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Par Peter Venkman.

« Moi je vote Nyusi, parce qu’il va apporter le changement », déclare cette vendeuse de hamburgers, qui a bien intégré les slogans des affiches qui inondent la capitale. « Le changement », voilà ce que doit apporter le candidat du parti au pouvoir, après sa victoire électorale le 15 octobre dernier. Un slogan cocasse, quand on sait que le Frelimo, son parti, contrôle toutes les administrations, tous les ministères, noyautent toutes les entreprises d’État, et dirige le pays depuis quarante ans. Et d'autres phrases-choc sont encore venues habiller la campagne du candidat Nyusi, telles que : « Le Frelimo a fait, le Frelimo fait », ou : « Nyusi avec la jeunesse », « Votez Nyusi, votez pour le développement », etc.

Lors des élections présidentielle, législatives et provinciales d'octobre, le peuple mozambicain ne s’est pas mobilisé en masse. Le taux d’abstention s’est maintenu au-delà de la barre des 50%, et les fraudes ont clairement impacté le résultat final, au moins pour éviter un second tour pour la présidentielle. Les résultats officiels sont là : Filipe Jacinto Nyusi, candidat du parti au pouvoir depuis l’indépendance (Frelimo), a remporté le premier tour de la présidentielle avec 57,03% des suffrages exprimés, devant Afonso Dhlakama (Renamo) et ses 36,61%, et Daviz Simango (MDM) et ses 6,36%. À peu de choses près, leurs partis respectifs ont obtenu le même résultat aux législatives et aux provinciales. Analyse d'un scrutin qui s'annonçait comme le plus ouvert qu’ait connu le pays depuis 1994, année des premières élections pluralistes.

Statue du président Samora Machel (1975-1986).

Pour rappel, le Mozambique est devenu indépendant en 1975, au terme d'une guerre de dix ans menée par le Front de Libération du Mozambique, le Frelimo. De 1975 à 1986, la présidence de Samora Machel a été marquée par la création de services publics de base, mais aussi par l'établissement d'un régime marxiste répressif, par la mise en place d’une bureaucratie qui a favorisé une corruption que dénonçait pourtant le chef de l’État, et, sur la scène internationale, par l'opposition au régime d'apartheid en Afrique du Sud. Il est important de garder ces éléments en tête pour comprendre de quoi le Frelimo actuel est héritier. La Résistance Nationale Mozambicaine (Renamo) naît quant à elle en opposition au Frelimo. D'abord une milice armée avant de se reconvertir en parti politique, elle lance le pays dans une guerre civile terrible en 1977. Dirigée à partir de 1979 par Afonso Dhlakama, toujours à la tête du mouvement aujourd'hui, elle reçoit l'appui des anciens colons portugais, des États-Unis, de l'Afrique du Sud et d'autres pays frontaliers du Mozambique.

Au prix de 900.000 morts et de cinq millions de déplacés, le conflit s'achève en 1992. Entre-temps, le Frelimo a abandonné la doctrine marxiste (1989) et la Constitution a été modifiée pour permettre le multipartisme et consacrer la liberté de la presse (1990). Depuis, le pays s’est pacifié et cinq élections générales ont eu lieu – les premières en 1994. Elles ont toujours consacré la défaite d’Afonso Dhlakama et de la Renamo face au Frelimo, successivement représenté par Joaquim Alberto Chissano (président de 1986 à 2005), Armando Emílio Guebuza (2005-2015), et Filipe Jacinto Nyusi, qui deviendra chef de l'État en janvier prochain. Le même parti dirige donc le Mozambique depuis l’indépendance, et la scène politique est caractérisée depuis les années 1990 par une forte bipolarisation dont le pays peine encore à se défaire.

La première leçon du scrutin : pas de changement majeur

Le degré de propagande qui a caractérisé la campagne et la victoire du Frelimo s'inscrit dans la continuité des pratiques et des résultats électoraux observés depuis vingt ans. Aucune surprise donc, dans une élection qui en promettait pourtant, avec des moyens d’information et de communication permettant de mieux suivre le déroulement du scrutin, une offre politique nouvelle, un candidat Frelimo méconnu et l’essoufflement d’un parti discrédité après dix années de présidence Guebuza que personne (même parmi les Frélimistes) ne regrettera.

Jusqu'en septembre dernier, la surprise était attendue du dernier venu de la scène politique mozambicaine, à savoir le Mouvement Démocratique du Mozambique (MDM), né d’une scission de son leader, Daviz Simango, avec la Renamo. Né dans une famille frélimiste (son père a été vice-président du parti de Samora Machel avant d'être exécuté avec son épouse par la police politique), puis cadre de la Renamo, Daviz Simango, élu maire de Beira en 2004, a rompu avec le parti d’Afonso Dhlakama lorsque ce dernier a désigné un autre candidat rénamiste pour les élections municipales de novembre 2008. Réélu avec plus de 60% des voix à la tête de sa ville comme candidat indépendant, Simango créait, en mars 2009, le MDM.

