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Par David Brites.

Il y a exactement un an, le 3 juin 2014, la réélection écrasante de Bachar el-Assad à la présidence de la République syrienne pour un mandat de sept ans consacrait l’échec de la Révolution. La durée du conflit, ses massacres, et l’inconstance des pays occidentaux et arabes vis-à-vis des groupes rebelles, ne pouvaient qu’entraîner un déclin, sur le long terme, de l’Armée Syrienne Libre. À l’automne dernier déjà, celle-ci avait été fortement affaiblie par l’entrée avortée de la France et des États-Unis dans le conflit, au prétexte de répondre à l’usage d’armes chimiques par l’armée syrienne contre des populations civiles. Elle doit surtout faire face à des forces radicalisées de plus en plus présentes sur le terrain. Retour sur une page révolutionnaire qui, par la voie d’une guerre d’usure particulièrement sanglante, a été proche de faire vaciller le régime baathiste.

Alors qu'elle était parvenue en juillet 2012 à porter le combat dans les villes d'Alep et de Damas, ce même été 2012 apporte sur la scène syrienne deux nouveaux acteurs avec lesquels l'Armée Syrienne Libre (ASL) devra désormais compter : les miliciens kurdes du PYD, devenus prépondérants dans de nombreuses localités proches de la frontière turque, et les groupes djihadistes parfois noyautés par des combattants étrangers, notamment le Front al-Nosra. Les Kurdes bénéficient d'un ancrage local qui correspond à la réalité ethnico-linguistique des localités qu'ils prétendent contrôler. Les djihadistes profitent quant à eux de la porosité des frontières d'un État irakien défaillant, des frustrations nombreuses des populations arabes sunnites vis-à-vis des pouvoirs irakien et syrien, et de la négligence coupable voire de la bienveillance des autorités turques pour bénéficier d'un flux continu de combattants. Dans ce contexte, le temps joue en défaveur de l'Armée Syrienne Libre, qui s'enlise autour de la capitale sans parvenir à l'introduire. Pour revenir sur les origines et les premiers mois de la Révolution syrienne : Printemps syrien (1/2) : chronique d'une Révolution perdue

Formé à la guérilla au cours du premier semestre 2013 dans un camp d’entraînement jordanien, un premier contingent de 300 rebelles syriens franchit la frontière le 17 août, un second le 19 août. Ces nouvelles troupes de l’Armée Syrienne Libre, triées et encadrées par des commandos jordaniens et israéliens, ainsi que par la CIA, font la jonction avec les rebelles déjà présents dans la Ghouta, et progressent rapidement. Le régime riposte avec une violence qui traduit une réelle inquiétude face à cette grave menace, par des bombardements massifs : dans la seule journée du 21 août, entre 322 et 1.729 personnes (selon les sources), en majorité des civils, sont tuées dans les bourgs de Madhamiyah el-Cham et d’Arbine, dans la région de la Ghouta. L’usage probable de gaz sarin, nié par le régime, pousse les États-Unis, la France et le Royaume-Uni à menacer Damas d’une riposte aéronavale visant à détruire les stocks d’armes chimiques et à réduire la capacité de nuisance de l’armée syrienne  ses aéroports notamment.

Dès lors, l’escalade semble irréversible. Le 23 et le 29 août, les États-Unis renforcent leur présence en mer Méditerranée, en y déployant au sein de la VIème flotte américaine deux destroyers (en plus des trois déjà présents) équipés de missiles de croisière, et la France envoie dans la zone une frégate de défense. Devant l’imminence de frappes ciblées franco-américaines, la Russie, qui dépêche elle-même deux vaisseaux de guerre en direction de sa flotte stationnant à Tartous, propose le 9 septembre une solution alternative aux bombardements : le démantèlement concerté de l’arsenal chimique du régime syrien sous égide de l’ONU. La perspective de l’intervention s'éloigne, et ce d'autant plus que le Parlement au Royaume-Uni a rejeté le 29 août l'idée d'une intervention, et que le Congrès aux États-Unis menace de faire de même. Pour aller plus loin sur le risque de régionalisation du conflit syrien et sur ses échos au Moyen-Orient : Syrie : risque-t-on l’embrasement régional ?

Pour prouver sa bonne volonté, la Syrie demande, le 12 septembre, à adhérer à la Convention de l’ONU sur les armes chimiques, qui date de 1993. Finalement, un plan est conclu par Washington et Moscou le 14 septembre. Il prévoit la publication par Damas des informations relatives à ses stocks d’armes chimiques (45 sites et 1.000 tonnes d’armes), puis son démantèlement d’ici la fin de l’année 2014. Si une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU permet dès le 27 septembre de donner une première traduction à cet accord dont l’application s’annonce ardue et particulièrement complexe en termes logistique, l'accord russo-américain, entré en vigueur le 14 octobre, ne règle en rien le conflit en cours. Il renforce même le camp russo-syrien en dévoilant la volatilité des positions occidentales. En outre, il donne un double coup à l’opposition syrienne. D’abord en ramenant à la table des négociations le régime syrien, avec qui le dialogue s’avère indispensable pour permettre à l’ONU d’assurer l’évacuation des armes chimiques de Syrie, prélude à leur destruction. Ensuite et surtout, parce qu'avec l'abandon des frappes occidentales, l’Armée Syrienne Libre voit là sa dernière chance sérieuse de pouvoir reprendre l’initiative vis-à-vis des forces loyalistes comme des groupes djihadistes ou salafistes, désormais prépondérants au nord et à l’est.

