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Par Jack Beauregard.

Mauritanie : la jeunesse peut-elle contribuer au changement ?

Le corps du jeune homme s’enflamme. Humilié publiquement et désespéré de s'être fait confisquer son outil de travail, Mohamed Bouazizi commet l’irréparable en s’immolant par le feu devant le siège du gouvernorat, à Sidi Bouzid, en Tunisie, ce 17 décembre 2010. Le suicide de ce jeune vendeur ambulant de fruits et légumes fait alors l’effet d’une étincelle : prenant appui sur de vieilles revendications politiques et sociales de la population tunisienne, il marque le début de la Révolution de Jasmin qui a permis la chute du président Ben Ali, au pouvoir depuis 24 ans. Le rôle de la jeunesse, à travers la mobilisation des étudiants, des blogueurs et leur maîtrise des réseaux sociaux, a été essentiel – même s’il ne faut pas négliger celui d’autres acteurs sans qui rien n’aurait été possible, en tête desquels les syndicats qui ont appelé à la grève générale, et évidemment l’armée.

On connaît la suite : Hosni Moubarak en Égypte, Mouammar Kadhafi en Libye, Ali Abdallah Saleh au Yémen, tombent successivement, avec ou sans aide étrangère. La répression de la Révolution de la Perle au Bahreïn, la guerre civile en Syrie, l'achat de la paix sociale à coups de pétrodollars en Arabie Saoudite et en Oman, les réformes politiques annoncées au Maroc et en Jordanie… le mot contestation fait désormais partie du vocabulaire politique et social rattaché aux pays du monde arabe.

Il est toutefois un pays, à la périphérie de ce monde, qui semble avoir échappé à l’effet de contagion. Ce pays, la Mauritanie, abrite pourtant la population la plus jeune de la région, avec près de 62% des Mauritaniens âgés de moins de 25 ans. Alors pourquoi ce calme apparent ? Comment cette jeunesse, qui est loin d'être épargnée par les difficultés sociales, peut-elle porter le vent de changement qui a pu balayer, ailleurs, des régimes autoritaires vieux de plusieurs décennies ?

Commençons par préciser que des jeunes mauritaniens ont bien tenté de s'organiser dans la foulée des mouvements du Printemps arabe, avec un succès à peu près nul au final. Une première manifestation a eu lieu le 13 janvier 2011 à Nouakchott, la capitale, et rassembla quelques milliers de personnes. Devant cette mobilisation, le gouvernement promit une baisse de 30% du prix des denrées alimentaires. Le 17 janvier, un entrepreneur de 43 ans issu d'une famille aiséeYacoub Ould Dahoud, s’immolait par le feu à proximité du palais présidentiel, en protestation contre les politiques du président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, arrivé au pouvoir en août 2008 à l'issue d'un coup d'État militaire. Quelques mouvements sociaux émergeront par la suite, soutenus par des syndicats, rapidement réprimés et qui ne donneront lieu, pour l'essentiel, qu'à des programmes sociaux d'urgence aux impacts limités. Les contestations d'ordre politique étaient alors portées par des jeunes réunis au sein du Mouvement du 25 février, formé sur Internet. Leurs revendications, décrites dans un programme concret en 28 points, portaient principalement sur le départ des militaires au pouvoir, sur un système électoral plus juste et sur quelques demandes sociales (création d'emplois, augmentation du salaire minimum à 73.000 ouguiyas).

Mauritanie : la jeunesse peut-elle contribuer au changement ?

Les idées des jeunes ne doivent pas être marginalisées.
Des mouvements de jeunes se créent pour s'opposer au conservatisme, au système militaire et tribal, et à la corruption.

Mohamed Abdou, blogueur et activiste au sein du Mouvement du 25 février.