Déjà candidat à l’élection présidentielle en octobre 2009 (il avait alors obtenu 8,59% des voix), sa présence au scrutin de 2014 laissait penser qu’un bouleversement des rapports de force partisans était désormais possible, alors que la Renamo semblait engagée dans un déclin irréversible. Aux élections municipales de 2013, non seulement le maire de Beira s’était maintenu à la tête de sa ville, mais surtout, le MDM a su profiter du boycott de la Renamo pour conquérir deux autres capitales de province, Quelimane et Nampula, ainsi que la ville de Gurué, en Zambézie. Et cela en dépit de nombreuses tentatives de fraudes du Frelimo, qui ont d'ailleurs empêché la victoire du MDM dans d'autres municipalités. Les cartes semblaient dès lors rebattues pour les élections générales de 2014. Salvador Forkilha, président-adjoint de l'IESE (Institut d'Études Sociales et Économiques), une structure mozambicaine indépendante, confiait même début octobre : « C'est la première fois depuis 1994 que je ne sais pas ce qui va se passer ». Dans un tel contexte, le nombre d’inconnues rendait la situation particulièrement tendue, dans un pays qui n’a jamais connu l’alternance et où les rapports de pouvoir sont conflictuels. Certains se risquaient à prévoir un second tour, sans toujours prédire qui d’Afonso Dhlakama ou de Daviz Simango affronterait Filipe Nyusi, et d'autres annonçaient un possible scénario de cohabitation entre une présidence de la République frélimiste et une Assemblée de la République dominée par l'opposition.

« Le Frelimo n'est pas prêt à laisser le pouvoir », affirmait en septembre dernier le directeur de la fondation MASC (Mécanisme d’Appui à la Société Civile) João Pereira dans un journal d’opposition, où il disait prévoir un scénario à la zimbabwéenne en cas de défaite du parti au pouvoir. Plus qu’une nouvelle guerre civile ou un mouvement populaire de type « printemps mozambicain », le risque résidait dans l’instrumentalisation des foules partisanes par telle ou telle formation politique, et donc dans d'éventuels affrontements sanglants. Un scénario à la kényane (2007) ou à la zimbabwéenne (2008) pouvait donc être à l’œuvre – avec, qui sait, la formation d’un gouvernement d’union nationale à la clef ? Il n’en fut rien. Le rapport de force, même avec un Frelimo en baisse par rapport au score délirant du président Guebuza en 2009 (75,01% des voix), est resté semblable au précédent scrutin, avec une Renamo en deuxième position et un MDM loin derrière.

Élections générales au Mozambique : quand la démocratie sort perdante
Dernier meeting de campagne du Frelimo à Maputo, le 12 octobre.

Dernier meeting de campagne du Frelimo à Maputo, le 12 octobre.

Le retour en force de la Renamo : exploit politique ou coup d’épée dans l’eau ?

Habituée à se faire voler les élections, la Renamo abordait très mal l’année 2014. Après une défaite sur le fil en 1999, Afonso Dhlakama avait subi deux soufflets en 2004 et en 2009, tombant respectivement à 31,74% puis à 16,41% des voix. Entre-temps, les forces armées rénamistes, en constant déclin numérique, sont demeurées exclues de tout processus d'intégration dans l'armée nationale mozambicaine, au contraire de ce que l'accord de paix de 1992 prévoyait.

C’est peut-être par réaction à ce déclin qu’Afonso Dhlakama a repris le maquis en 2012, depuis le Parc national de Gorongosa (province de Sofala) où est situé son QG historique. Stratégie d’autant plus difficile à tenir que la Renamo n’a plus les mêmes moyens qu’en 1992. L’action des maquisards s’est donc traduite par des actions dispersées, la Renamo se contentant de tirer sur des chapas (transport collectif) et des autocars, de cibler des militaires mozambicains, et de couper le principal axe routier dans le sud de la province de Sofala. Le boycott des élections municipales de 2013 a encore isolé la Renamo, et a momentanément offert un boulevard au MDM.

Militants pro-Renamo à Maputo (AB, 2014).