Après la crise diplomatique de septembre 2013 : le déclin de l’Armée Syrienne Libre

La suite des évènements conforte ce rapport de force en faveur des milices radicalisées. Le 24 septembre 2013, treize groupes islamiques importants déclarent qu’« aucune organisation basée à l’étranger », y compris les opposants syriens en exil ou Al-Qaïda, ne saurait les représenter. Parmi eux, la puissante faction Ahrar al-Sham et d’autres brigades salafistes du Front Islamique Syrien, mais aussi des milices islamistes plus modérées issues du Front Islamique de Libération de la Syrie. À cette date, donc, ces groupes appellent à se battre sous la bannière de l’islam, dans le cadre d’une « Armée Islamique de Mahomet ». Dès le 27 septembre suivant, une dizaine d’autres brigades rompent à leur tour avec la Coalition Nationale de l’Opposition et des Forces de la Révolution. Deux jours plus tard, une quarantaine de brigades proclament leur ralliement à la coalition militaire de l’Armée Islamique de Mahomet. Ces déclarations successives, notamment la création de cette vaste alliance, prélude la constitution d’une coalition plus large encore entre la plupart des groupes salafistes et islamistes, à savoir le Front Islamique, fondé le 22 novembre 2013. En font partie l’essentiel des groupes du Front Islamique pour la Libération de la Syrie, comme les brigades Liwa al-Tawhid et Suqour al-Sham, à la dialectique proche des Frères musulmans ; et ceux du Front Islamique Syrien, dont Ahrar al-Sham, Liwa al-Haq et Ansar al-Sham, des milices salafistes ; mais également la puissante brigade salafiste Liwa al-Islam – devenue Jaysh al-Islam (« l’Armée de l’Islam ») après avoir intégré d'autres groupuscules – qui combat près de Damas. Leur Code d’honneur rejette ouvertement les principes démocratiques et appelle à la fondation d’un « État islamique » en Syrie. Constitué de 50.000 à 80.000 hommes, le Front Islamique devient la principale alliance rebelle, devant l’ASL, l’État Islamique en Irak et au Levant et le Front al-Nosra. Elle anticipe surtout la mise en place d’une confrontation à venir, incluant d'autres acteurs encore, contre l’État Islamique d’Irak et du Levant (plus connu par son acronyme arabe : Daesh).

Évolution des groupes rebelles depuis l'automne 2013.

Évolution des groupes rebelles depuis l'automne 2013.

À la fin de l’année 2013, bien que disposant encore de près de 50.000 hommes, l’ASL présente des forces trop dispersées et fragilisées. Ses canaux de livraison d’armement sont déstabilisés, les Occidentaux, mais aussi la Turquie, devenant prudents du fait de l’activisme d’Al-Qaïda dans le pays. Selon une information des services de renseignement allemands publiée par le journal allemand Bild dans son édition du 8 septembre 2013, l’Armée Syrienne Libre « aurait perdu le contrôle militaire, et [...] le flot de déserteurs de l’armée régulière la rejoignant serait désormais nul, notamment parce que des forces d’Al-Qaïda fusilleraient ces derniers ». Début 2014, près d’un rebelle sur deux se réclame du djihad.

Le fossé idéologique qui se creuse depuis des mois entre les hommes de l'ASL et ceux de Daesh entraîne une multiplication des accrochages, notamment dans les provinces d’Alep et d’Idlib. Les djihadistes doivent aussi faire face à la résistance kurde, avec qui ils se disputent les voies de communication vers la Turquie qui passent dans les localités kurdes. À partir d’octobre 2013, les Comités de protection du peuple (YPJ), principales milices kurdes, chassent les forces d’al-Nosra et de Daesh de plusieurs localités de la province d’Hassakeh. Le 12 novembre 2013, le PYD, bras politique de la résistance kurde, crée une « administration autonome de transition » du Kurdistan syrien, divisée en trois zones dotées d’une assemblée locale et d’un exécutif qui doivent remplacer les Conseils locaux kurdes mis en place depuis l’été 2012. Une mesure cautionnée par le régime syrien, et critiquée par les autres groupes rebelles qui dénoncent une velléité sécessionniste. Certaines factions kurdes critiquent également l’unilatéralisme du PYD et sa suprématie au sein de la résistance kurde.