Compte tenu du nombre de gens insatisfaits par le pouvoir en place en Mauritanie, il est pour le moins surprenant que ce mouvement n'ait jamais réussi à prendre une véritable ampleur : les Haratines, communauté discriminée et encore victime de la pratique de l'esclavage en dépit de son poids démographique (entre 40 et 50% de la population selon les estimations) ; les Peuhls, Wolofs et dans une moindre mesure les Soninkés, victimes de violences intercommunautaires entre 1989 et 1991, et dont beaucoup attendent encore de récupérer leurs terres aux abords du fleuve Sénégal, voire leur nationalité mauritanienne ; les éleveurs et agriculteurs (issus de toutes communautés) victimes de la politique d'accaparement des terres par l'État, qui les revend à des sociétés saoudiennes ; les femmes, dont la condition laisse largement à désirer et qui sont victimes d'une explosion des violences à leur égard ces dernières années (rappelons au passage que la criminalisation du viol fait l'objet d'un flou juridique en Mauritanie et n'est, de fait, pas mise en œuvre) ; les démocrates opposés à la présence de militaires dans la vie politique ; l'opposition politique historique... Tout ce petit monde fait, mis bout à bout, un sacré paquet de gens mécontents. Mais voilà : le 25 février dernier, le sit-in annuel du Mouvement, qui se déroulait au Carrefour Madrid, à Nouakchott, a tout juste réuni quelques dizaines de personnes. Et quasi-uniquement des Maures blancs – pourtant la communauté la plus privilégiée du pays (avec des nuances selon les tribus et les castes).

L'absence de front contestataire unifié

Alors, que manque-t-il ? Bien des choses, sans doute. Regardons du côté des jeunes Mauritaniens, qui comme partout représentent naturellement à la fois le présent et l'avenir de leur pays. Le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne sont pas en reste pour ce qui est des difficultés quotidiennes et des obstacles à leur épanouissement personnel. On peut citer en premier lieu leur situation sociale, qui leur offre peu de perspectives professionnelles sérieuses en raison d’une éducation scolaire de mauvaise qualité et d’un chômage important. De fait, l’École publique mauritanienne est devenue un vecteur d’exclusion et d'inégalités : l’analphabétisme toucherait le tiers des 15-24 ans ; l’éducation secondaire (collège et lycée) progresse mais reste inaccessible à de nombreux jeunes (24% de scolarisation seulement), en tête desquels les filles pauvres et issues de zones rurales. L’accès à l’enseignement supérieur, quant à lui, reste embryonnaire (moins d’un jeune sur 20), et là encore, les jeunes filles y sont minoritaires. Il en résulte de grandes difficultés à accéder à des emplois qualifiés et à améliorer les conditions de vie. Les statistiques varient fortement d’une source à l’autre, mais d’aucuns évoquent un chômage touchant jusqu’à un jeune sur deux, voire deux sur trois. En outre, bon nombre d’entre eux n’ont accès qu’à des emplois précaires et peu professionnalisant dont de nombreux stages, non rémunérés en Mauritanie.

Logo du Mouvement du 25 Février.

Ces difficultés concernent à peu près tous les jeunes, quelle que soit leur communauté d'appartenance. Des privilèges existent certes pour des familles appartenant à certaines castes et à certaines tribus, mais globalement, ces problèmes que rencontre la jeunesse transcendent largement les clivages communautaires. Pourtant, un regard sur la composition du Mouvement du 25 février, ou de n'importe quelle autre initiative visant à revendiquer des droits pour la population, laisse de suite perplexe. Les organisations politiques, militantes ou associatives où la mixité communautaire serait la règle, sont rares. Les Maures blancs de leur côté, les Peuhls et Wolofs un peu plus ensemble, les Soninkés entre eux, et les Haratines à l'écart. Et dans l'ensemble, les gens s'accordent à dire que cette séparation s'est accentuée au cours des vingt dernières années. Au final, et bien que la somme de chaque groupe insatisfait par le pouvoir en place aurait dû suffir à le menacer, chacun d'eux, à de rares exceptions près, travaille largement pour lui-même, défend ses propres intérêts, sans réelle concertation avec les autres. Un mouvement comme celui du 25 février avait pourtant l'ambition de porter les revendications politiques de tous, mais il faut reconnaître qu'il a bien peu rassemblé.

Logo de Touche Pas à Ma Nationalité (TPMN).