Afonso Dhlakama se lance tardivement dans la campagne électorale de 2014. Il le fait à la faveur d’un accord signé à Maputo, le 5 septembre 2014, avec le président Guebuza, sous médiation étrangère. Il établit un cessez-le-feu immédiat, et prévoit l’intégration des forces rénamistes dans l’armée nationale et la présence d’observateurs de chaque parti dans les bureaux de vote de l’élection à venir. Le retour du vieux leader de la Renamo (61 ans) initie un véritable retournement dans l’opinion. Les foules impressionnantes qu’il réunit pendant la campagne électorale, notamment à Quelimane et à Nampula, illustrent bien le lien particulier que Dhlakama parvient à renouer, au fil des semaines, avec son électorat traditionnel du centre et du nord du pays.

Les partisans de la Renamo considèrent comme légitime son attitude depuis 2012. « S'il ne s'était pas caché dans le Gorongosa, il serait déjà mort », répète plusieurs fois l'un d'eux lors d'un rassemblement du parti dans la capitale. Cet argument est une constante dans la posture de la Renamo depuis plusieurs décennies. Mieux, « la Renamo est la garante de la démocratie au Mozambique », clame un partisan. Comprendre : les quelques avancées démocratiques obtenues depuis un quart de siècles sont imputables à l’action de la Renamo, et sans cette dernière, le Frelimo serait omnipotent.

La réalité est évidemment plus complexe. D’abord parce que l’existence de la Renamo n’empêche absolument pas le Frelimo de noyauter tous les organes de décision et de contrôler tous les pans de la vie administrative et économique du pays ; pire, en participant aux élections, la Renamo cautionne un système profondément corrompu et clientéliste, qui rend presqu’impossible une alternance. Surtout, les aspirations « démocratiques » de la Renamo, mouvement anti-communiste profondément conservateur, s’apparentent d’avantage à une volonté de s’approprier le pouvoir, ou, à défaut, de le partager avec le Frelimo, qu’à un désir sincère de voir le pays s’ouvrir politiquement. La direction totalement verticale du parti atteste de cet état d’esprit autoritaire et clientéliste qui entoure Afonso Dhlakama, de même que sa déclaration à la presse quelques jours après le scrutin, lorsqu'il a expliqué qu’il contestait les résultats publiés par la Commission électorale, mais qu’il s’accommoderait d’un accord permettant aux deux principaux partis de se partager le pouvoir. Cette petite phrase est venue confirmer aux plus soupçonneux d’entre nous (ou aux plus clairvoyants ?) que, derrière l’accord de cessez-le-feu signé le 5 septembre dernier, se cachait en fait un partage du pouvoir entre Frelimo et Renamo.

Les débats en cours à l'Assemblée de la République concernant la création d'un « Statut Spécial du Second Candidat le Plus Voté pour le poste de Président de la République », ou, à défaut, un statut destiné au dirigeant du deuxième parti le mieux représenté au Parlement, semblent conforter cette théorie. La proposition de loi actuellement discutée confèrerait un budget annuel de 71,6 millions de meticals (1.790.000 euros environ) à la personne occupant cette fonction, et l'associerait d'une manière ou d'une autre aux cérémonies protocolaires d'État. L'occupant de ce poste occuperait par ailleurs un siège au Conseil d'État, et acquerrait de multiples avantages (passeport diplomatique pour lui, sa femme et ses enfants, résidence de fonction, service de sécurité). Enfin, cette loi prévoie que « le premier citoyen bénéficiant de ce statut » (comprendre : Afonso Dhlakama) aura « le droit de fixer [sa] rémunération et les avantages correspondants ». À défaut d'un réel partage du pouvoir, le leader de la Renamo s'est au moins assuré une retraite dorée payée sur les frais du contribuable mozambicain. À voir comment les militants de la Renamo digèreront cet arrangement avec le Frelimo, pour qui un tel compromis a l'avantage de légitimer les élections. Car nul doute qu'au sein du premier parti d'opposition mozambicain, les avis divergent sur l'attitude à adopter désormais, entre des députés désireux de prendre leurs fonctions dans le confort du Parlement à Maputo, et des miliciens qui cherchent le rapport de force avec le pouvoir et sont prêts à reprendre le maquis.

Pour beaucoup, la création du MDM devait répondre à cette demande d’alternative entre un Frelimo et une Renamo dont les intentions se valent en fait largement, en dépit d’une haine mutuelle féroce. Mais le résultat du MDM, après sa percée en 2013, a déçu beaucoup de ses partisans.

