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Par Jorge Brites.

Plus d’un mois après le début de leur vaste offensive sur la région syrienne d'Aïn al-Arab (aujourd'hui plus connue sous son nom kurde, Kobané), les hommes de l’État islamique (EI) ont lancé, lundi 20 octobre 2014, un nouvel assaut sur tous les fronts de la ville homonyme, mettant à rude épreuve les quelques milliers de combattants kurdes qui la défendent, et notamment les Unités de Protection du Peuple (YPG) qui constituent le bras armé du Parti de l’Union Démocratique (PYD). Les Kurdes y ont bénéficié pour la première fois, deux semaines auparavant, d’un largage d’armes, de munitions et de matériel médical (par les États-Unis) en provenance du Kurdistan irakien, dont ils attendent désormais des renforts (200 combattants peshmergas et des armes lourdes) via la Turquie qui a, finalement (!) et après des semaines de passivité, accepté un tel passage par sa frontière. À cela s'ajoutent 150 hommes de l’Armée syrienne libre (ASL) qui auraient également rejoint la ville.

Décrite comme non stratégique par le haut commandement américain, Kobané, gros bourg rural dépourvu de ressources et situé à 10 km de la frontière turque, est néanmoins devenue le symbole de la lutte contre l’État islamique qui cherche à consolider territorialement le califat qu’il a proclamé le 29 juin dernier en Irak et en Syrie. L'organisation djihadiste, active sous d’autres appellations depuis 2006 en Irak et depuis 2012 en Syrie, est devenu, depuis près d’un an, synonyme de mal absolu dans nos médias et dans la rhétorique des chancelleries occidentales – où, comme souvent, nul ou presque ne semble s’interroger réellement sur l’origine du chaos pour y apporter une réponse adaptée et qui tienne dans la durée. Compte tenu de l'échec des actions militaires pour mettre fin au terrorisme depuis plus d'une décennie, il est nécessaire de s’arrêter sur la stratégie internationale adoptée dans cette guerre régionale aux contours complexes, et de réfléchir posément sur ses limites et sur la nécessité de rétablir le dialogue intercommunautaire dans la région.

Avant toute chose, pourquoi la localité de Kobané focalise-t-elle à ce point l’attention des Kurdes, des djihadistes, de la Turquie, des Occidentaux – et accessoirement des médias ? Outre de pointer l’incapacité de la coalition internationale à soutenir les miliciens kurdes, sa prise par l’État islamique assurerait à l’EI le contrôle sans discontinuité d’une longue bande de 900 km de territoire le long de la frontière turco-syrienne – ce qui lui permettrait de vendre plus facilement son pétrole en contrebande et de faire entrer des djihadistes via les aéroports turcs. L’élimination de cette poche de résistance lui permettrait aussi de rallier Alep à Raqqa, sa capitale, en toute sécurité. Enfin, la chute de Kobané ouvrirait la voie à une offensive contre Hassaké, ville cosmopolite riche en pétrole et verrou stratégique entre les territoires contrôlés par l’EI en Syrie et en Irak.

Depuis plusieurs mois, les Kurdes sont devenus les principaux opposants aux djihadistes de l’État islamique. C’était vrai dès l’été 2012, lorsque de premiers affrontements ont éclaté dans le nord-est de la Syrie pour le contrôle des postes-frontières clefs avec la Turquie, et cette réalité s’est confirmée lorsque la prise de Mossoul en juillet 2014 a consacré l’effondrement de l’armée irakienne ; s’en sont suivis des affrontements directs entre l’EI et les seules forces capables momentanément de lui faire face en Irak, à savoir les peshmergas du Kurdistan irakien. À cela s’est ajoutée un nouveau front chargé de symbole : en effet, depuis le mois d’août, les forces kurdes de Syrie (PYD) et de Turquie (PKK) ont pris pied dans les monts Sinjar en venant secourir les populations yézidies (minorité kurde d’Irak adepte d’un monothéisme hérité du zoroastrisme perse) menacées de massacre – une intrusion dans le « califat » évidemment inacceptable pour les djihadistes, d’autant qu’elle venait d’une force non-arabe et professant la laïcité. Le fait est que dans les zones qu’ils contrôlent, les forces pro-kurdes que sont le PYD et le PKK installent un modèle de pouvoir autoritaire, laïque, mixte et socialiste. L’opposé de l’État islamique, en somme.