L'exemple du collectif Touche pas à ma nationalité est très illustratif de ce communautarisme ambiant. Né en 2011, cette organisation souhaitait protester contre les modalités du recensement en cours à l'époque, et qu'il jugeait discriminatoire à l'égard des populations noires de Mauritanie. Ses revendications étaient et sont toujours légitimes devant un processus dissuasif à l'encontre des citoyens peuhls, wolofs et soninkés qui souhaitaient régulariser leur situation et recouvrer leur nationalité suite aux violences et aux déplacements de population de 1989-1991. D'autant que la question du recensement est venue s'ajouter au traitement dégradant, voire raciste, dont sont victimes depuis longtemps les communautés dites négro-mauritaniennes du pays. Pour autant, le collectif Touche pas à ma nationalité n'a jamais tenté de faire le pont entre son combat et les revendications des Haratines contre l'esclavage et pour la fin des discriminations. Alors même que bon nombre de familles encore en état d'esclavage traditionnel ne disposent pas de papiers, compliquant leur émancipation, la scolarisation des enfants, etc. Cette absence de dialogue entre groupes discriminés ne peut évidemment que pénaliser, au final, chacun d'eux. De même que l'absence de dialogue avec les Maures blancs de bonne volonté et soucieux de vivre en paix dans leur pays. Ou encore avec les Maures blancs de basses castes (telles que celle des forgerons) et qui demandent aussi une égalité réelle entre citoyens. Puisque les Maures, contrairement à certaines idées reçues, ne constituent pas une communauté socialement homogène mais avec ses inégalités. Un regard sur la commune de Dar Naim, qui concentre une grande pauvreté à Nouakchott et de nombreuses familles de Maures blancs, suffit à s'en convaincre.

Mauritanie : la jeunesse peut-elle contribuer au changement ?

Les raisons d'un échec

L'État mauritanien a su, avec succès et dès 2011, diviser le Mouvement du 25 février en ralliant certains de ses leaders, notamment en leur offrant des postes à responsabilité. Le mouvement a donc souffert de l'image de ses militants eux-mêmes, en raison de l'opportunisme de ceux qui l'ont quitté. Mais il souffre aussi de l'image de ceux qui y sont restés. À tort ou à raison, ses membres sont perçus par bon nombre de gens comme des jeunes privilégiés, hors des réalités. On peut citer Yacoub, un Maure blanc travaillant dans la capitale pour une ONG mauritanienne, qui les qualifie de « petits bourgeois » ; ou encore Yacouba, Soninké travaillant dans le secteur social dans la commune de Dar Naïm, à Nouakchott, et qui utilise l'expression de « fils à papa ». Cette perception n'est peut-être pas juste (d'autant qu'en Tunisie ou ailleurs, on se doute bien que les blogueurs et étudiants dans la rue n'étaient pas eux-mêmes que des prolétaires, et cela ne retirait rien à leur audace et à leur action), mais il n'empêche qu'elle est réelle.

Ajoutons que le mouvement était le fait, essentiellement, d'une jeunesse urbaine. Or, la plupart des difficultés rencontrées par les jeunes (déscolarisation, chômage, drogue, petite délinquance, etc.) sont encore accentuées en zone rurale et dans les quartiers périphériques des villes, où se développent diverses formes de violences (viols, agressions, rafles de la police, etc.).

Le pouvoir lui-même prend conscience du caractère potentiellement explosif d'une jeunesse délaissée, puisqu'il lance des initiatives régulières à son endroit. Le président Abdel Aziz avait ainsi promis la création d'un Haut Conseil de la Jeunesse (HCJ) ; initialement prévu pour être confié à un groupe de jeunes indépendants, il sera finalement supervisé par un Conseil interministériel... Pour les pouvoirs publics, la jeunesse ne doit pas gagner en parole, elle ne doit pas acquérir d'espace de réflexion et d'expression. Elle doit être encadrée, orientée. C'est bien là l'objectif des autorités et de nombreux caciques qui ont encore du mal à se faire violence pour laisser leur place.

Les enjeux liés à la jeunesse sont donc vifs et la plupart des acteurs en sont aujourd'hui conscients. Même la France, l’Allemagne, l’Union européenne et certaines ONG nationales et internationales (Grdr, Caritas Mauritanie, EcoDev, etc.) commencent à axer leurs activités de coopération sur cette thématique depuis un ou deux ans. Mais les préoccupations des jeunes sont avant tout sociales. Et ailleurs dans le monde arabe de manière plus large, les revendications politiques ont pu aboutir parce qu'elles rejoignaient une contestation qui, bien souvent, était d'abord sociale. Or, le Mouvement du 25 février n'a pas su incarner l'image d'un mouvement à vocation sociale prétendant parler au nom des habitants pour améliorer leurs conditions de vie. De façon révélatrice, il n'a par exemple développé à peu près aucune relation avec les syndicats de travailleurs, alors même que ceux-ci avaient joué un rôle important dans la Révolution du Jasmin, en Tunisie. Pas même avec la CGTM, principale centrale syndicale de Mauritanie, qui revendique environ 35.000 adhérents. La récente grève des salariés de la Société Nationale Industrielle et Minière (SNIM) de Mauritanie, localisée à Zouérate, dans le nord du pays, a pourtant montré qu'un mouvement social tenace, dans un secteur clé de l'économie, pouvait sérieusement déranger le pouvoir.

