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Par David Brites.

Le 10 février dernier, dans la plus grande indifférence générale, une réunion interministérielle a présenté une « feuille de route » sur le thème de l’intégration en France. Alors qu’elle devait se composer de deux piliers : « l'accueil des primo-arrivants » et la « lutte contre les discriminations », mais aussi traiter de la question de la « mémoire », aucune mesure notable n’a été décidée, à l’exception de la création d'un (inutile) « délégué interministériel à l'égalité républicaine et à l'intégration », rattaché au Premier ministre. Le Parti socialiste laisse donc lui échapper ces questions trop souvent abandonnées à la droite, à savoir notre rapport à l’étranger sur notre sol, notre politique d’intégration, et in fine la définition de l’identité française.

En ce début de XXIème siècle, notre monde connaît des transformations considérables (sur tous les plans : économique, démographique, social, sociologique, environnemental, etc.) qui bouleversent notre vision et notre façon de concevoir la « communauté » dans laquelle on vit. Or, le débat public s’articule autour du discours politique de partis de centre-droit et de centre-gauche qui, justement, manquent d’une vision claire sur le devenir de notre société, sur notre identité et sur le vivre-ensemble. Adopter un regard empreint de recul historique sur les transformations en cours, et les analyser dans le respect des individus, dans l’écoute de leurs craintes et de leurs attentes, voilà un enjeu crucial, et une nécessité pour le présent et pour l'avenir.

Pas plus que le PS, l’UMP n’a su répondre clairement et sereinement à toutes ces questions. Le fameux « débat » sur l’identité nationale, mené au cours du premier trimestre 2010 par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Éric Besson, s’était résumé, selon le souhait de la présidence Sarkozy, à une série de réunions publiques dans chacune des 100 préfectures départementales et des 350 sous-préfectures de France ; de cette séquence politico-médiatique douteuse, il ne sortit finalement qu’une seule question : tout ça pour quoi ?

Dans tous les cas, force est de constater que les questions liées à notre identité (individuelle, collective, nationale) et au vivre-ensemble sont décidément très présentes dans le débat public – ce qui ne signifie pas qu’elles sont toujours bien abordées, bien au contraire. S’ils ne relèvent pas toujours de la même approche selon les partis (la gauche se positionnant plutôt sur la thématique de l’intégration économique et sociale des populations immigrées, la droite sur leur assimilation et sur la défense de l’identité nationale, pour faire court), pour autant, il s’agit de débats qui touchent chaque frange de la scène politique française, indépendamment de l’appartenance partisane. Et en dépit de ce que pourront rétorquer les puritains du politiquement correct, ces questions sont pleinement justifiées. Notre société connaît des évolutions majeures et historiques, dont certaines nous dépassent en partie : mondialisation des échanges, désindustrialisation et hausse du chômage, création du marché unique européen et libre-circulation des biens et des personnes en Europe, transfert de compétences étatiques à des échelons supranationaux ou locaux, adoption d’une monnaie commune avec les pays voisins, accélération des flux d’immigration européenne et africaine depuis un demi-siècle, paupérisation des territoires ruraux et périurbains, etc.

France : l’identité nationale en question(s)

Ces changements profonds donnent à la France un visage nouveau. Dans ses mémoires, le général de Gaulle disait se faire « une certaine idée de la France », et nul doute que l’image que renvoyait notre pays à son époque était fortement différente de celle d’aujourd’hui. En dépit de la décolonisation, la France des années 1960 était une nation en expansion, au moins sur le plan politique, économique, industriel et militaire. Elle incarnait, au sein d’une Europe à Six, et par de multiples leviers (supériorité démographique, force de dissuasion nucléaire, langue française prédominante au sein de la Communauté, etc.), la colonne vertébrale de ce néo-empire carolingien, de cette « France en plus grand ». Aujourd’hui, la France se trouve au cœur d’une Europe à Vingt-huit, où l’Allemagne réunifiée est devenue à son tour la puissance dominante. À peine la France peut-elle se prévaloir, sur le plan géopolitique, de préserver encore une zone d’influence, qu’elle doit à son héritage colonial et postcolonial. Les interventions militaires de 2013, au Mali depuis janvier (opération Serval) et en Centrafrique depuis décembre (opération Sangaris), sont les manifestations récentes les plus évidentes de ce statut de puissance auquel Paris prétend encore. Il n’empêche, la France comme d’autres pays (Russie et États-Unis notamment) est frappée par cette névrose collective plus ou moins inconsciente qu’est la peur du déclin. « Les Français sont des apôtres du déclin et des nostalgiques de la décadence », disait de Gaulle.