La chute de Kobané aurait aussi des conséquences durables sur le conflit syrien. La défaite des milices du PYD, seule force à la fois efficace, majoritairement sunnite et non-djihadiste à se battre sur le terrain contre l’État islamique, ne freinerait pas seulement l’élan autonomiste des Kurdes au niveau régional. En portant un nouveau coup à l’opposition modérée, elle créerait sur le terrain un redoutable face-à-face entre deux extrêmes, à savoir les djihadistes sunnites de l'EI et le régime de Bachar Al-Assad, dominé par les Alaouites. Un tel affrontement ne pourrait que contribuer à une nouvelle radicalisation des sunnites et à l’« hyper-confessionnalisation » du conflit.

La position stratégique de Kobané pour l'État islamique.

La position stratégique de Kobané pour l'État islamique.

On comprend bien, à partir de ces nombreux éléments, pourquoi Kobané constitue un point stratégique dans le conflit. Or, malgré l’appui et l’intensification de raids aériens de la coalition internationale (plus de 150 frappes dans et autour de la ville depuis fin septembre), la situation est loin d’être réglée. Et l’arrivée ces derniers jours de renforts djihadistes venus de Raqqa et d’Alep laisse encore présager de longs combats dans cette ville-frontière quasiment vidée de ses 70.000 habitants, qui ont fui pour l’essentiel vers la Turquie, tout comme plus de 300.000 autres déplacés de la province.

De même en Irak voisin, où l’EI a lancé une vaste offensive début juin et contrôle désormais de vastes secteurs, la situation n’est pas plus brillante, puisque les djihadistes viennent d’attaquer la ville kurde de Qara Tapah, à 50 km de la frontière iranienne, provoquant la fuite de milliers d’habitants, et se sont emparés il y a dix jours de la ville arabe de Hit, l’un des derniers bastions du gouvernement régional d’Al-Anbar. L’État islamique contrôlerait désormais 85% de cette province irakienne qui borde la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite. En dépit des frappes de la coalition débutées le 8 août, les forces gouvernementales irakiennes peinent à reprendre le terrain perdu dans le nord et l’ouest du pays. À Bagdad même, les attaques se multiplient à l’approche de l’Achoura, une importante cérémonie religieuse chiite. Des attentats ont encore fait au moins 18 morts, rien que ce mardi 21 octobre, dans le quartier chiite de Talbiyah.

Comment expliquer qu’une force estimée par la CIA de 20.000 à 31.000 combattants mi-2014 soit capable de tenir tête à une telle multitude d'acteurs (l’armée irakienne, l’armée syrienne régulière, l’Armée syrienne libre, les milices chiites irakiennes, les Peshmergas kurdes, Al-Qaïda, etc.) pourtant soutenus, pour la plupart, par les premières puissances mondiales, États-Unis en tête ?

Une stratégie occidentale qui se limite pour l’essentiel au recours à la force

Le 14 octobre dernier, les chefs d’état-major des 22 pays de la coalition internationale anti-État islamique étaient réunis sur la base d’Andrews, en banlieue de Washington, pour tenter d’affiner leur stratégie. Leur priorité : briser l’élan djihadiste largement relayé sur les forums intégristes et les réseaux sociaux. Les États de cette coalition se sont alors mis d’accord pour mener « une action englobante », qui se veut tout à la fois politique, diplomatique, militaire et humanitaire, et qui suppose une coordination optimale et un partage des renseignements.