La Mauritanie ne se résume pas à un pays arabe !

L'appellation-même du mouvement, qui faisait référence à la vague de contestation en cours dans la plupart des pays du monde arabe en début 2011, était d'emblée inadaptée. Composée pour moins de 30% de Maures « blancs » (des arabo-berbères appelés Beydane, ou Bidan) ; pour environ un tiers de membres des communautés dites négro-mauritaniennes (Peuhls, Wolofs, Soninkés), vivant pour l'essentiel dans la moitié sud, aux abords du fleuve Sénégal ; et pour plus de 40% de Maures « noirs » (appelés Haratines), la Mauritanie n'est définitivement pas un pays arabe. Ou du moins elle n'est pas que cela. De même qu'elle n'est pas qu'un pays d'Afrique noire. Elle est le condensé de ces influences, de la présence berbère pré-islamique, de l'arabisation, du royaume des Almoravides, de celui du Ghana, etc. Elle est et reste un pays inclassable. C'est à la fois ce qui en fait le charme et la complexité. Ce qui en fait, pour reprendre les mots de Moctar Ould Daddah, premier président du pays, un « trait d’union entre le Maghreb et l’Afrique noire ».

On comprend dès lors que la référence à des mouvements spécifiquement arabes ne parle pas à tout le monde – et en premier lieu aux communautés dites négro-mauritaniennes. Il est même à parier que ces dernières ont été plus sensibles, par exemple, aux mouvements de protestation qui ont eu lieu en 2012 au Sénégal (en réaction à la candidature du président Abdoulaye Wade à un troisième mandat), ou encore à ceux qui ont eu cours en octobre dernier au Burkina Faso. La pression de la rue y avait alors permis, en trois jours, la chute du président Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans et qui souhaitait modifier la Constitution pour se représenter aux élections présidentielles.

Compte tenu de la configuration mauritanienne, tout mouvement politique se voulant réellement inclusif et cherchant à présenter un front large et uni de contestation devra trouver ses propres références nationales. Des références accessibles à toutes les communautés, et respectueuses des revendications raisonnables des uns et des autres et du multilinguisme, forcément. Car nulle expérience étrangère ne fera l'unanimité dans une mosaïque à la fois aussi modeste (moins de 4 millions d'habitants en Mauritanie) et aussi complexe.

Quid du rôle de la jeunesse ?

La Mauritanie est un pays plein de paradoxes. En dépit de leur poids démographique, le niveau de participation et d’influence des jeunes, filles ou garçons, aux décisions reste très faible. C'est vrai pour la vie familiale comme pour la vie publique. Cette exclusion est frappante dans les espaces et mécanismes de gestion de la cité (partis politiques, conseils municipaux et même au sein des associations et organisations de la société civile). À titre d’exemple, les jeunes sont quasiment absents des assemblées élues et moins de 10% seraient actifs dans les associations (on qualifie de « jeunes » les moins de 35 ans, suivant la définition de la Charte africaine de la Jeunesse, adoptée en juillet 2006 par l'Organisation de l'Union Africaine).

Ajoutons que le poids des traditions et la persistance d’un certain déterminisme social ne facilitent pas leur libre expression. Il en résulte que leurs attentes ne sont pas suffisamment écoutées et traitées, à la fois par les pouvoirs publics et par la société, et que leurs difficultés perdurent dans un état de frustration sociale et individuelle. Les jeunes femmes sont particulièrement concernées. Elles font l’objet d’un contrôle social plus fort que les jeunes hommes et restent encore trop souvent cantonnées à la seule fonction du mariage, ce qui rend plus difficile leur autonomisation et leur libre expression. Le caractère tabou de certains sujets, tels que la sexualité, notamment dans les milieux conservateurs, complique encore le traitement de nombreuses questions comme le mariage précoce ou forcé, le viol, ou encore l’excision.