À droite comme à gauche, les initiatives sont rares pour inverser ce « déclin ». Et elles échouent toujours. Sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, l’Union pour la Méditerranée (2008), mal pensée dès ses débuts, visait à redynamiser les relations de la France avec une zone d’influence où elle était susceptible de devenir prédominante, aux dépends de ses relations avec l’Allemagne. Mais ce projet avait très vite vu ses ambitions réduites – précisons que son contenu n’a jamais été très clair pour son propre initiateur –, avant que les évènements du Printemps arabe ne viennent bouleverser les relations globales entre les deux rives de la Méditerranée. Sous la présidence Hollande, la lutte annoncée contre le « monde de la finance », le « principal adversaire » du chef de l’État, et la création d’un ministère du Redressement productif, supposaient une reprise en main de la sphère politique sur les forces économiques et financières globalisées. Pour l’un comme pour l’autre, présidents de droite comme de gauche, beaucoup de grands mots et bien peu de réalisations concrètes.

Les transformations en cours depuis un demi-siècle nous forcent à redéfinir ou à conforter de nombreux aspects de notre identité collective. Le « débat » sur l’identité française avait sans doute cette vocation, mais organiser un tel débat était une erreur, pour deux raisons au moins. La première, c’est qu’il ne peut être réalisé de manière sereine par l'UMP, tant l’idéologie de certains courants de la droite française s’apparente à celle (particulièrement clivante) de l’extrême droite – notamment la nostalgie d’une France blanche et catholique. C’est sans doute injuste, mais il est réaliste de dire qu'un procès d'intention frappe la droite dès qu'elle aborde les questions liées à l'immigration, à la sécurité ou encore à l'islam. Avant même son organisation, la droite était suspectée de vouloir faire de ce débat son lit électoral… et il n’y a pas de doute que ce fut bien l’objectif de la présidence Sarkozy – et l’occasion d’une focalisation sur l’islam en particulier. La seconde raison tient au débat dans sa forme : l’identité nationale ne se définit pas à coup de débats participatifs où les avis sont émis sur le ton du café du commerce. La synthèse d’un tel méli-mélo intellectuel ne peut en aucun cas offrir une vision cohérente, crédible et consensuelle. D’ailleurs, le séminaire gouvernemental d'une heure et demie organisé le 8 février 2010 à l'hôtel Matignon, en conclusion des divers travaux produits par ce débat, a immédiatement disparu dans les abimes de l’Histoire.

Chercher à définir ce qu’est la France en ce début de XXIème siècle n’a rien de choquant. Nos dirigeants l’ont régulièrement fait, soit explicitement – ce fut le cas du général de Gaulle – soit à travers leurs choix politiques. Mais pas à travers un débat maladroit dans la forme et dont le fond relève du calcul politicien. Nous déléguons au politique la responsabilité d’incarner des opinions, de représenter des idéologies, et donc aussi des alternatives. Chaque bord politique incarne (ou est censé incarner) une vision de la France, de son identité et de sa place dans le monde. Le « débat » est en fait tranché par la voie des élections. Le danger aujourd’hui tient justement dans l’absence de vision, à droite comme à gauche, sur notre identité nationale. La classe politique est cul entre deux chaises, entre la défense d’« une certaine idée de la France » héritée de la IIIème République et des années de Gaulle, et la prise en compte des transformations profondes en cours depuis quelques décennies. Cette pusillanimité se traduit notamment dans notre rapport à l’immigration et aux immigrés, voire à leurs enfants nés français. Un sujet soit tabou, soit instrumentalisé.

France : l’identité nationale en question(s)

Les dernières vagues d’immigration : « le grand remplacement » ?