Daviz Simango : les raisons d’un échec

Le leader du MDM a le mérite d'avoir proposer aux électeurs mozambicains une offre électorale alternative. La partie n’était pas gagnée. En 2009, le MDM n’avait pas pu, pour des raisons procédurales, présenter des listes de députés dans toutes les provinces. Mais il a su profiter de l’absence de la Renamo aux municipales de 2013 pour conquérir un électorat conséquent. Même si de nombreux Frélimistes considèrent encore le MDM comme une excroissance de la Renamo, ce nouveau parti, c’est un fait, est tout de même parvenu à rassembler en son sein des déçus des deux principaux partis, des anciens de la Renamo mais aussi du Frelimo. En l'occurrence, il rassure beaucoup d'anciens Frélimistes qui craindraient de voir un jour la Renamo arriver au pouvoir dans un esprit de revanche.

Second constat : le score officiel du MDM est sans doute celui des trois qui correspond le moins à son poids réel dans le pays. D’abord parce que les deux autres formations ont pu s’entendre çà et là pour avantager l'une ou l'autre aux dépends de ce parti – et Daviz Simango n'hésite pas à employer cet argument pour justifier son échec, expliquant qu'au sein même de son mouvement, certains qui veulent sa place ont pu jouer en sa défaveur. Ensuite parce que le MDM était celui des trois qui disposait de moins de moyens, d’argent (confère le nombre d’affiches MDM présentes dans les rues à partir de septembre, bien moindres que celles frélimistes et même rénamistes) et d'activistes. Dans la plupart des bureaux de votes, il n’a pu envoyer aucun délégué pour observer le déroulement du scrutin. Enfin, parce que la fraude constatée dans le sud du pays, où le vote a été (officiellement) massif en faveur du Frelimo, laisse à penser que le MDM a pu y perdre de nombreuses voix, notamment dans la Province et dans la Ville de Maputo. Il en est de même dans d’autres circonscriptions où les résultats laissent songeurs. « Ce qui nous a le plus surpris ici, c’est le cas de Gurué, explique Maria de Salva Revez, déléguée en Zambézie de la Ligue des Droits Humains, une ONG mozambicaine. Il y a un an, les gens à Gurué votaient pour le MDM, et à présent, ils ont voté largement pour le Frelimo. Comment le vote a-t-il pu s’inverser en seulement une année ? » Il faut rappeler que, déjà en novembre 2013, le décompte des voix à Gurué avait provoqué une grande confusion face aux fraudes du Frelimo, ce qui avait entraîné l'annulation des résultats par le Conseil constitutionnel ; l'organisation d'un nouveau scrutin le 8 février 2014 avait enfin permis la victoire du MDM (avec 55% des voix). « Même sans arriver deuxième, on ne s’attendait à voir Simango avec un score si faible, après le succès des municipales », conclut Maria de Salva Revez.

Affiches MDM dans un abri-bus, à Maputo.

Affiches MDM dans un abri-bus, à Maputo.

Outre les fraudes, de multiples facteurs expliquent le faible score du MDM. Et en cela, le parti n’est pas exempt de critiques, en particulier Daviz Simango. Les décisions prises par la direction du MDM dans les mois qui ont précédé les élections l'ont parfois conduit à apparaître en porte-à-faux vis-à-vis des exigences de transparence, de justice et de démocratie qu’il entend porter. Ainsi, en mai dernier, les députés MDM ont approuvé (avec leurs pairs frélimistes) une loi contestée portant sur la revalorisation du salaire et des avantages des élus de la nation (président de la République inclus). La constitution des listes électorales du MDM a été l’occasion de « parachutages » qui ont choqué jusqu’au sein même du MDM, Daviz Simango ayant placé hors de leur province d’origine (Sofala) plusieurs membres de sa propre famille. « S’il continue sur cette voie, dans cinq ans, nous avons un nouveau Dhlakama », désespérait en septembre dernier, en off, Manuel de Araújo, maire MDM de Quelimane depuis 2011 et figure montante du parti. À bien des égards, le MDM, dont la direction demeure aux mains de la famille Simango, a d'autant plus déçu ses partisans que nombre d'entre eux espéraient y trouver une offre politique empreinte de transparence, de sincérité et de démocratie.

À Beira également, où il occupe la présidence du Conseil municipal, Daviz Simango est l’objet de fortes critiques, notamment pour des affaires de conflits d'intérêt liées à l'entreprise en charge de l'entretien de la voirie – les nids de poule font désormais la notoriété de la ville. La dynamique politique amorcée durant les premières années s’est clairement essoufflée, alors que Beira, deuxième ville politique du pays, offre toujours des opportunités économiques de premier plan. Son port sert notamment de débouché à l’un des trois « corridors » commerciaux du Mozambique et des pays frontaliers privés d’accès à la mer (avec celui de Maputo, dans le sud, et celui de Nacala, dans le nord).