Le drame de cette coalition est bien là : l'action militaire trouve de réelles limites sur le terrain, alors qu'elle semble demeurer le seul élément vraiment concret de cette stratégie « englobante ». Pour ce qui est de l’action politique – indispensable à la recherche de la paix dans la région –, le dialogue est toujours rompu entre les ennemis d’hier qui manipulent le fait religieux à mauvais escient. Le gouvernement irakien, même après le départ de Nouri al-Maliki, reste dominé par des formations chiites et par des personnalités parfois directement liées aux milices chiites qui se substituent de plus en plus souvent à l'armée irakienne dans le sud-est du pays et à Bagdad. De même, les revers politiques subis par les caciques du régime de Saddam Hussein et les frustrations vécues par les tribus sunnites de l'ouest depuis plus de dix ans les ont poussés à s'associer à une mouvance religieuse radicale dont le leitmotiv confessionnel cristallise les haines anti-chiites. De part et d'autre, la volonté de dialogue est nulle, et les alliés respectifs des uns ou des autres, les parrains d'aujourd'hui ou d'hier ne se tendent pas plus la main. L’Iran ne fait même pas partie de la coalition contre l’État islamique, sans doute à la demande de l’Arabie saoudite, alors même que Téhéran constitue un acteur de terrain stratégique pour lutter contre sa progression. Si la Turquie collabore à présent bon gré mal gré en tolérant le passage des Peshmergas vers Kobané, la posture politique d’Ankara n’en reste pas moins ambigüe. Le président turc met constamment dos-à-dos les djihadistes et les milices kurdes, traitées comme des groupes terroristes ; et la question kurde ressurgit désormais en Turquie, à la faveur de manifestations d’indignation face à la passivité du gouvernement dans ce conflit – une situation qui remet sérieusement en doute le processus de paix engagé depuis deux ans entre le gouvernement turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Rien qu'entre le 6 et le 10 octobre, les violences opposant les forces de l'ordre aux manifestants pro-kurdes soutenus par des militants de gauche auraient fait au moins 31 morts et 360 blessés à travers le pays. S’y sont ajoutés des affrontements entre des partisans du PKK et des miliciens de Hudapar, un parti kurde religieux allié au gouvernement islamo-conservateur turc.

L’action militaire est donc la seule qui se traduit concrètement sur le terrain (et tant mieux pour les Kurdes, car elle vise tout de même à répondre à l’urgence de la situation). Sauf qu’elle démarre sous de mauvais auspices, d’abord parce qu’elle est menée par l'« Occident », et en premier lieu les États-Unis, ce qui vient évidemment servir la rhétorique djihadiste. Conséquence : l’État islamique n’a jamais autant recruté que depuis cet été. Ensuite parce que l’appui « à distance » présente assurément des limites. S'il est vrai que les Kurdes de Kobané se concertent à présent mieux avec la coalition qu’au démarrage de l’assaut, des cafouillages persistent. Le dernier en date étant la récupération, par les hommes de l’État islamique, d’au moins une cargaison d’armes et de médicaments larguée par des avions américains à destination des combattants kurdes, à la lisière de la ville de Kobané.

À l’occasion du sommet des chefs d’état-major à Washington, le président américain s’est d’ailleurs voulu prudent : « Nous n’en sommes qu’aux premières phases, et comme dans tout effort militaire, il y aura des jours de progrès et des périodes de recul ». À la veille de cette réunion, un responsable militaire français cité par le quotidien Le Monde daté du 16 octobre, tout en partageant l’analyse « d’une guerre à conduire qui s’installe dans la durée face à un ennemi qui s’est installé et qu’il va falloir déloger », disait attendre « des précisions sur le plan américain : comment va-t-on durer six mois ou plus ? Comment gérer l’articulation Irak-Syrie puisque nous savons tous que l’approche gagnante contre le terrorisme est transfrontalière, pour taper les arrières, les centres de commandements et la logistique de l’EI » ?

Il est au moins reconnu que tous ces efforts ne résoudront pas les problèmes, et qu'ils ne visent qu’à enrayer l’avancée de l’EI. Selon la même source, les bombardements « empêchent [l’État islamique] de se mouvoir. L’effet final recherché du point de vue militaire est de mettre Daesh [acronyme arabe de l’EI] à la portée des forces armées locales, qui doivent donc être entraînées, équipées, appuyées ». Mais même cet objectif pourrait être remis en question, d’une part par la capacité d’adaptation de l’EI et de ses alliés sur le terrain, et d’autre part par la faiblesse des troupes locales. En effet, rappelons-le, la phase actuelle de frappes et d’entraînements de la coalition vise officiellement à protéger deux points stratégiques majeurs en Irak, Erbil et Bagdad – indépendamment de l’émotion que soulève le siège de Kobané, qui ne constitue pas une priorité pour Washington. Or, la phase suivante de l’intervention internationale n’interviendra pas avant le printemps 2015 (février ou mars, selon certains experts). Il s’agira d’une phase offensive, dans les airs – et au sol, avec les troupes locales, si elles en sont capables : les Peshmergas, l’armée irakienne et l’Armée syrienne libre. C’est notamment la capacité de cette dernière à être opérationnelle dans un laps de temps aussi court qui suscite les plus grands doutes, en dépit des promesses de formation et d’entraînement qui font l’objet d’un large consensus au sein de la coalition, y compris de la Turquie.