La crise diplomatique de septembre et la création du Front Islamique en novembre 2013 représentent des étapes décisives dans le déclin de l’ASL. Y compris sur le plan militaire. Certes, un des principaux groupes rebelles reste le Front des Révolutionnaires de Syrie, une alliance à tendance laïque créée dans la foulée du Front Islamique pour faire contrepoids à la coalition entre salafistes et islamistes, et qui s’avère, avec la milice laïque Hazem (15.000 hommes) qui sera fondée en 2014, le pilier de l’ASL. Mais un fait est là : mieux armé par son parrain saoudien, qui finance notamment la fourniture de missiles d’une portée de 60 km, le Front Islamique accumule les succès. Le 7 décembre, il s’empare du dépôt d’armes d’Atmeh (près de la frontière turque), détenu jusque-là par l'ASL et par où des dizaines de missiles antichar et antiaérien sont acheminées. Trois jours plus tard, ses miliciens poussent leur avantage en prenant le contrôle du poste-frontière tout proche de Bab el-Hawa. Le coup est dur pour la capacité d’approvisionnement de l’ASL, dont plusieurs chefs abandonnent leurs postes, par peur des assauts salafistes. L’opposition modérée tente vainement de se renouveler. En mars 2014, le général de brigade Abdelilah al-Bachir prend la tête de l’Armée Syrienne Libre. Le Conseil militaire de l’ASL est dissout le 27 juin suivant, pour corruption, et son état-major est restructuré par la Coalition Nationale de l'Opposition et des Forces de la Révolution. Mais les revers du Front des Révolutionnaires de Syrie et de Hazem face à al-Nosra et à ses alliés salafistes au cours de l'hiver 2014-2015 rendront caduques toutes ces tentatives pour lui donner un second souffle.

Dans les rues de Damas, en 2009 (Crédit photo © Boudour Moumane).

L’hiver 2013-2014 : le régime consolide sa stratégie dans le centre du pays

Dans le centre du pays, l'armée syrienne apparaît en position de force, notamment après la prise de Qousseir en mai 2013. Sa victoire sur les rebelles, toujours en mai, dans la localité d’Otaïba sécurise la région de Damas sans pour autant y déloger l’Armée Syrienne Libre, ni même les groupes du Front Islamique qui y sont désormais prépondérants. En novembre 2013, le régime doit faire face à une vaste offensive de combattants rebelles, salafistes et modérés, menée grâce à l’arrivée dans la Ghouta de centaines d’hommes formés en Jordanie ; il s’agit très probablement de l’attaque massive prévue pour accompagner les frappes occidentales, prévues en septembre et finalement avortées. On compte plus de 200 morts entre le 22 et le 25 novembre, dans le secteur de Marj al-Sultan. Fort de ses indispensables alliés étrangers sur le terrain, le Hezbollah et des milices irakiennes, l'armée syrienne parvient à redresser la situation, d’abord en endiguant l’offensive de la Ghouta, ensuite en faisant sauter le verrou de Qalamoun, point clef de la province de Damas, où se trouvent des dépôts d’armes, et qui, proche de la frontière libanaise, constitue la base-arrière des insurgés pour encercler la capitale et commander l’accès à l’autoroute Damas-Homs. Les localités autour de Qalamoun sont progressivement reprises : Deir Attiya le 28 novembre, Nabak le 9 décembre, et, en 2014, Yabroud le 16 mars et Rankous le 9 avril. L'autoroute entre Homs et Damas rouvre même, assurant une continuité territoriale entre les deux villes.

L’armée tend par ailleurs une série d’embuscades qui coûtent très cher à l’insurrection : le 27 décembre, contre 400 combattants rebelles près de Maaloula (au nord de Damas), tuant et blessant des dizaines d’entre eux ; début janvier 2014 contre 45 combattants qui tentaient de briser le siège de quartiers rebelles à Homs ; le 26 et le 28 février, quand 175 rebelles puis 20 autres sont liquidés dans la Ghouta. Entre-temps, en février, de vastes manœuvres permettent à l’armée de s’emparer de Zara, une localité turkmène située près du célèbre Krak des Chevaliers, lui-même repris le 20 mars 2014. Et le 14 avril, l’armée reprend le contrôle de Maaloula, perdue quatre mois plus tôt, et de Mleiha, dans la Ghouta. À Homs comme à Damas et ailleurs, l’armée applique une tactique qui consiste à assiéger les quartiers rebelles sans laisser aucune aide humanitaire ou médicale y pénétrer. À titre d’exemple, dans le camp damascène de Yarmouk, peuplé de réfugiés palestiniens et assiégé par l’armée, au moins 60 personnes meurent de faim, de novembre 2013 à janvier 2014. En outre, les massacres se poursuivent, comme le 20 septembre, lorsque 15 personnes sont tuées par balles et à l'arme blanche par des miliciens du régime, dans le village sunnite de Cheikh Hadid, près de Hama.

Bâti au Xème siècle par les Arabes avant d'être considérablement agrandi au XIIème siècle par l'Ordre des Hospitaliers, le Krak des Chevaliers (ici en 2009), perle architecturale héritée des Croisades, a été repris par le régime le 20 mars 2014, deux ans après que les rebelles s'en soient emparé. Près de 700 insurgés auraient vécu jusqu'à cette date dans la citadelle. (© Boudour Moumane)

Bâti au Xème siècle par les Arabes avant d'être considérablement agrandi au XIIème siècle par l'Ordre des Hospitaliers, le Krak des Chevaliers (ici en 2009), perle architecturale héritée des Croisades, a été repris par le régime le 20 mars 2014, deux ans après que les rebelles s'en soient emparé. Près de 700 insurgés auraient vécu jusqu'à cette date dans la citadelle. (© Boudour Moumane)