« C'est très bien qu'il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu'elle a une vocation universelle. Mais à condition qu'ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne. » Aucun doute que beaucoup de Français sont encore en accord avec ces mots, prononcés par le général de Gaulle en 1959. Pour beaucoup, les vagues d’immigration venues d’Afrique subsaharienne et maghrébine menacent la France dans son identité, voire dans son existence même. Le « Grand Remplacement », théorisé par l’écrivain d’extrême-droite Renaud Camus, serait déjà en cours dans les banlieues françaises et représente un risque démographique pour toute la France – ailleurs en Europe, des formations politiques rejoignent cette vision, comme l’Union démocratique du centre (UDC) en Suisse, le Parti pour la Liberté aux Pays-Bas, ou encore UKIP au Royaume-Uni. À la fois notre peuple et notre civilisation seraient menacés. Comprendre : la race blanche d’une part, et d’autre part le socle de valeurs sur lequel sont basées nos sociétés, à savoir le double héritage judéo-chrétien et révolutionnaire.

Pourtant, les populations immigrées issues d'Afrique et leurs descendants, même en remontant à la deuxième génération, ne dépasseraient pas 9 ou 10 millions d’habitants grand maximum, soit 15% de la population française. Les chiffres varient fortement selon les sources, mais ne dépassent jamais ces extrêmes. Sur le plan démographique au moins, la menace semble encore loin. Les immigrés (d'origine européenne ou africaine, confondus) sont d’ailleurs, proportionnellement à la population totale, aussi nombreux aujourd’hui que dans les années 1930. Pas de quoi s’affoler donc. Les fantasmes de quelques politiciens ou journalistes réactionnaires doivent être modérés, et pour cause : l’invasion annoncée par le Front national depuis les années 1970 tarde à venir, et depuis quarante ans, le discours se répète un peu.

Le 6 mai dernier, l’éditorialiste Éric Zemmour déclarait sans honte du ridicule dans sa chronique du matin sur France Inter : « Notre territoire, privé de la protection de ses anciennes frontières par les traités européens, renoue dans les villes mais aussi dans les campagnes avec les grands pillages, razzias d’autrefois : les Normands, les Huns, les Arabes, les grandes invasions d’après la chute de Rome sont désormais remplacées par les bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d’Africains qui dévalisent, violentent ou dépouillent. » Dans un débat qui affecte tant de sensibilités différentes, il serait bon de garder un soupçon de mesure ; les peurs liées à l'immigration naissent de constructions mentales et de réalités complexes, et les comparaisons historiques guerrières sont évidemment inappropriées, surtout à l’heure où la recherche de l’apaisement doit être le but de tous. Sans doute, pour beaucoup de Français, les nouvelles vagues d’immigration posent un « problème » identitaire que ne posaient pas les précédentes, à savoir qu’elles amènent sur notre territoire des populations qui ne nous ressemblent pas, ou qui nous ressemblent moins. Il ne faut évidemment pas négliger la part de racisme inconscient dans notre indisposition à assimiler au corps démographique français les Noirs, les Arabes et les Berbères de France.

Vème République : après trois générations politiques, l'heure est à la réaction nationaliste.

Vème République : après trois générations politiques, l'heure est à la réaction nationaliste.

Le défi de l’intégration : la multiplication des mythes identitaires

Il n’est pas question ici de juger cette vision « fermée » de l’identité nationale, et pour cause, elle est celle de tous les peuples du monde. Le Noir né en France est considéré comme « Français d’origine sénégalaise », alors que le Blanc né au Sénégal est considéré dans ce pays comme un Européen expatrié. Car dans l’imaginaire collectif, le Sénégal (ou la Côte d’Ivoire, ou le Bénin, ou le Congo, etc.) est un pays de Noirs, et la France un pays de Blancs… Beaucoup de Français (blancs) voient donc l’arrivée et le maintien de vagues d’immigrations comme un choc pour leur culture : pour eux, leur pays change de nature. « La France [n’est] plus la France », pourrait nous dire de Gaulle. Le tout est évidemment de briser ces images collectives et d’intégrer que la France, devenue une terre d’immigration privilégiée pour certains Africains, est désormais un pays multiethnique et, dans une moindre mesure, multiculturel. Cela ne signifie pas que son passé franchement catholique est renié, mais seulement que, tout en restant la matrice historique de la majorité de la population, il doit composer avec d’autres héritages.

Et c’est bien là toute la difficulté de l’intégration. Notre identité collective est bâtie sur un ensemble de mythes et de constructions mentales. C’est vrai pour toutes les nations du monde. L’identité américaine, par exemple, jette ses bases sur plusieurs « mythes », celui de la Guerre d’indépendance, celui de la conquête de l’Ouest, celui du capitalisme et de l’immigration, et sur la figure du self-made man et sur l’American Dream. L’identité russe, elle, porte le mythe du front sibérien, de l’épopée cosaque, de la guerre de libération contre l’Allemagne nazie, et l’ambition d’un empire panslave aux visées eurasiennes. Et les exemples pourraient se suivre ainsi. En France, le mythe de la Révolution, héritière des Lumières et porteuse d’universalité, est très présent dans notre identité collective.