En outre, on observe sur le terrain que les hommes de l’État islamique se sont eux-mêmes déjà adaptés à la stratégie de la coalition et ont changé de tactique pour passer au « désilhouettage », selon le terme utilisé par les militaires français, c’est-à-dire abandonner les treillis et les convois militaires devenus des cibles pour se fondre dans la population et s’y fixer. C’est le constat que faisaient, dès début octobre, le secrétaire d’État américain à la défense Chuck Hagel et son homologue français Jean-Yves Le Drian.

La lutte contre l'État islamique : et si la plume était plus forte que l'épée ?

Le recours continu à la force, ou la théorie du Phoenix renaissant

Condamner, encore et encore, les actes des terroristes islamistes, qu'ils soient en Irak, en Syrie ou en Afghanistan, et se contenter des outils militaires pour y répondre n’est tout simplement pas suffisant. D’une part parce que les discours reviennent tellement en boucle qu'ils finissent par ne plus rien signifier, surtout quand ils ne s’appliquent pas partout pareil – financer des groupes terroristes, les Occidentaux l’ont fait sans remords ailleurs lorsqu’il s’agissait de défendre leurs intérêts. D’autre part parce que cela nous entraîne dans un discours uniquement belliqueux, sans recherche des racines des différents conflits, sans recherche de dialogue, dans un show hyper-médiatisé avec des islamistes qui, trop souvent, en sortent vainqueurs. Sans compter que la posture occidentale sert aussi ceux qui, dans le monde musulman, détiennent le pouvoir, en justifiant (voire en légitimant) leur politique oppressive et les discours aliénants qui n’encouragent pas la libération des masses.

Au regard de l’impact limité des frappes occidentales, l’appui aux forces irakiennes et kurdes fait figure de politique spectacle, de stratégie de relations publiques plus que de stratégie militaire, en vue de venger en Irak un meurtre qui s’est joué en Algérie, ou de montrer les muscles devant un groupe, l'« État islamique », qui serait synonyme de mal absolu. Aux yeux de Peter Harling, directeur du projet Égypte-Syrie-Liban de l’International Crisis Group, le terme même d’« État islamique » éveille, notamment en Occident, tout un imaginaire du terroriste génétiquement programmé pour incarner et commettre le mal. L’exode des communautés chrétiennes et yazidies en Iraq d’une part, et la décapitation d’otages occidentaux d’autre part, ont été sans doute les facteurs déterminants de cette diabolisation absolue de l’État islamique. Mais, toujours selon Peter Harling, cité dans Le Point du 26 septembre dernier, celle-ci a un effet pour le moins vicieux, à savoir qu’elle permet de faire l’impasse sur les paramètres politiques qui ont conduit à la situation actuelle, « comme s’il existait un certain type d’individu qu’il fallait détruire pour régler le problème, d’où des solutions militaires prédominantes. Mais justement, Daesh attire des gens dont on ne peut faire une typologie rigide, et surtout voit sa capacité de mobilisation s’accroître à la faveur des frappes occidentales. Daesh est le réceptacle de toutes sortes d’imaginaires. […] Daesh exprime aussi des frustrations aussi diverses que profondes avec l’ordre existant, à un moment où il n’existe pas d’alternative puisque les élites séculières sont laminées, les courants islamistes "mainstream" ont échoué et des structures étatiques fragiles sont dépecées dans une logique du "chacun pour soi" ».