Les manœuvres de l’armée écartent bientôt le risque d’une nouvelle offensive massive de la rébellion depuis ses bases-arrières jordaniennes ou depuis la province méridionale de Deraa. De surcroît, la fragilisation et la parcellisation de l’opposition dans le sud du pays favorisent des accords ponctuels entre l’état-major syrien et certains groupes rebelles. Une série d’armistices est ainsi conclue en février de nombreuses localités autour de Damas, comme Babila le 17 février. Négociés par des hommes politiques ou d’affaires originaires de ces bourgs, ces accords permettent l’entrée de nourriture et obligent les rebelles à y dresser le drapeau syrien et à rendre leurs armes lourdes. À Homs, nouvelle étape dans la reconquête méticuleuse du pays par l’armée, la situation pousse les insurgés à négocier également. Du 7 au 13 février 2014, le régime laisse l’ONU évacuer 1.350 civils. Pas moins de 1.300 rebelles sont encore retranchés dans la vieille ville, où l’armée menace de pénétrer à partir du 15 avril. Un accord inédit conclu le 4 mai en présence de l’ambassadeur d’Iran permet le retrait de ces rebelles, mais également des civils et des blessés qui s’y trouvent encore, soit 2.250 personnes au total ; la libération de 70 prisonniers libanais et iraniens détenus par des islamistes à Alep et Lattaquié est en outre rendu possible, de même que l’entrée d’une aide humanitaire dans deux villages chiites près d’Alep, Noubl et Al-Zahraa. Le retrait des rebelles de Homs, avec leurs armes légères et leurs familles, les 7 et 8 mai, permet à l’armée d’occuper enfin la vieille ville, dès le 9 mai. Au cours des semaines suivantes, des milliers de civils reviennent dans Homs détruite. Waer, l'un des tous derniers quartiers de Homs encore aux mains de l’insurrection, sera évacué en janvier 2015 à la faveur d’une nouvelle trêve.

Entre Hama et Alep, en 2009 (© Boudour Moumane).

Dans le nord du pays en revanche, le régime demeure incapable de progresser dans la province d’Alep. Certes, quelques succès ponctuels sont notés, qui empêchent les rebelles de prendre définitivement l’ascendant. Le 10 novembre 2013 par exemple, la reprise de la base septentrionale « Brigade 80 », perdue en février 2012, renforce la sécurité de l’aéroport d’Alep. L’armée syrienne et ses supplétifs obtiennent également un double succès notable le 22 mai, lorsqu’ils brisent le siège imposé depuis 13 mois par les rebelles sur la prison centrale d’Alep, et qu'ils coupent une route d’approvisionnement capitale pour l'insurrection, au nord de la ville.

Mais aucune offensive majeure qui permettrait de s’emparer de la métropole alépoise, en dépit des affrontements entre rebelles et djihadistes. L’armée se contente de bombardements aériens contre Alep, employant une méthode peu commune en jetant par avion des barils d’explosifs (TNT), qui permet d’économiser les missiles. Du 15 au 31 décembre 2013, le pilonnage sur les secteurs est de la ville font 600 morts, dont 200 enfants. Et entre le 1er janvier et le 30 mai 2014, on compte 2.000 civils tués par les bombardements, dont 500 enfants. Les journées du 15 décembre et du 1er février font à elles seules respectivement 76 puis 120 morts, en majorité des civils. À ce pilonnage s’ajoute la coupure des lignes à haute tension par les rebelles pour faire pression sur les quartiers tenus par le régime, dès lors privés d’électricité. Sans surprise, la métropole alépoise sort de l'hiver 2013 et de l'année 2014 en ruines, désertée par sa population. À terme, l'incapacité du régime à reprendre Alep lui coûte très cher, puisqu'il ne peut pas, sans cette ville-clef, parachever sa stratégie militaire (pourtant bien engagée) visant à récupérer le « pays utile », ni reconquérir ce qui reste un bastion de la rébellion, un cas rare où les insurgés mènent un front globalement unifié (appelé « Front du Levant »), dont seul Daesh est exclu. Alep représente par ailleurs une étape nécessaire avant de pouvoir partir à la reconquête de la province stratégique d'Idlib, de celle de Raqqa, et de la frontière turque.

Janvier-mai 2014 : échec de la « seconde Révolution » et de la Conférence Genève II

L'irrésistible montée en puissance de Daesh pousse les forces rebelles à réagir. Elles comprennent bien la menace idéologique, mais aussi militaire, que représente ce mouvement, qui coupe leurs réseaux logistiques dans le nord-est du pays et multiplient les exécutions sommaires contre les officiers et combattants modérés ; l’objectif est par ailleurs pour les insurgés de « renationaliser » le conflit. Il en va également de leur crédibilité sur le plan international, et donc de leurs financements extérieurs. Le 3 janvier 2014, trois coalitions rebelles, l’Armée des Moudjahidines, alliance islamiste récemment créée, le Front des Révolutionnaires de Syrie, composé de groupes modérés non-islamistes, et le puissant Front Islamique, lancent une « seconde Révolution »  contre l’État Islamique en Irak et au Levant. Les manifestations de sympathie à l’égard de cette lutte ouverte contre les djihadistes étrangers se multiplient dans toutes les zones « libérées », à Alep (aux cris de : « Écrasons l’État islamique et Assad ! »), à Idlib, à Raqqa, ou encore à Binnish. Les enjeux militaires conduisent toutefois à des contradictions idéologiques, puisque même le Front al-Nosra, pourtant la branche officielle d’Al-Qaïda dans le pays, se joint à cette offensive au cours des jours suivants ; c'est qu'al-Nosra se montre également désireux d’améliorer son image sur la scène syrienne. Le coup est momentanément très rude pour Daesh, qui perd en une semaine la moitié de la quarantaine de localités qu’il contrôlait jusque-là. Le 8 janvier, à Alep, ses hommes sont délogés de l’hôpital qu’ils avaient transformé en place forte, dans le quartier de Kadi Askar, et une cinquantaine de prisonniers syriens y sont libérés.

