblée, Porte de Macédoine, Place de Macédoine, etc.). La multitude de statues érigées dans le cadre de ce projet, et surtout la diversité des origines des personnages représentés, illustrent bien la quête identitaire dans laquelle les Macédoniens se sont lancés : les figures de l’empereur Justinien (7,5 mètres de haut), de Samuel Ier de Bulgarie (idem), de l’albanophone Nexhat Agolli, etc. se côtoient dans la ville de Skopje et dans sa périphérie. À noter, en outre, qu'à l’image de la Serbie, de la Bulgarie, de la Bosnie ou encore de la Croatie, la mémoire collective macédonienne actuelle reste très fière de l’existence d’un empire « macédonien » qui exista avant la conquête ottomane, entre 976 et 1018.

Face aux protestations de la Grèce, deux statues ont vu leur nom modifié. L’une, située au centre de la Place de Macédoine, est sans doute l'élément le plus emblématique du projet Skopje 2014 : en bronze et haute de 14,5 mètres, elle représente Alexandre le Grand à cheval. À proximité, la seconde met en scène Philippe II de Macédoine le point levé. D’un coût respectif de 7,1 et de 2 millions d’euros, elles ont été rebaptisées des noms moins polémiques de « Statue du guerrier à cheval » et de « Statue de guerrier ». Le projet Skopje 2014 a fait polémique en Macédoine même par son coût particulièrement élevé – 207 millions d’euros annoncés – estimé à 1,5% du PIB de 2013.

Au sommet de l’OTAN du 3 avril 2008, la Grèce est allée jusqu’à poser son veto à l’intégration de Skopje à l’Alliance atlantique à cause du litige sur le nom de la jeune république, et il est clair que ces questions devront être résolues pour permettre au pays d’intégrer un jour l’Union européenne. Car Athènes empêche jusqu’à ce jour l’ouverture des négociations d’adhésion de la Macédoine à l’UE, en dépit de l’avis positif de la Commission européenne en ce sens, en octobre 2009. De nombreuses voix s’expriment dans le pays pour condamner la rhétorique du chef du gouvernement, qui tend à entretenir un nationalisme passéiste imaginaire (et excluant à l’égard de la minorité albanaise), et cherche à détourner les regards loin des problèmes économiques et sociaux. Une sortie de crise avec la Grèce semble encore loin, notamment après la reconduction à son poste de Nikola Gruevski. Une solution de compromis un temps évoquée consistait en l’usage sur la scène internationale du nom de « République de Macédoine du Nord ». Mais actuellement, le dialogue entre les deux pays sur cette question est au point mort.

Paradoxalement, c'est maintenant que les Macédoniens slaves disposent pour la première fois d’un État, qu'ils doivent prendre en considération un quart de la population d’origine albanaise, et composer avec cette communauté. Si elle ne veut en repasser par de nouvelles situations de conflit, la Macédoine ne peut exister que comme un État multinational. Or, pour y inclure deux peuples (les Slaves et les Albanais) et des « nationalités » turque, valaque, rom, tous égaux en droits, la Macédoine doit aller plus loin que sa Constitution de 1991 en terme d’égalité avec les albanophones. La solidarité de fait avec les Kosovars en 1999, et le difficile compromis (notamment linguistique) d’octobre 2001 semblent plutôt de bon augure. En outre, le 7 novembre 2004, l’échec d’un référendum d’initiative citoyenne (porté par les nationalistes) portant sur le statu quo des collectivités territoriales a permis à la majorité social-démocrate de l'époque de mettre en place une vaste réforme de décentralisation visant à redéfinir les limites communales et à accroître les droits linguistiques de la communauté albanophone. Mais, au-delà de la place de la communauté albanaise dans la République, les tensions politiques et sociales entre grandes formations politiques (mais aussi entre les partis albanophones eux-mêmes) représentent un vrai défi pour la démocratie macédonienne. Ainsi, le 19 mai dernier, un jeune homme était tué dans le quartier de Gjorče Petrov. Aussitôt, ce quartier de Skopje s’embrasait dans des émeutes qui dépassaient largement le cadre ethnique.

Pour conclure, constatons que la Macédoine est l’unique pays de la région qui a su se constituer en État de droit en route vers la démocratie sans que son État n’ait organisé de nettoyage ethnique (par des massacres ou par des déplacements de population), ni de politique d’« homogénéisation » ethnique ou culturelle (comme la Bulgarie), et la perspective d’adhésion à l’Union européenne – encore lointaine, certes – pourrait accentuer cet apprentissage du compromis, qui n’est pas gravé dans le marbre et qu’il conviendra d’entretenir.

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