La campagne américaine, en renforçant la posture de leader anti-occidental de l’État islamique au sein de sphères sunnites attaquées par le régime de Damas d’une part, par celui de Bagdad d’autre part (et leurs alliés), risque de renforcer le communautarisme sunnite. Et le fait que les Américains se chargent de l’entraînement des combattants dits modérés de l’Armée syrienne libre n’y change pas grand-chose : ces derniers, désormais marginalisés sur le terrain, paraîtront servir les priorités américaines plutôt que les intérêts de la Syrie.

L’expérience montre que le simple recours à la force, non seulement ne porte pas ses fruits, mais attise encore les tensions, et mobilise les résistances. La Turquie en fait les frais depuis des décennies avec sa question kurde. Israël également, dont les interventions militaires répétées ont toujours donné plus d’aura à ses ennemis, renforcés dans leur posture radicale. Depuis les années 80, le Hezbollah au Liban tout comme le Hamas en Palestine ont clairement pris appui sur le pourrissement de la situation au Proche-Orient, et sont désormais des acteurs incontournables dans les processus de paix et dans le jeu politique régional. Les extrémismes ne meurent pas au rythme des bombes et des cessez-le-feu ponctuels, ils renaissent de leurs cendres renforcés par les frustrations et les rancœurs de la guerre. Le même constat peut être fait sur Al-Qaïda, que l'on a cru en déclin, voire moribond depuis 2008. Certes, la lutte contre le réseau a entraîné une diminution momentanée du nombre d'attentats en Irak, entre 2008 et 2011, et un reflux de certaines de ses branches régionales, notamment les forces shebab en Somalie et Al-Qaïda dans la Péninsule arabique en 2011-2012, puis Al-Qaïda au Maghreb islamique en 2013, avec l'offensive française au nord du Mali. Certes, Oussama Ben Laden a été tué en 2011, et sa mort s'est suivie de difficultés financières pour la nébuleuse terroriste. Mais pour quoi ? Pour que cette dernière soit remplacée, comme organisation « leader » ou « polarisante » dans la sphère salafiste violente, par une autre organisation non moins menaçante, à savoir l’État islamique qui en vient même à lui faire concurrence au Moyen-Orient et au-delà. Récemment, dans le propre fief pakistanais du réseau terroriste, une partie des talibans a ainsi affirmé son soutien au « califat » et, dans plusieurs villes du Cachemire, et notamment à Peshawar, des tracts rédigés en dari et en pachto à la gloire de l’État islamique ont même été distribués. Son influence grandit donc au sein de la « galaxie djihadiste » internationale, sans pour autant qu'Al-Qaïda n'ait perdu tous ses atouts, attestant de l’échec de la stratégie anti-terroriste occidentale qui s’est largement limitée à une rhétorique diabolisante et au recours à la force.

Au cours des premiers mois de la révolution syrienne en 2011, il était courant que les opposants reprochent au régime « l’option sécuritaire » face aux protestations. Cette critique soulignait l’impossibilité d’aboutir à une solution durable et respectueuse de chaque acteur, puisque « l’option politique » était écartée. Et pour cause, car cette dernière option nécessite de repenser toute la structure du régime et les modalités de partage du pouvoir et des richesses dans le pays. Aujourd’hui, il en est de même pour les Américains et leurs alliés (y compris arabes) qui adoptent une approche quasi-exclusivement sécuritaire vis-à-vis de l’État islamique. Cette attitude révèle une vision du monde simpliste et toute la faiblesse de nos diplomaties, incapables de s’appuyer sur d’autres outils que celui du recours à la force armée – en apparence le plus facile (mais l’épée est souvent à double tranchant). Confortés par leur supériorité militaire supposée ou réelle, les pays de la coalition, en diabolisant leur ennemi, s’évitent la difficulté d’identifier les racines politiques et sociales qui ont engendré Daesh. Ils n’inscrivent pas leur offensive dans une stratégie de confrontation plus large qui viserait à ouvrir un horizon différent pour les Syriens et les Irakiens (et en particulier pour les communautés sunnites qui se sentent marginalisées).