Sauf que précisément, les mythes constitutifs de l’identité ne sont pas (ou plus) les mêmes entre tous les Français. Ils diffèrent entre « Français de souche » et « Français issus de l’immigration ». C’est vrai pour les Français d’origine subsaharienne ou maghrébine, pour qui l’héritage de la traite des Noirs, de la colonisation et des guerres de décolonisation est très présent, et peut entrer en contradiction avec le sentiment d’appartenance à la nation française qui a porté une partie de ces processus violents et opprimants. Les sifflements contre La Marseillaise au Stade de France lors des matchs de football France-Algérie du 6 octobre 2001 et France-Tunisie du 14 octobre 2008 sont à ce titre parfaitement illustratifs. Ce phénomène est vrai pour eux comme pour d’autres vagues d’immigration, de manière peut-être moins évidente. Pour les Portugais de France, par exemple, le mythe du « retour au pays » a constitué, depuis leur arrivée massive dans les années 1960 et 1970, la colonne vertébrale de leur identité collective. Le retour au Portugal chaque été, sur les routes françaises et espagnoles, de centaines de milliers de Portugais partis se ressourcer dans leur pays d’origine et y avancer la construction de leur maison, suffit à s’en convaincre. D’où un sentiment d’appartenance à la nation française assez faible. Il a fallu la crise économique actuelle au Portugal et un nouveau boom de l’émigration portugaise pour mettre ce mythe à mal. Dans la communauté arménienne, le double mythe du génocide de 1915-1917 et de l’exode renvoie constamment la diaspora vers l’actualité diplomatique entre l'Arménie et la Turquie ; là encore, les yeux et le cœur sont souvent ailleurs.

Il est évidemment impossible d’intégrer des populations dont les mythes identitaires sont soit de s’en aller, soit d’en vouloir à la France pour son passé. Comme disait le général de Gaulle, « on peut intégrer des individus ; et encore, dans une certaine mesure seulement. On n’intègre pas des peuples, avec leur passé, leurs traditions, leurs souvenirs communs de batailles gagnées ou perdues, leurs héros ».

L’identité (individuelle et collective) relève de la construction psychologique, et il est clair qu’elle ne peut faire consensus que si elle repose sur un socle de valeurs et de mythes communs. En clair, le discours qui consiste à dire que rappeler constamment les fautes historiques de la France n’aide pas à faire aimer la France serait vrai si le travail de mémoire se résumait à une autoflagellation collective. Mais ce n’est évidemment pas le cas. Il faut surtout s’enorgueillir de vivre sous un régime républicain qui a progressivement aboli les pratiques racistes et impérialistes du passé. Mais, dans cette construction collective, le travail doit être double. Il s’agit pour les immigrés, fils d’immigrés et petits-fils d’immigrés de s’approprier les valeurs, la culture française, d’assumer les multiples héritages de ce pays, et de s’approprier ses héros, ses moments de gloire et ses pages sombres – comme disait Napoléon Bonaparte : « De Clovis au Comité de Salut Public, j'assume tout ». Et les « Français de souche » doivent intégrer mentalement la nouvelle diversité du paysage démographique et sociologique français. Si elle n’est évidemment pas comparable au Brésil ou aux États-Unis en termes de diversité ethnique, la France n’est plus, contrairement à ce que disait ce bon vieux général, un pays « de race blanche » : son statut de terre d’immigration et de nation multiethnique (quand bien même un parti au pouvoir décidait demain de stopper les flux nouveaux) est désormais une réalité.

France : l’identité nationale en question(s)

La « fin du monde connu » entraîne-t-elle un changement de valeurs ?

La France a connu de nombreuses vagues d’immigration au cours de son histoire, avant que la France ne soit la France, et depuis qu’elle l’est. Pour beaucoup de Français, le nouveau paysage démographique et sociologique français se traduit par « la fin du monde connu », pour reprendre un mot employé par l’auteure camerounaise Léonora Miano en novembre dernier, sur France 3. En bref, la France des Choristes, de La Guerre des Boutons, du Petit Nicolas et du général de Gaulle n’est plus. Les valeurs catholiques et la famille traditionnelle ne sont plus. La France des Trente Glorieuses n’est plus.