En deux mois, en janvier et février, les combats de cette nouvelle « guerre dans la guerre » font 3.300 morts, dont au moins 1.400 rebelles et 1.000 djihadistes de Daesh. La terreur s’installe partout. Daesh multiplie les attentats-suicides, en particulier dans les provinces d’Alep et d’Idlib. Sont exécutés sommairement une centaine d'hommes d’al-Nosra et de la brigade Ahrar el-Cham capturés au cours des semaines précédentes, mais aussi une cinquantaine d'hommes de Daesh. Les affrontements se poursuivent au cours du printemps 2014, redistribuant les cartes dans l’est et le nord du pays. À Alep, le Front Islamique et l’Armée des Moudjahidines, formée quasi-exclusivement d'Alépins, dominent les combats et tirent leur épingle du jeu. Le 30 avril, Daesh doit se retirer de cinq localités de la province éponyme, où il se sait vulnérable. Azaz, son plus important bastion dans cette région, l’aéroport militaire de Mennegh, la localité de Mayer et les villages de Deir Jamal et Kafine sont perdus. Entre-temps, le 2 février, Al-Qaïda désavoue à nouveau l’État Islamique en Irak et au Levant, au profit d’al-Nosra, après l’avoir déjà fait en novembre 2013. Al-Nosra récupère dans ses rangs des djihadistes étrangers en débandade, à Alep comme à Raqqa. Daesh doit également évacuer partiellement le 10 février, après plusieurs jours de combats contre al-Nosra et plusieurs brigades rebelles, son bastion oriental de Deir Ezzor, où il s'était replié. Toutefois, le siège lancé par al-Nosra le 6 janvier sur le quartier général de l’État islamique à Raqqa échoue, et les zones rurales qui commandent l'accès aux voies d'approvisionnement vers le nord demeurent aux mains des djihadistes.

Drapeau de l'État islamique.

La situation se renverse à la fin du mois d’avril 2014, à la faveur d’une vaste offensive de l'État islamique, menée le long de l’Euphrate, depuis la province d’Al-Anbar, son bastion irakien. Pas moins de 60.000 personnes fuient la région face à la ruée djihadiste, juste dans les premiers jours de mai. De janvier à juin 2014, la guerre opposant Daesh aux rebelles syriens a déjà fait 6.000 morts. L’État islamique contrôle désormais l’essentiel de la rive nord de l’Euphrate, dans une province de Deir Ezzor facile à ravitailler car limitrophe de son berceau irakien. Fort d’au moins 6.000 hommes en Irak et 7.000 en Syrie, il apparaît alors en position de force. Comme la première contre le régime syrien, la « seconde Révolution » contre l'État islamique a échoué. Daesh multiplie les percées victorieuses, en mai à Raqqa et à Deir Ezzor, mais aussi en juin, lorsqu’il s’empare de Mossoul, deuxième ville d’Irak. Le 29 juin, des combats opposent pour la première fois Liwad al-Islam, principale composante du Front Islamique, et l’État Islamique d'Irak et du Levant.

Le chaos qui règne en Syrie incite la communauté internationale, notamment à l'issue de la crise diplomatique de septembre 2013, à tenter de nouvelles médiations, après celles manquées de la Ligue arabe ou de l'ONU en 2011 et 2012. Sans cesse repoussée depuis l’été 2012, une conférence internationale dite de Genève II voit enfin le jour le 22 janvier 2014. À la veille des négociations, des photos exfiltrées de Syrie apportent des preuves de la mort sous la torture de 11.000 personnes dans les seuls centres de détention de la capitale. Des preuves formelles dévoilent par ailleurs le recours, de nouveau, à des armes chimiques par le régime dès octobre 2013, notamment l’usage de chlore dans les bombardements. En dépit du refus des groupes armés et du Conseil national syrien, pilier de l’opposition en exil, d'y participer, la Coalition Nationale de l’Opposition et des Forces de la Révolution accepte de se rendre à la Conférence de Genève II. Le conflit a alors fait plus de 130.000 morts, dont au moins 12.000 enfants – 400 d’entre eux seraient morts sous le coup de snipers. L’hiver 2013-2014 est particulièrement difficile, avec une exceptionnelle tempête de neige en décembre. Dans le contexte de la Conférence, le régime laisse finalement une aide humanitaire se rendre au camp de Yarmouk, en janvier. Aucune autre avancée n’est notée au cours des négociations, à l’exception d’échanges anecdotiques de prisonniers : ni la création de corridors humanitaires, ni l’abandon du recours aux armes lourdes par l’armée, ni un cessez-le-feu. Le régime tentant de détourner la Conférence pour en faire une grande campagne internationale contre le terrorisme islamiste, celle-ci ne peut qu’échouer. Le 28 avril, l’annonce officielle de la candidature de Bachar el-Assad à sa réélection, motivée par les succès de l’armée sur le terrain, consacre la fin d’un dialogue déjà en état comatique. Le 13 mai 2014, l’Algérien Lakhdar Brahimi démissionne de son poste de médiateur de l’ONU pour la Syrie.