Car oui, l’État islamique n’est pas simplement le visage du mal et de la folie. Ou du moins ce visage masque autre chose. Dans Le Monde daté du 1er octobre dernier, l’opposant syrien Yassin Al-Haj Saleh, emprisonné par le régime de Damas pendant seize ans, décrivait l’organisation djihadiste comme « le visage de la folie dans des sociétés violentées dont les perceptions sont confuses et brouillées ». L'admettre est évidemment plus facile pour un Syrien, car d'un point de vue occidental, il n'est évidemment rien qui justifie le meurtre d'un Européen, d'un Américain, etc. Apprendre à se projeter du point de vue de l'« autre » n'est jamais une sinécure, mais dans le cas présent, cela serait bien utile. Il est indéniable, par exemple, que le meurtre d’un otage français, britannique ou autre par décapitation est simplement abominable. Mais quid des victimes de bombardements occidentaux depuis des années au Moyen-Orient ? Elles ne constituent en rien une excuse à la mort abominable de nos compatriotes, mais prendre en compte et intégrer ces drames qui frappent des familles musulmanes, du Sahel à l'Asie centrale, sera incontournable pour comprendre la situation actuelle dans ces régions et pour élaborer des paix durables avec les communautés qui y vivent. Il nous faut absolument sortir de notre grille de lecture proprement occidentale et apprendre à considérer les humiliations et les souffrances des peuples arabo-musulmans comme des humiliations et des souffrances de même valeur que les nôtres.

Prétendant mettre en place une autorité territoriale, l’EI offre plus de prise sur le terrain qu’un groupe en réseau comme Al-Qaïda (même si ceux-ci s'appuyaient en fait déjà souvent sur des forces bien implantées localement, comme Ansar al-Sharia au Yémen ou les Shebab en Somalie). Après des programmes scolaires revisités, un système judiciaire basé sur la charia et de nouvelles forces de sécurité, l'État islamique souhaite à présent introduire une nouvelle monnaie dans les territoires qu'il contrôle. Se doter des attributs d'un État constitue bel et bien un objectif de l'autoproclamé calife, Abou Bakr Al-Baghdadi. Une ambition rendue possible par le fort ancrage local de l'EI, qu'attestent notamment le soutien que lui apportent certaines tribus sunnites dans l'ouest de l'Irak. Si l'attaque des bases logistiques de l'EI et l'actuelle opération visant à déloger ses hommes du barrage de Mossoul semblent pertinentes sur le plan militaire, c'est sur le plan politique que se jouera l’essentiel. Loin de certains préjugés occidentaux, l’EI et ses alliés représentent, pour certaines communautés sunnites marginalisées, voire persécutées, une promesse de sécurité dans un environnement politique hostile et imprévisible. Les groupes radicaux prospèrent sur les ruines de la guerre, certes, mais aussi et tout autant sur le désastre moral de gouvernements sectaires, corrompus et clientélistes.

Tel l'hydre de Lerne dans la mythologie grecque antique, le fanatisme et la violence se nourrissent des coups de ceux qui croient le simple recours à la force suffisant.

Tel l'hydre de Lerne dans la mythologie grecque antique, le fanatisme et la violence se nourrissent des coups de ceux qui croient le simple recours à la force suffisant.

Les racines du mal

Concrètement, si le recours à la force est bien nécessaire pour stopper l’avancée des troupes de l’EI, ce moindre mal soulève néanmoins plusieurs questions : quels acteurs sont les plus pertinents pour intervenir, sans ajouter de la confusion au conflit ? Certainement pas les Occidentaux, vu le passé colonial et interventionniste qu’ils entretiennent avec la région. Et certainement pas les Turcs, pour qui la question kurde, le passé ottoman et les ambitions géopolitiques laissent trop de doutes quant à leurs intentions réelles – la fermeture de la frontière par Ankara aux combattants du PKK l’illustre parfaitement. Autre question, au moins aussi importante : comment des frappes aériennes, découplées de toute mesure concernant les autres souffrances, terribles, que connaît la région par ailleurs, peuvent assurer demain l’avenir des différentes communautés, y compris les minorités chrétiennes et yazidies ?