La France a changé, et considérer que la France des années 1960 allait demeurer démographiquement, sociologiquement et culturellement figée pendant plusieurs siècles était évidemment absurde. Pour autant, l’arrivée de nouveaux immigrés ne signifie pas que Colombey-les-Deux-Églises devient « Colombey-les-Deux-Mosquées », comme le craignait le général. Car la « fin du monde connu » ne signifie pas que le « monde connu » est remplacé par celui de l’Algérie ou de l’Arabie Saoudite, ou qu’il disparaît purement et simplement, mais tout simplement qu’autre chose est bâti sur ses bases, ou au moins qu'il évolue. Et cela ne se fait pas sans douleurs, sans frustrations, sans efforts. C’est tout l’enjeu identitaire abordé précédemment, et qui passe par la préservation d’un socle de valeurs, de droits, de devoirs et de libertés qui ne sont pas négociables, comme la laïcité et la démocratie, et pour cause, elles sont nécessaires au vivre-ensemble. Le changement démographique n’est pas un problème en soi, s’il ne se traduit pas par un changement de valeurs brutal et régressif, c’est-à-dire par moins de liberté, moins d’égalité, et par un moindre respect de la dignité humaine.

Le contrat social qui se construit naturellement constitue nécessairement un compromis entre les principes républicains qui fondent la société d’accueil et un certain nombre de coutumes et de valeurs issus des cultures des migrants (pratique de la religion et de la langue, au moins en privé, habitudes alimentaires ou vestimentaires, goûts et fréquentation sociale et culturelle, etc.). Un tel compromis peut exister, d’autant que les valeurs de démocratie et de laïcité sont acceptées par l’immense majorité des Français (y compris ceux issus de l’immigration). Nous nous trouvons dans une période transitoire dans laquelle ce fameux contrat social est parfois remis en cause. Inévitablement, des conflits peuvent apparaître, ouvrant des débats compliqués, tels qu’on en connaît déjà régulièrement. L’affaire de la crèche Baby-Loup, du nom de cet établissement ayant licencié une employée car elle refusait de retirer son voile islamique, en est un exemple. Il y a dix ans, l’approbation d’une loi interdisant le port des signes religieux ostensibles à l’école en avait ouvert un autre.

Les conflits naissent même entre générations d’une même communauté. Entre migrants, fils de migrants et petits-fils de migrants. Les nouvelles générations sont souvent partagées entre une endogamie (volontaire ou contrainte) qui perdure, et la volonté de s’extraire du cocon culturel d’origine – une ambition accrue par l’adhésion aux valeurs de tolérance et de respect des femmes portée par la République, mais aussi par l'acquisition d'un niveau d'éducation supérieur (parfois bien supérieur) à celui des parents. La déstructuration du tissu identitaire de milliers de jeunes peut aussi pousser ceux-ci, quand elle s’ajoute à de la misère sociale et relationnelle, à revenir avec bien plus de rigueur et de radicalité que leurs parents ou leurs grands-parents aux références qui constituent les fondements de leur mythe identitaire. Leur rapport à l’islam en est parfois bouleversé : le port du voile ou de la barbe par exemple, qui ne correspond pourtant pas aux traditions du Maghreb, est plus fréquent aujourd’hui que dans les années 1970-1980 – même s’il représente encore un phénomène ultra-minoritaire. Les jeunes Franco-Portugais qui mettent des drapeaux du Portugal au mur de leur chambre, à leur fenêtre et sur les réseaux sociaux, fantasmant un pays qu’ils n’entrevoient qu’en vacances, sont eux-aussi plus royalistes que le roi, alors qu’ils n’iront probablement jamais vivre au royaume. Chaque communauté et chaque individu a ses particularités, mais force est de constater que cette recherche de repères, souvent accentuée par des difficultés sociales vécues ou perçues, conduit parfois à des exagérations (folkloriques ou idéologiques), voire, chose plus grave, à de l’intolérance vis-à-vis du Français identifié comme l’autre.