Sans doute, avant même le retour d’Afonso Dhlakama, le boycott de la Renamo en 2013 avait-il donné aux militants MDM l’illusion d’un ancrage populaire qui ne correspondait pas à la réalité – puisqu'on observe qu'il n'a pas pu se substituer à l'héritage rénamiste de façon durable. Daviz Simango (51 ans) a mené une campagne peu offensive, atone, dont le manque de moyens ne peut à lui seul expliquer l’échec. Le résultat est là : avec 6,36% des voix, le candidat MDM fait encore moins bien qu’en 2009 – et, autre point important, il fait moins que son parti aux législatives (7,21%). Il sort donc de cette élection plus affaibli qu’il n’y est rentré ; à peine peut-il se targuer d'avoir accru le nombre de députés MDM au Parlement (ils passent de 8 à 17), ce qui représente en soi un progrès dans la remise en cause du bipartisme mozambicain.

Le Frelimo, grand vainqueur des élections (?)

La victoire ne s'est pas avérée aisée pour le Frelimo. Son investissement dans la campagne est d’ailleurs illustratif des craintes qui existaient de voir le candidat du pouvoir mis en ballotage sérieux face à l’opposition. Car le Frelimo aurait été considérablement affaibli si la victoire n'avait pas été assurée dès le premier tour. Pour deux raisons. D’abord parce qu'avec un score inférieur à 50% des voix, la majorité n'aurait pas non plus été atteinte au Parlement en termes de sièges, ou aurait été susceptible d'être contestée. Ensuite et surtout parce que cela aurait signifié que le Frelimo ne rassemblait plus la majorité absolue des électeurs, et donc que, mathématiquement, il devenait possible de le vaincre au second tour. Inacceptable pour les Frélimistes.

Les fraudes ont donc pris une ampleur notable. « À l’échelle nationale, le cas de la province de Gaza est le plus frappant, explique Maria de Salva Revez, de la Ligue des Droits Humains. Là, les scores du Frelimo sont surélevés. » Dans cette province méridionale, le Frelimo fait plus de 90% des voix, et, cas unique dans ces élections, obtient 100% des députés envoyés par la province au Parlement. « On tente d’expliquer ces résultats en disant que les habitants de Gaza en veulent à la Renamo des souffrances de la guerre civile, mais ce n'est pas la province qui a le plus souffert de la guerre. C’est un bastion frélimiste, mais, point important, la population est très éparpillée, et les fraudes y sont faciles. D’ailleurs, les taux de participation y sont toujours étrangement élevés. On justifie ça par la discipline des habitants face aux consignes de vote des leaders communautaires, ça n’a pas de sens, car cette discipline ne s’applique qu’à l’occasion des élections, mais jamais sur d’autres sujets. » Clotilde Malate, activiste dans une association féministe de Maputo, a elle-aussi son explication : « La Renamo est très peu implantée dans cette province, elle n'y a envoyé presqu'aucun observateur pour suivre le scrutin. Dès lors les fraudes étaient faciles, le Frelimo y contrôlait toutes les étapes, depuis le vote jusqu'au comptage. » Pour renforcer ces propos, rappelons que le bourrage d’urnes avait parfois donné, lors de l’élection de 2009 qui avait permis une réélection très large du président Guebuza, des bureaux de vote avec 100% de participation dans cette même province de Gaza... et parfois plus de 100%.

Carte électorale de la présidentielle d'octobre.

Que dire encore des écarts notables de voix observés entre Afonso Dhlakama à la présidentielle et la Renamo aux législatives ? Les scores du parti sont très inférieurs à ceux de son leader, parfois de plus de quatre points ; à l'échelle nationale, la Renamo n'obtient d'ailleurs que 32,46% des voix. Or, dans les provinces de Nampula, de Manica et de Tete (où Afonso Dhlakama n'obtient qu'une majorité relative à la présidentielle), cette différence permet de justesse au Frelimo d'obtenir une majorité relative, et donc plus de députés que la Renamo pour représenter ces provinces à l'Assemblée de la République. Devant le constat d'un tel écart, nous avons fait le choix de ne présenter les tendances électorales (cartographiées par province) que pour la présidentielle, sachant que même là, les résultats doivent être tronqués.

Compte tenu de la fraude avérée, l’absence de violences le jour du vote doit au final beaucoup à la Renamo, qui n’a pas cherché à perturber le déroulement du scrutin.