Bachar el-Assad, réélu avec 88,7% des voix.

L'impasse de juin 2014 : le régime baathiste et le Califat islamique en position de force

C’est dans ce contexte que survient la réélection de Bachar el-Assad, le 3 juin 2014. Réalisée dans les territoires tenus par l’armée, avec une participation officielle de 73% des inscrits, elle confère 88,7% des voix au président sortant, face à deux candidats insignifiants. Le 16 juillet, la prestation de serment du chef de l’État consacre l’échec de la Révolution. À cette date, la situation du régime est ambivalente. Au contraire de son homologue libyen, Bachar el-Assad s’est maintenu au pouvoir, et a su éviter une intervention étrangère qui lui aurait été fatale. Mais il dirige désormais un État qui n’a plus rien du pays somme toute prospère dont il a hérité de son père. La situation du peuple syrien est dramatique. Outre les pertes irrémédiables en termes de patrimoine culturel, le territoire est exsangue et les services publics anéantis. En juillet, le conflit a fait 180.000 morts, dont grosso modo 55.000 civils, 32.000 rebelles, 15.000 djihadistes, 40.000 soldats du régime et 25.000 miliciens affiliés. Et des milliers de disparus. À cela s’ajoutent 10 millions de déplacés, dont 3 millions sont réfugiés en dehors du pays, essentiellement au Liban, en Turquie et en Jordanie. En 2014, les Syriens deviennent la deuxième communauté de réfugiés au monde, derrière les Palestiniens, et devant les Afghans. Pour aller plus loin sur la situation des Syriens réfugiés : Accueil des réfugiés syriens : la France montre-t-elle le bon exemple ?

Surtout, même la situation militaire est plus complexe qu’elle n’en a l’air. Si le régime a clairement repris l’ascendant dans le sud et le centre du pays, l’armée est désormais tributaire de forces étrangères qui dominent de plus en plus dans ses rangs. On compte sur le sol syrien entre 5.000 et 10.000 soldats du Hezbollah, et plus de 10.000 combattants d’une formation paramilitaire irakienne. Depuis mars 2013, l’Iran met à disposition de l’armée des dizaines d'officiers et des drones en 2015, Téhéran comptera plusieurs milliers d'hommes sur place, dont 3.000 à 5.000 Gardiens de la Révolution. La Russie fournit par ailleurs un appui en conseil militaire et en armes, notamment en hélicoptères de combat. Conscient de l’impasse militaire, le régime change de stratégie pour proposer des trêves avec les rebelles modérés qui ont préservé un agenda syrien. L’évacuation de Homs courant 2014 est exemplaire de cette nouvelle méthode, déjà employée par les Russes lors de la seconde guerre de Tchétchénie dans les années 90. Mais cette tactique permet à peine de renforcer la situation de l’armée là où les rebelles sont acculés. En l'occurrence, le 9 juin, l’amnistie générale décrétée par Bachar el-Assad n'a aucune résonance ni aucune traduction concrète.

Sur le plan financier comme militaire, le régime est largement tributaire du soutien de ses alliés chiites dans la région, dont les forces sur le terrain ont un rôle décisif. Les chiffres sur les hommes dont l'Iran dispose localement varient énormément, allant de 3.000 à 5.000 pour ce qui concerne les troupes d'élite des Gardiens de la Révolution, à 50.000 si on retient une estimation très large ; et le Hezbollah aurait 20.000 hommes sur place, sans compter les milices irakiennes chiites. À cela s'ajoute l'alliance russe, elle-aussi cruciale pour Bachar el-Assad.

Sur le plan financier comme militaire, le régime est largement tributaire du soutien de ses alliés chiites dans la région, dont les forces sur le terrain ont un rôle décisif. Les chiffres sur les hommes dont l'Iran dispose localement varient énormément, allant de 3.000 à 5.000 pour ce qui concerne les troupes d'élite des Gardiens de la Révolution, à 50.000 si on retient une estimation très large ; et le Hezbollah aurait 20.000 hommes sur place, sans compter les milices irakiennes chiites. À cela s'ajoute l'alliance russe, elle-aussi cruciale pour Bachar el-Assad.