Le risque né des « conflits » est évidemment que l’attention ne se focalise que sur la question de l’intégration de l’islam dans l’espace public. L’islam, encore souvent vu comme une « religion de l’étranger », menacerait nos valeurs et notre culture. C’est ce postulat qui a poussé la direction du Front national à adhérer ces dernières années à bras ouverts à la laïcité – alors que Le Pen père en a toujours été un grand pourfendeur. Pour autant, négliger ces sujets signifie clairement les laisser à une extrême-droite qui s’approprierait seule le principe de laïcité. Et il est clair que, dans la crainte de se voir accoler les qualificatifs de « raciste » et d’« islamophobe », la gauche et l’extrême-gauche sont mal à l’aise sur cette question. Confère la présence d’une candidate voilée sur les listes du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) dans le Vaucluse, lors des élections locales de 2010 ; de toute évidence, la jeune femme devait ignorer les origines idéologiques athées du NPA, de même qu’Olivier Besancenot a dû momentanément oublier ses références marxistes. À l’extrême-gauche comme à l’extrême-droite, la présence de l’islam sur notre territoire depuis un demi-siècle bouleverse les grilles de lectures, les paradigmes traditionnels et les stratégies politiques. Les penseurs de la gauche révolutionnaire et communiste font par ailleurs l’erreur d’assimiler les classes populaires aux catégories immigrées ; pour eux, les « quartiers » ou « banlieues populaires », désignés comme tels dans les discours de l’extrême gauche, sont généralement des quartiers d’immigration – une lecture réductrice de la réalité, qui oublie de nombreuses populations concentrées dans des zones rurales et semi-urbaines paupérisées.

France : l’identité nationale en question(s)

Négliger les questions liées à l’immigration, à l’intégration des étrangers en général, et proposer des solutions utopiques susceptibles d’entraîner de nouvelles difficultés est à la fois absurde intellectuellement et contre-productif sur le plan électoral. En novembre dernier, un rapport présenté par un comité de 125 experts, probablement proches du think tank Terra Nova, proposait des solutions aussi innovantes qu’absurdes, mentionnant par exemple le fait d’« assumer la dimension arabo-orientale de la France » (les Syriens apprécieront sans doute d’avoir été préférés aux Berbères dans cette formulation aberrante), ou proposant d’abolir l’interdiction du port des signes religieux à l’école. Pour une fois, le gouvernement socialiste a eu la bonne idée de ne pas suivre une pente aussi glissante. Dans un contexte de forte tension identitaire, il est certain que ces mesures auraient valu un nouveau boom électoral au Front national.

Ces débats requièrent à la fois de parler franchement et d’aborder les questions migratoires dans le respect des personnes, sans visée électoraliste (et là, il est évident que le soupçon est toujours de mise), avec le plus de raison possible. Tout en sachant que bien souvent, il n’y a pas de solution parfaite, il n’y a que des points de vue, qui doivent être tranchés par les urnes. Le pire est justement quand, à gauche, il n’y a pas de point de vue. Le 30 mai dernier, Éric Zemmour déclarait ainsi, sur Paris Première, alors qu’il parlait du président du Parti de gauche : « Mélenchon n’est que le dernier […] d’une lignée d’hommes politiques qui ont très bien compris les enjeux français, européens, etc. mais qui bloquent tous sur le même sujet, c’est-à-dire l’immigration. […] Je me souviens de Philippe Seguin, Jean-Pierre Chevènement, etc. Tous, ils bloquent sur le même sujet, qui est l’immigration. […] Quand on dit que les gens votent Front national, c’est justement parce qu’ils n’ont que cette solution. Parce que pour eux, l’immigration n’est pas seulement l’insécurité, etc., c’est un choix civilisationnel. Ils voient bien que le pays est en train de basculer dans une autre civilisation, et ils le refusent. Et comme aucun homme politique "responsable" ne leur dit : "oui, vous avez raison, il faut arrêter ça", ils votent Front national, parce que le Front national est le seul à dire : "oui, il y a un basculement civilisationnel". » Si on retrouve clairement ici le fantasme d’une invasion arabo-musulmane, la névrose des Français, illustrée dans ces quelques mots, est une réalité à laquelle nos responsables politiques de tous bords doivent répondre. Elle n’est pas à mettre à charge des Français, car elle est vécue par d’autres peuples européens et le seraient sur d’autres continents face à des phénomènes démographiques et sociologiques semblables.