C’est cette question fondamentale qui explique pour l’essentiel que les pays militairement les plus puissants de la planète peinent à arrêter une milice de quelques 30.000 hommes et ses alliés. Comme l’ont montré l’Afghanistan et l’Irak hier, cette guerre est sans victoire possible, face à un ennemi renaissant qui grandit en légitimité, viabilité et crédibilité. Quand bien même nous parvenions à écraser l’EI, ce serait au prix de l’émergence d’un ou de plusieurs nouveaux périls, chiites ou sunnites, islamistes ou nationalistes.

Qu'elles soient intéressées ou non, les recherches sincères de dialogue politique dans la région se comptent depuis une décennie sur les doigts d'une main : parmi elles, on peut citer l'action diplomatique du duo Chirac-de Villepin en 2002-2003, les négociations avortées entre Ariel Sharon et Mahmoud Abbas en 2005-2006, et le discours de Barack Obama au Caire le 4 juin 2009. Dix ans de traitement irréfléchi de l'actualité moyen-orientale, sans actions d'apaisement interconfessionnel ; dix ans d’interventions incohérentes dans la région ont créé et nourri l’État islamique et la situation chaotique actuelle. Le simple tableau de la résistance à l’occupation occidentale en Irak et au régime de Bagdad suffit à s’en convaincre : le chef d’état-major actuel des forces de l’État islamique, un militaire de profession du nom d'Izzat al-Douri al-Takriti, était l’un des principaux généraux du régime de Saddam Hussein. Lorsqu'Anglais et Américains envahirent l’Irak en mars 2003, Izzat al-Douri figurait sur le célèbre « jeu de cartes » comportant leurs 52 principaux ennemis. Depuis, il n’a jamais été capturé, et comme bon nombre de ses pairs, il a rejoint très tôt la résistance à l’occupant et au nouveau régime. De fait, en chassant de l’armée irakienne les 250.000 officiers et sous-officiers membres du parti Baas, le gouverneur néoconservateur américain de l’Irak, Paul Brémer, créa en 2003 un véritable vivier de 250.000 combattants professionnels potentiels pour la résistance à l’Occident.

Idem, en écartant du pouvoir la communauté sunnite (environ le tiers de la population irakienne), le gouvernement de Nouri al-Maliki a considérablement accru la motivation de ces soldats à combattre le pouvoir de Bagdad, dominé par les mouvements et partis pro-chiites. Un facteur extérieur vient encore renforcer cette lecture confessionnelle et contribuer ainsi à la bonne santé de l’État islamique, à savoir le double jeu de la Turquie et du Qatar. Le président turc Erdogan aurait, contrairement à ses déclarations publiques, systématiquement utilisé le Mili Istihbarat Teskilati (MIT), le service de renseignement turc, pour appuyer l’organisation djihadiste. Des combattants islamistes ont longtemps été soignés en Turquie, et le gouvernement a toléré de nombreux convois d’armes destinés à l’EI. Le Qatar aurait quant à lui, à l'image de plusieurs milliardaires originaires des pays du Golfe, financé à loisir des katibas (camps d'entraînement) extrémistes, qu’ils pensaient ensuite pouvoir actionner comme de simples marionnettes.

Prendre en compte les positions sunnites : la nécessité d’une stratégie politique globale inclusive

L’EI est une menace hybride : entre le parti totalitaire fanatisé, l’organisation criminelle lucrative et les « entrepreneurs de guerre », il tient son pouvoir de l’alliance avec d'anciens caciques du régime de Saddam Hussein et avec des chefs de tribus et de quartiers sunnites, rejetant le sectarisme du pouvoir chiite. En l’occurrence, outre la maîtrise des réseaux sociaux, c’est avant tout en contrôlant de petits territoires en Irak que le groupe a tiré ses premières ressources, grâce à des opérations de racket et d’extorsion. Ses membres ont aussi appris des erreurs d’Al-Qaïda en cherchant à se doter d’une source fiable de financement avant de promouvoir sa cause – d’où la recherche de cibles intéressantes en la matière : des centres urbains, des champs pétroliers, des barrages, etc.