On observe pourtant des dynamiques positives portées par les jeunes au niveau local, avec un activisme associatif et des citoyens engagés dans des actions bénévoles en faveur de la collectivité : cours de soutien scolaire, activités et clubs culturels ou sportifs, actions d’assainissement dans leurs quartiers, etc. Les associations et groupements de jeunes se sont ainsi multipliés ces dernières années. Certes, ils connaissent des faiblesses similaires à leurs séniors : l’émiettement et le clivage du tissu associatif, un manque d’échanges de bonnes pratiques et d’entraide, un leadership dilué entre plusieurs pôles qui se voient comme concurrents, un manque de stratégie d'action et de communication, l'insuffisance des ressources techniques, matérielles et financières, etc. Mais la dynamique est bien réelle, et bon nombre de jeunes actifs y contribuent de bonne foi. Même sans reconnaissance par les autorités, des associations de jeunes s’organisent et construisent leur légitimité auprès des habitants sur la base de leurs actions concrètes, attestant à la fois d’un réel sens des responsabilités et d’une forte motivation et capacité à défier les difficultés. Ce sont ces jeunes, avec leurs qualités et leurs lacunes, qui représentent l'espoir d'un changement tangible dans le pays sur le long terme. Ce sont eux qui permettent de rester optimiste pour la suite.

Mauritanie : la jeunesse peut-elle contribuer au changement ?

Sans être respectée, il n'y a pas de vent favorable pour une jeunesse qui ne sait où elle va, qui ne s'engage pas et qui ne partage pas de valeurs.

Oumar Niass, porte-parole de l'association Houb al-Watane (commune de Sebkha, Nktt).

Mauritanie : la jeunesse peut-elle contribuer au changement ?

Les femmes mauritaniennes ont les compétences et la volonté d'assumer leurs responsabilités pour améliorer la situation actuelle.
La lutte continue, non seulement pour améliorer leurs conditions de vie mais pour faire valoir leurs droits.

Mekfoule Ahmed, blogueuse et militante féministe dans l'initiative eTkelmi.

Mauritanie : la jeunesse peut-elle contribuer au changement ?

Il faut l'engagement et la participation de tous les jeunes, sans marginalisation et sans discrimination, pour construire un lendemain meilleur pour la Mauritanie.

Moussa Tall, chargé de communication à l'association Je m'engage !

Ajoutons que la jeunesse s’exprime également par la voix de ses artistes. Le succès des arts urbains, et notamment du rap auprès des jeunes de toutes communautés, révèle un besoin et une capacité d’expression en dehors des cadres politiques ou traditionnels. Or, cet éveil par la culture est vecteur de changements positifs des mentalités. À titre d’exemple, les questions liées à l’esclavage ou aux relations intercommunautaires y semblent moins tendues, même si elles restent présentes.

Enfin, la libéralisation des médias et le développement récent des réseaux sociaux (largement monopolisés par les jeunes en Mauritanie) leur offrent de nouvelles tribunes. Le foisonnement et la forte fréquentation des blogs de toute sorte l’illustrent remarquablement. En outre, l’existence à ce jour de 14 chaînes de télévision et la perspective de la libéralisation des radios permettent d’envisager des projets de chaînes et d’émissions destinées aux jeunes (ou portées par eux).

Mauritanie : la jeunesse peut-elle contribuer au changement ?

La Mauritanie de demain sera ce que la jeunesse d'aujourd'hui en fera.
La jeunesse active, y compris les artistes rappeurs, peut réussir là où d'autres échouent et ont échoué.

Amadou Aly Ba, alias Am'Dit Lya, artiste rappeur au sein du groupe Yonta Men.

Mauritanie : la jeunesse peut-elle contribuer au changement ?

Nous, jeunes, sommes l'avenir de ce pays.
Les jeunes doivent croire en eux, prendre leurs responsabilités et se débarrasser de tous leurs complexes.

Fatimata Néna Ly, journaliste animatrice à Radio Jeunesse, membre du Club des Jeunes Journalistes.

Un renversement des cartes est-il souhaitable dans la situation actuelle ?