Côté rebelles, la situation n'est pas moins compliquée. Deux agendas antagonismes se font face, l’un national, l’autre djihadiste et régional. Le 17 mai 2014, en rupture avec l’idéologie originelle du Front Islamique, cinq groupes rebelles majeurs signent un Code d’honneur dans lequel ils s’engagent à mettre en œuvre « un État de droit, la liberté et la justice » : l’Union Islamique Ainad al-Sham, l’Armée des Moudjahidines, Failaq al-Sham, les brigades Furqan, et le Front Islamique lui-même. Publié en arabe et en anglais sur Twitter, le texte précise même : « La Révolution syrienne s’engage à respecter les droits humains [ce qu’encourage] aussi notre religion ». Une façon de se repositionner idéologiquement contre Daesh. Soucieux d’adopter un logiciel strictement syrien pour éviter les accrochages avec la population et les autres groupes rebelles, al-Nosra doit faire face à ses tiraillements. Et justement, le 25 juin, une partie du groupe djihadiste à Deir Ezzor rallie Daesh. L'essentiel du Front al-Nosra reste toutefois indépendant et demeure la branche officielle d’Al-Qaïda en Syrie. Maître de l’est de la campagne alépoise, de l’essentiel des provinces de Raqqa et de Deir Ezzor, et d’une partie d’Hassakeh, mais aussi de vastes territoires en Irak, le leader de Daesh, Abou Bakr Al-Baghdadi, proclame le rétablissement du califat islamique le 29 juin 2014. À ce titre, il revendique le titre de « chef des musulmans » dans le monde et se fait désormais appelé le calife Ibrahim (en référence à son véritable prénom). L’« État Islamique en Irak et au Levant » (Daesh) devient donc l’État islamique. Ce califat s’étend théoriquement de la région de Diyala en Irak à celle d’Alep en Syrie, en passant par Mossoul, Deir Ezzor et Raqqa, qui devient la capitale officielle. Il revendique également les villes de Damas et de Bagdad.

Le Califat poursuit sa fulgurante progression. Tactiquement audacieux, mobiles, idéologiquement soudés, ses 15.000 combattants mettent à mal sans difficulté les forces ennemies, alors que celles-ci sont bien souvent supérieures en nombre. L’argent étant le nerf de la guerre, l’État islamique vise des sites stratégiques. Le 3 juillet, il confisque à al-Nosra le champ pétrolier d’Al-Omar, dans la région de Deir Ezzor, et expulse 30.000 personnes de Chouheil, un village voisin. Dans la province de Homs, l’enjeu tient à partir de juillet dans le contrôle des champs gaziers et pétroliers ; dans la foulée des combats autour du site gazier de Chaer, qui restera in fine aux mains du régime, les djihadistes exécutent par balles plus de 200 prisonniers. Le 14 juillet, ils prennent Deir Ezzor, aux dépens d’al-Nosra. Entre 95 et 98% de la province est dès lors en leur possession – seuls une petite moitié de la ville, l’aéroport militaire et quelques villages de la province leur échappent. Courant décembre 2014, l’armée parviendra à sauver de l’assaut djihadiste ce même aéroport militaire de Deir Ezzor, vital pour le ravitaillement et la capacité de frappe des forces gouvernementales dans la province.

Après Deir Ezzor, nouvelle cible, toujours en 2014 : la conquête de deux bases militaires importantes, la Base 93 et la Division 17, en juillet, et la prise sanglante (au prix de 600 morts et de cinq jours de combats intenses), le 24 août, de l’aéroport militaire de Tabqa, permettent au Califat de soumettre également la province de Raqqa. La prise de Tabqa, dernier bastion du régime dans cette région, offre aux djihadistes un butin d’une ampleur inédite, composé de pièces d’artillerie, et surtout d’avions de chasse et d’hélicoptères – appareils dévastateurs si tant est que l’État islamique trouve l’expertise nécessaire à leur utilisation. Dans la foulée, 160 soldats syriens sont exécutés. Courant juillet, les rebelles, pourtant pilonnés par l’aviation du régime, parviennent à repousser les hommes du Califat dans le sud de Damas. En septembre 2014, l’offensive lancée par l’État islamique depuis trois mois a fait 5.000 morts.

La percée régionale de l'État islamique au cours de l'été 2014. Les offensives majeures sont indiquées en vert foncé, les offensives mineures en vert clair.

La percée régionale de l'État islamique au cours de l'été 2014. Les offensives majeures sont indiquées en vert foncé, les offensives mineures en vert clair.

Révolution syrienne ou « guerre pour la Syrie » ?

Peut-être un peu prématurément, mais avec les mots justes, le journaliste Cédric Labrousse annonçait en août 2013, sur le site slate.fr, la fin de la Révolution syrienne, qui aurait, selon lui, laissé place à la « Guerre pour la Syrie ». De fait, et les antagonismes ethnico-religieux renforcent cette réalité, la révolte qui a éclaté en mars 2011 en Syrie ne se résume plus à un combat pour la chute ou le maintien du régime baathiste. Il s’agit désormais de savoir qui contrôlera les territoires qui composent ce pays. Des acteurs divers, nationaux mais aussi étrangers (iraniens, libanais, irakiens, kurdes de Turquie, etc.), composent ce grand échiquier sanglant. Et la proclamation du Califat islamique conforte le rapport de force terrible qui s’est désormais établi entre, pour faire court, quatre ou cinq grands groupes de populations : les chrétiens et alaouites ; les Kurdes ; les sunnites, qu’ils soient « salafistes », « islamistes » ou « laïques » ; et les autres, Syriens, Irakiens et autres, qui, à cheval sur l’Irak et la Syrie, entendent remettre en cause les accords Sykes-Picot de 1916 établissant les frontières régionales. Les uns ont un agenda national (minorités religieuses, laïcs, islamistes), certains transnational (kurdes), et les autres international (djihadistes). La situation militaire et sociologique du conflit est d'autant plus complexe qu'elle repose sur des antagonismes anciens et des jeux de pouvoir subtils, notamment entre les asabiyya, c’est-à-dire des groupes de « cohésion sociale » (en arabe), claniques, tribaux ou régionaux.