Aujourd’hui, on estime que les capitaux dont dispose l’organisation s‘élèvent à un milliard et demi d’euros. Les raids aériens ont pour objectif de bloquer son expansion, mais d’après certains, il n’y a qu’en s’attaquant à son financement qu’on peut lui porter un coup fatal. Il faut donc une stratégie politique d’asphyxie de l’EI en tarissant les revenus des puits de pétrole ainsi que les circuits de contrebande. Tout comme il faudrait le priver de ses soutiens sunnites modérés à travers un dialogue inclusif leur offrant des garanties politiques dans le nouvel Irak, et assécher son vivier de recrutement (en commençant par mieux prévenir la radicalisation des jeunes à travers le monde, en travaillant par exemple davantage avec les imams et les oulémas). À ce titre, l’importance du débat religieux pour répondre aux actions de l’État islamique a été largement négligée – bien que la rhétorique de l’organisation se veuille avant tout religieuse.

C’est aussi et d’abord sur ce terrain-là que l’EI doit pouvoir être défait, puisqu’il trouve officiellement sa justification dans l’instauration d’un califat universel. Si les appels à la violence sont effectivement facteurs de haine et d’instabilité, n’oublions pas que les appels à la modération et au dialogue sont, à l'inverse, des potentiels facteurs de paix. Des déclarations comme celle du Mauritanien Mahfoudh Ould Waled, alias Abou Hafs, à la chaîne de télévision arabe Akhbar Al An, doivent devenir la règle et faire l’objet d’une plus forte médiatisation. Cet ancien numéro 3 d’Al-Qaïda y déclarait ainsi récemment que « les exécutions massives, notamment celles de journalistes ou de prisonniers musulmans ou non-musulmans constituent des actes condamnés par l’islam », ajoutant que l’islam interdit « l’exécution d’enfants, de femmes, de vieillards et des hommes sans armes. (…) Même si vous tenez prisonniers des hommes qui vous ont combattu, ces derniers ont le droit, s’ils doivent mourir, de l’être en toute dignité. (…) Nous avons vu l’exécution de musulmans et du journaliste américain. Pourquoi ce dernier a-t-il été exécuté, quel crime a-t-il commis ? » L’ancien mufti de Ben Laden a donc appelé les groupes à « bien observer les prescriptions de l’islam envers les musulmans et les non-musulmans ». Car dans l’islam aussi, il y a non seulement un droit de la paix mais également un droit de la guerre.

Pour l’EI, stagner serait déjà un risque d’extinction. Le caractère purement confessionnel du conflit est un leurre : le fait que l’État islamique massacre à tour de bras en s’appuyant sur un discours religieux, mais que ses victimes soient essentiellement des musulmans, et en majorité des sunnites, en est une preuve flagrante. Nul n'est épargné : ses combattants ont déjà procédé à des exécutions de masse au sein de tribus arabes sunnites. Le 10 octobre dernier encore, dans le nord de l’Irak, neuf personnes de confession sunnite étaient tuées pour des liens présumés avec des groupes sunnites anti-djihadistes : six en public dans la ville d’Az-Zab, à 90 km à l’ouest de Kirkouk, et trois hommes décapités à Baiji, 35 km plus au sud.

Nous pourrons conclure cet article avec ces mots de l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin, publiés dans une tribune du Monde datant du 1er octobre dernier, et qui met dos-à-dos les stratégies de l’État islamique et des Occidentaux : « La "guerre globale contre le terrorisme" imagée par George Bush fait écho au califat global. Même penchant pour l’idéologie, même réflexe de la force, même passion des images. (…) Deux étendards donnant un sens global à des combats locaux. Deux langages exprimant des peurs existentielles. Au risque de la destruction mutuelle. (...) Nous franchissons un pas de plus vers la guerre de civilisations. Mais tout n’est pas perdu. Il reste une chance pour une paix d’initiative et d’audace, à condition de rompre avec la logique de guerre. Face au terrorisme, il faut rechercher des paix locales. (…) Favorisons aussi une stratégie de dialogue. La reconnaissance des minorités, les formes de représentation politique, l’autonomie sont les clés de la pacification. C’est la tâche essentielle de susciter le dialogue chiites-sunnites, en mettant autour de la table l’Arabie et l’Iran ».

Un fait est là : la violence et la barbarie ne sont malheureusement le monopole d’aucun acteur de la région. Le dialogue et la paix, quant à eux, doivent être l’affaire de tous.

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