S'il est une leçon qu'il convient de retenir des expériences arabes, c'est que tout mouvement qui viserait à changer les équilibres du pouvoir en place doit s'interroger préalablement sur les rapports de force politiques, économiques et sociaux qui se profilent derrière. Or, dans le cas de la Mauritanie, le constat n'est pas très encourageant en termes de diversité des forces en présence. À l'heure actuelle, seul un parti, un courant, réellement structuré et actif sur le terrain, parvient à fédérer autour d'un socle de valeurs visibles et audibles. Ce courant, c'est celui des islamistes du Rassemblement national pour la réforme et le développement (RNRD), plus connu sous le nom de Tawassoul (l'équivalent des Frères musulmans en Mauritanie) et qui bénéficierait de soutiens financiers des pays du Golfe. Or, dans l'optique d'un changement de régime (qui est demandé par les jeunes du 25 février), ceux qui ne partagent pas les idées de Tawassoul doivent, avant même d'envisager le départ des militaires du pouvoir, préparer le rapport de force qui en découlerait. Mais comment préparer ce rapport de force ?

Comme le Parti communiste français au cours des années 1960 et 1970, comme les Frères musulmans en Égypte jusqu'à leur accession au pouvoir en 2012, et comme les partis grecs Syriza et Aube Dorée aujourd'hui, la popularité de Tawassoul repose d'abord et avant tout sur son activisme dans le domaine social. Certes, le mouvement peut compter sur un contexte propice : d'abord parce que l'opposition historique a boycotté les dernières élections municipales, le laissant seul face au parti au pouvoir, l'Union pour la République, ce qui lui a permis de devenir la première force d'opposition. Ensuite parce que l'État mauritanien évite de mettre des bâtons dans les roues des islamistes, avec qui il tient à rester en bons termes pour éviter toute radicalisation et ainsi préserver sa place de bon élève dans la lutte contre le terrorisme djihadiste auprès de ses alliés occidentaux. Enfin, rappelons que le terreau idéologique était déjà fertile : même si la Mauritanie compose, il est vrai, avec une tradition soufie ancienne, elle n'en est pas moins une république islamique, et la religion y constitue l'un des principaux vecteurs (si ce n'est le principal) d'unité nationale.

Toutefois, c'est bien sur ses actions auprès des habitants, et en particulier des couches les plus pauvres de la population, que Tawassoul peut appuyer sa crédibilité pour véhiculer ses valeurs, ses idées et faire prévaloir ses intérêts.

Si, face à l'activisme des islamistes, les jeunes soucieux de démocratie, de liberté, plus proches idéologiquement des courants de gauche ou « laïques » (opposés au conservatisme et à l'obscurantisme religieux, car heureusement, les opinions ne s'y résument pas à la mouvance islamiste d'un côté, et au camp des militaires de l'autre), si ces jeunes-là souhaitent peser demain, s'ils revendiquent un changement de régime et veulent anticiper le rapport de force qu'ils trouveront derrière, ils doivent axer leurs actions sur le domaine social pour gagner en légitimité auprès des habitants. C'est là que se jouera la concurrence (ou la collaboration) avec les islamistes (car les identifier uniquement comme adversaires n'est pas non plus chose souhaitable ni constructive). Et de nombreuses organisations de jeunes y travaillent déjà, acquièrent déjà dans leurs quartiers cette légitimité. Seulement elles se coordonnent peu et ne portent pas d'idéologie particulière, ni de projet de société global. On ne rappellera jamais assez cette citation d'Amílcar Cabral, leader de l’indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert, au cours d’un séminaire à Conakry en 1969 : « Nous devons toujours nous rappeler que les gens ne se battent pas pour des idéaux ou pour ce qui ne les intéresse pas directement. Les gens se battent pour des choses pratiques : pour la paix, pour vivre mieux en paix, et pour l’avenir de leurs enfants. La liberté, la fraternité et l’égalité restent des mots vides […] s’ils ne signifient pas une réelle amélioration de leurs conditions de vie ». Les jeunes activistes « démocrates », et les partis démocrates dans leur ensemble, seraient bien inspirés de reprendre cette citation à leur compte et de se tourner vers ceux qui, déjà, s'activent sur le terrain, dans le secteur social. Et de réfléchir ensemble, sans préjugé et sans tabou, au modèle de société qu'ils veulent, aujourd'hui et demain, construire ensemble.

Coucher de soleil sur le marché Capitale (Nouakchott, mars 2015).

Coucher de soleil sur le marché Capitale (Nouakchott, mars 2015).

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