Les doutes sur l’immigration, la mondialisation, la construction européenne, ou encore le « déclin » de la France sont nombreux. À l’extrême-droite, des réponses sont déjà apportées : départ des institutions européennes existantes, retour au franc, rétablissement des frontières nationales, abolition de la double nationalité, suppression des aides sociales pour les immigrés légaux et illégaux, préférence nationale dans tous les secteurs (y compris à l’embauche), retour au seul droit du sang pour acquérir la nationalité, etc. La droite court derrière cette posture, sans pour autant l’assumer complètement. À gauche et à l’extrême-gauche, les solutions sont peu connues et ne répondent pas aux craintes exprimées : délégation de toujours plus de prérogatives nationales aux institutions européennes (Europe-Écologie Les Verts), ouverture totale à la libre-circulation des personnes avec le reste du monde (NPA), régularisation systématique des étrangers en situation irrégulière, droit de vote des étrangers extra-communautaires aux élections locales, etc. Reste aux forces politiques de centre-droit comme de centre-gauche, de droite comme de gauche, modérées comme radicales, le soin de proposer un chemin identitaire plus proche des doléances des Français (y compris la France rurale et périurbaine, qui compose l’essentiel de cette « classe populaire » à laquelle la gauche fait si souvent allusion), sans sombrer soit dans un chauvinisme xénophobe et excluant, soit dans un délire utopique qui voudrait faire de nous des « citoyens du monde » et détruire le concept même de nation. Car une écrasante majorité de Français considèrent encore que c’est à l'échelle de la nation (et à cette seule échelle) que l’avenir du pays doit se décider et que la démocratie trouve son sens.

« La France ne peut être la France sans grandeur. » Souhaitons que ce bon mot du général demeure une constance de notre histoire, et de notre futur commun. Et qu’il ne soit plus nécessaire à l’avenir de se tourner vers notre passé pour y puiser des raisons d’être fiers d’être français.

* * *

Le passage qui suit est tiré d'un débat issu de l'émission TV Ce soir (ou jamais !) sur France 3, le 8 novembre dernier. L'auteure camerounaise Léonora Miano répond à la journaliste et essayiste Élisabeth Lévy, qui défend un retour à une politique rigoureuse d'assimilation à la nation française, sur la base du principe : « À Rome, fais comme les Romains ».

[Des gens] aimeraient que les étrangers qui viennent épousent [leur] mode de vie. Et [ils] souffrent de voir le monde changer autour d’eux, leur culture disparaître ou être menacé de disparition. […] Les Subsahariens d’aujourd’hui, par exemple, ont vu déferler sur eux un monde qu’ils ne connaissaient pas, et ils se débattent toujours avec. C’est ça la colonisation. C’est ça, la disparition du monde connu. Et on ne peut pas avoir fait ça à tant de cultures, et vous dire que jamais une addition ne vous sera présentée. C’est la conséquence de l’Histoire. […]

Les gens ne comprennent pas le monde dans lequel ils doivent vivre, dans certains espaces, et ils pensent que ce sera mieux ailleurs. Ils ne savent pas quoi faire, de ce monde qu’on leur a laissé, et dont ils n’ont toujours pas les clefs. Ces gens essaient de survivre. […] La disparition du monde connu, on peut en parler dans [de nombreux] espaces. Les Amérindiens peuvent en parler. Les Subsahariens peuvent en parler. Et qui a fait disparaître ce monde connu ? […] L’être humain cherche l’endroit où il peut survivre. Et aujourd’hui, un espace comme l’Afrique subsaharienne n’appartient pas aux Subsahariens, mais aux multinationales occidentales. C’est un droit pour les gens à aller survivre ailleurs. Et cet ailleurs, c’est l’Europe […].

Ils vont venir, et ils vont venir avec leur bagage identitaire, ce qu’il en reste du moins. Ces gens ne sont pas des coquilles vides. […] Ils s’adaptent en restant un peu eux-mêmes, parce que c’est tout ce qu’il leur reste, ce petit bout d’identité. […] Quand on parle de cette disparition du monde connu, on ne dit jamais ça. On ne dit jamais que d’autres l’ont vécu avant. Et ces autres qui l’ont vécu avant ont une bonne nouvelle pour vous : on n’en meurt pas de la disparition du monde connu, on invente autre chose. C’est ça qui va se passer, et c’est déjà en train de se passer. Donc n’ayez pas peur, nous allons tous survivre à cela.

Tag(s) : #Société

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