Des incidents ont été notés, comme lorsque des observateurs rénamistes se sont vus empêcher çà et là de pénétrer dans des bureaux de vote, ou lors de flagrants délits de fraudes à Tete, à Nampula ou à Beira, mais rien à voir avec le climat tendu qu’avait connu le pays lors des municipales de novembre 2013, au cours desquelles des affrontements avaient même entraîné la mort d’un jeune à Quelimane. À l'échelle nationale, la Commission Nationale des Élections reconnaît ne pas avoir pu prendre en compte les résultats de plus de 300 bureaux de vote compte tenu des incohérences survenues lors du décompte des voix. Mais le scrutin du 15 octobre n'a finalement été annulé que dans quelques rares localités, comme à Tsangano, district de la province de Tete.

L'élection de Filipe Nyusi, encore méconnu des Mozambicains au début de l’année 2014, s’inscrit dans un double contexte très particulier pour le Frelimo. Celui d'une croissance économique vertigineuse tout d'abord (équivalente à 7% du PIB en 2013 et à 9,6% en 2014), essentiellement due à l’exploitation des ressources naturelles, en tête desquels le charbon dans la région de Tete et, depuis peu, le gaz au large de Cabo Delgado (champ de Rovuma, en eau profonde). Ces sources de revenus créent évidemment de nouveaux enjeux de pouvoir (attribution de nouveaux blocs d'exploitation, création de coentreprises, etc.) qui ont un impact sur la vie politique nationale.

Ces dernières semaines, le chef de l'État sortant a d'ailleurs pris quelques décisions clefs concernant le secteur des hydrocarbures, notamment une loi passée presqu'inaperçue lui conférant le pouvoir de décider par décret tout ce qui a trait au champ gazier de Rovuma. Indubitablement, la préservation de l'environnement (dans une zone où la biodiversité reste particulièrement riche, à proximité du Parc national des Quirimbas) et la répartition des richesses produites ne constitueront pas des enjeux structurants de ce dossier aux yeux du gouvernement. Pas plus d'ailleurs que la situation des personnes expulsées de territoires où sont développées, dans la province de Cabo Delgado, les infrastructures d'exploitation gazière. Alors que se décide qui profitera directement de la manne des hydrocarbures et des autres ressources naturelles exploitables, le temps n'est pas encore venu, aux yeux du Frelimo (et surtout des proches de Guebuza), d'abandonner le pouvoir.

Les rapports de force internes au Frelimo représentent l’autre paramètre important à prendre en compte dans l’élection de Filipe Nyusi. En 2004, Joaquim Chissano, très affaibli politiquement, avait accepté de quitter son poste après 18 années de présidence. Au contraire de nombreux de ses pairs africains, parmi lesquels Robert Mugabe au Zimbabwe et José Eduardo dos Santos en Angola, le président mozambicain laissait donc sa place, et pour la première fois depuis la mort de Samora Machel en 1986, s’ouvrait au Frelimo une lutte de succession. Entraient en rivalité deux caciques du parti, issu de l'appareil militaire évidemment, à savoir Armando Emílio Guebuza et Alberto Joaquim Chipande. Issu de l’ethnie makondé (province de Cabo Delgado) qui a constitué un pilier de la branche armée du Frelimo, Chipande a joué un rôle majeur dans la direction des forces « révolutionnaires » pendant la guerre d'indépendance, avant d'occuper le poste de ministre de la Défense de 1975 à 1986.

La suite est connue : Guebuza est élu deux fois consécutives à la tête de l’État, en 2004 et en 2009, puis est contraint par la Constitution de laisser sa place.

Le candidat Filipe Jacinto Nyusi (en chemise blanche), en meeting avec le président sortant Armando Emilio Guebuza (à droite), à Maputo.

Le candidat Filipe Jacinto Nyusi (en chemise blanche), en meeting avec le président sortant Armando Emilio Guebuza (à droite), à Maputo.

En mars 2014, la candidature de Filipe Jacinto Nyusi, neveu d'Alberto Chipande, et ministre de la Défense depuis 2008, est le résultat d’un compromis entre les proches du chef de l'État sortant, fortement contesté en interne mais qui demeure président du parti, et ceux d’un Chipande qui, jusqu’en 2010, évoquait encore l'éventualité de sa propre candidature. Sans doute le choix d’un candidat relativement jeune (55 ans, au contraire d'un Alberto Chipande âgé de 75 ans) visait aussi à cacher l’essoufflement d’une formation politique qui dirige tout de même le pays depuis quarante ans – le concept de « génération du virage » a alors fait son apparition dans le parti. Le défi ayant été ensuite d’occuper les JT pendant plusieurs mois, bien avant le début officiel de la campagne, et de déployer des moyens démesurés, afin de faire connaître à l’électorat mozambicain leur futur chef d’État.

Moyens démesurés dont l'origine demeure d'ailleurs assez obscure. Une étude réalisée par l'Agence Britannique d'Investigation publiée en juillet dernier révélait en effet que 93% de l'exportation de bois mozambicain vers la Chine serait effectuée de manière illégale ; or, dix millions d'euros liés à ce trafic en Zambézie auraient été détournés pour financer la campagne du candidat Nyusi. L'exportation illégale de bois aurait même fait perdre depuis 2007 environ 108 millions d'euros de taxes à l'État mozambicain, ajoute l'Agence britannique, qui suppute que cette activité criminelle profite à de hauts responsables du gouvernement mozambicain. De même, les fonds disparus en 2013 dans le cadre de l'affaire Ematum, du nom de cette entreprise fantôme créée par le président Guebuza pour gérer 850 millions d'euros de crédits internationaux destinés à l'achat de 24 chalutiers et de 6 bateaux-patrouilleurs français, auraient largement participé au financement de la campagne du Frelimo. Bref, le Mozambique a encore du travail à accomplir pour organiser des élections justes et transparentes.

Le paysage urbain investi par la propagande frélimiste.

Le paysage urbain investi par la propagande frélimiste.

Le soir de la publication des résultats officiels par la STAE (Secrétariat Technique de l’Administration Électorale), le 30 octobre, João Pereira (fondation MASC) soulignait : « Les résultats doivent inquiéter le Frelimo, compte tenu de l’argent que le parti a dépensé dans cette campagne. Un électeur Frelimo a coûté beaucoup plus cher au parti, en moyenne, que n’a coûté chaque électeur des deux autres partis. » La victoire du Frelimo ne doit en effet pas masquer les critiques qui sont faites au parti, y compris en interne, sur les dérives autoritaires ou clientélistes du clan Guebuza, ou sur la nécessité d'un développement plus intégré et réellement démocratique du pays.

Car au-delà de ces seules élections, une volonté de changement s’exprime bel et bien depuis quelques années, au point que le terme de « changement » ait été intégré aux slogans de campagne du Frelimo. « C’est le changement dans la continuité », tentait maladroitement d’expliquer un cadre de cette formation, interrogé par un journaliste de Jeune Afrique au siège du parti à Maputo, en octobre dernier. « Ce pays a besoin de changement », souffle discrètement une directrice d'école primaire de Machava, dans le district de Matola, en septembre dernier – une opinion qu'elle doit cacher car publiquement, ne pas participer à la campagne du Frelimo peut lui coûter son poste.

Quel avenir pour la démocratie mozambicaine ?

Alors, faut-il désespérer de la situation politique au Mozambique ? Alors que les plus optimistes pensaient voir s’esquisser un changement, les espoirs sont déçus. La machine électorale frélimiste a fonctionné à plein régime, et a tout écrasé. Car ne nous leurrons pas : en dépit des fraudes importantes du Frelimo, le parti n’a pas gagné l’élection le jour du vote, ni même les jours suivants. Une élection ne se décide pas le seul jour du vote. L'inégalité flagrante de temps de parole entre les candidats, la subjectivité des médias (dont la chaîne TVM-1 est le plus bel exemple), la différence de moyens financiers, les pressions des ministères et des directions d’administrations pour faire campagne en faveur du parti au pouvoir, les clips de campagne coûteux, les affiches électorales omniprésentes, la distribution gratuite de capulanas (tissu traditionnel mozambicain) et de T-shirts à l’effigie du candidat Nyusi... tout était là pour servir la propagande frélimiste (le terme n’est pas exagéré). En octobre dernier, il arrivait d'ailleurs d'entendre dans la rue des enfants chantonner la musique de campagne du Frelimo, un phénomène assez illustratif du bourrage de crâne radio-télévisuel.

Bref, la communauté internationale aurait pu se passer d'envoyer une mission d'observation électorale décidément bien inutile (voire contre-productive, puisqu'elle légitime un scrutin tronqué en le qualifiant de « globalement satisfaisant »). Une mission onéreuse de surcroît, puisque l'opération a coûté 4 millions d’euros rien qu'à l’Union européenne.

Le Mozambique est à un croisement de son histoire. Les macro-projets d’infrastructures ou d’agriculture intensive, la question de la répartition des richesses créées, les défis relatifs à l’exploitation et à la préservation des ressources naturelles, les problèmes irrésolus d’éducation et de santé (avec un niveau d’alphabétisation à peine supérieur à 50% de la population et une espérance de vie moyenne inférieure à 50 ans), sont autant d’enjeux, parmi beaucoup d’autres, sur lesquels se joue l’avenir du Mozambique. Le Frelimo constitue l’ossature actuelle de l’État, c'est pourquoi l'alternance politique demeure encore un défi en soi, quand bien même le parti se décidait à abandonner le pouvoir. Une transition lente, passant par exemple par un gouvernement d'union ou par une cohabitation entre un Parlement d'opposition et une présidence frélimiste, pourrait s'avérer finalement une solution intermédiaire pour préparer le Frelimo à l'alternance.

On en est encore loin, et le 26 novembre dernier, la proposition de loi rénamiste visant à mettre sur pied un « gouvernement de gestion » a d'ailleurs été refusée par les députés de la majorité – il faut dire que le concept semblait échapper un chouilla aux propres dirigeants de la Renamo. Alors que les Frélimistes demeurent persuadés de la légitimité de leur victoire, il reste peu probable qu'ils finissent par concéder le moindre espace à l'opposition dans la constitution du prochain gouvernement.

L'heure demeure à l'incertitude politique et sécuritaire, alors que la Renamo menace de boycotter les instances élues et que le risque qu'elle reprenne les armes perdure. Souhaitons au Mozambique qui a tant connu la guerre que le mandat du prochain président se fasse dans la paix, en espérant que l'impératif de stabilité ne justifie pas n'importe quelle dérive autocratique. Quant aux élections elles-mêmes, l'écrasante majorité des Mozambicains n'est pas naïve et sait bien que, dans leur pays, la démocratie reste largement à construire.

Quand les affiches frélimistes envahissent les rues...

Quand les affiches frélimistes envahissent les rues...

Le passage suivant est tiré de l’ouvrage Les damnés de la terre, de Frantz Fanon, publié en 1961. Dans le chapitre intitulé « Mésaventures de la conscience nationale », l'auteur y décrit le rôle dévoyé du parti qui a conduit le pays à l’indépendance, et qui creuse le fossé avec les masses en cherchant à les encadrer plus qu’à faire remonter leurs doléances. Bien qu'écrit en 1961 (et décrivant la situation de nombreux pays africains alors officiellement affranchis de la tutelle coloniale), cet extrait s'applique extrêmement bien, avec un sens de l’anticipation surprenant, au cas du Mozambique (devenu indépendant en 1975) et du Frelimo.

Ne subsiste que le parti formel, l’appellation, l’emblème et la devise. Le parti organique, qui devait rendre possible la libre circulation d’une pensée élaborée à partir des besoins réels des masses, s’est transformé en un syndicat d’intérêts individuels. Depuis l’indépendance le parti n’aide plus le peuple à formuler ses revendications, à mieux prendre conscience de ses besoins et à mieux asseoir son pouvoir. Le parti, aujourd’hui, a pour mission de faire parvenir au peuple les instructions émanant du sommet. Il n’y a plus ce va-et-vient fécond de la base au sommet et du sommet à la base qui fonde et garantit la démocratie dans un parti. Tout au contraire, le parti s’est constitué en écran entre les masses et la direction. II n’y a plus de vie du parti. Les cellules mises en place pendant la période coloniale sont aujourd’hui dans un état de démobilisation totale.

[…]

Le parti, véritable instrument du pouvoir entre les mains de la bourgeoisie, renforce l’appareil d’État et précise l’encadrement du peuple, son immobilisation. Le parti aide le pouvoir à tenir le peuple. C’est, de plus en plus, un instrument de coercition et nettement anti-démocratique. Le parti est objectivement, et quelquefois subjectivement, le complice de la bourgeoisie mercantile. De même que la bourgeoisie nationale escamote sa phase de construction pour se jeter dans la jouissance, pareillement, sur le plan institutionnel, elle saute la phase parlementaire et choisit une dictature de type national-socialiste. Nous savons aujourd’hui que ce fascisme à la petite semaine qui a triomphé pendant un demi-siècle en Amérique .latine, est le résultat dialectique de l’ ?tat serai-colonial de la période d’indépendance.

Dans ces pays pauvres, sous-développés, où, selon la règle, la plus grande richesse côtoie la plus grande misère, l’armée et la police constituent les piliers du régime. Une armée et une police qui, encore une règle dont il faudra se souvenir, sont conseillées par des experts étrangers. La force de cette police, la puissance de cette armée sont proportionnelles au marasme dans lequel baigne le reste de la nation. La bourgeoisie nationale se vend de plus en plus ouvertement aux grandes compagnies étrangères. A coups de prébendes, les concessions sont arrachées par l’étranger, les scandales se multiplient, les ministres s’enrichissent. Leurs femmes se transforment en cocottes, les députés se débrouillent et il n’est pas jusqu’à l’agent de police, jusqu’au douanier qui ne participe à cette grande caravane de la corruption.

Frantz Fanon, Les damnés de la terre. Éditions François Maspero, 1961.

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