La suite des évènements, plus récente, est bien connue. Annoncées par le président américain Barack Obama le 7 août 2014, les premières frappes occidentales touchent dès le 26 août les positions du Califat sur le territoire syrien. Au cours de ce même été 2014, les Kurdes ne peuvent empêcher ses combattants de se rapprocher dangereusement d’Aïn al-Arab, désormais plus connu sous son nom kurde de Kobané. Le 7 octobre, les troupes djihadistes pénètrent dans la localité. Les combats sont acharnés, mais, avec l’aide de renforts kurdes de Turquie et des bombardements occidentaux, le Califat en est enfin repoussé, le 26 janvier suivant. En février 2015, les Kurdes, appuyés par l’aviation de la coalition internationale, débarrassent une grande partie de la province d'Hassakeh des djihadistes. Ils parviennent progressivement à conforter leurs bases, le long de la frontière-nord de la Syrie. Entre-temps, le nombre de victimes du conflit dépasse le seuil des 200.000 morts en décembre 2014.

Parallèlement, les forces rebelles syriennes lancent une vaste offensive dans quatre provinces : Alep, Hama, Lattaquié et surtout Idlib. Si elle ne menace pas directement le régime, elle ne doit toutefois rien au hasard : elle permet aux groupes financés et armés par le Qatar de gagner du terrain, alors que ceux parrainés par l’Arabie Saoudite sont en perte de vitesse dans le sud. Le 23 mars 2014, la prise de Kassab, un village arménien constituant l’un des derniers postes du régime à la frontière turque, au nord de Lattaquié, entraîne la fuite de ses habitants. À Idlib, l’armée cède une quinzaine de postes de contrôle le 25 mai et à nouveau plusieurs autres le 26 mai, laissant vulnérables les bases militaires de Wadi al-Deif et Hamadiyé, dernières places fortes du régime dans la province. Ces deux bases tomberont finalement le 14 décembre 2014, au profit, respectivement, des milices al-Nosra et Ahrar al-Cham ; les forces rebelles les plus radicales se forgent ainsi un large fief dans le nord-ouest, où l'armée doit se contenter de multiplier les raids aériens et surtout le largage de barils d'explosifs dernier exemple en date ce week-end, avec au moins 20 civils tués.

Une carte du conflit syrien, à la mi-2015, ne peut qu'être sommaire et réductrice, compte tenu de la complexité des forces en présence, de la multitude de groupes sur le terrain, et de l'enchevêtrement des zones tenues par les différentes forces armées. Cette carte permet toutefois de se donner une idée globale de la situation géographique du conflit, qui recoupe souvent (et de plus en plus) la carte ethno-linguistique et religieuse de la Syrie.

Une carte du conflit syrien, à la mi-2015, ne peut qu'être sommaire et réductrice, compte tenu de la complexité des forces en présence, de la multitude de groupes sur le terrain, et de l'enchevêtrement des zones tenues par les différentes forces armées. Cette carte permet toutefois de se donner une idée globale de la situation géographique du conflit, qui recoupe souvent (et de plus en plus) la carte ethno-linguistique et religieuse de la Syrie.

Dans la constitution d'un grand fief rebelle dans le nord-ouest, les plus modérés sont les dindons de la farce. Comme depuis le début de l’insurrection, ils ont mené les premières offensives, déterminantes, avant de se voir confisquer la victoire par les groupes plus radicaux. Les hommes du Front des Révolutionnaires syriens menés par Jamal Maarouf, qui étaient parvenus à bouter hors de la province d’Idlib l’État islamique en janvier 2014, doivent abandonner en octobre la plupart de leurs bases dans le djebel Al-Zawiya, une région montagneuse au sud d’Idlib, sous la pression militaire du Front al-Nosra. Armé par les États-Unis et l’Arabie Saoudite, le chef du Front des révolutionnaires syriens incarnait pourtant l’espoir d’un retour en force des modérés sur le terrain. Une débandade emblématique de la dislocation de la rébellion face aux doubles assauts loyalistes et djihadistes. Le 28 février 2015, al-Nosra chasse également les hommes de la milice Hazem de la base militaire 46, prise par l’ASL en novembre 2012. Suite à ce revers, Hazem proclame sa « dissolution et l'intégration de ses combattants au Front du Levant », une vaste coalition localisée à Alep et dominée par le puissant groupe salafiste Djeich al-Islam, membre du Front Islamique ; cette annonce constitue en outre un revers pour la nouvelle stratégie américaine visant à armer les rebelles modérés, puisque Hazem avait été le premier groupe, en 2014, à recevoir des missiles antichars américains.

Sans se supplanter aux autres composantes de la rébellion, encore inombrables et très puissantes, le Front al-Nosra en est désormais le pilier. Une coalition se faisant appeler l’« Armée de la Conquête » est constituée le 24 mars 2015 par la branche d’Al-Qaïda, avec la participation d’influents groupes salafistes ou islamistes rebelles comme Ahrar el-Cham. Cette nouvelle alliance collabore également avec des formations modérées, tel Fursan al-Haq, à qui les États-Unis ont déjà fourni des armes. On y trouve même des groupes islamiques marocains, tchétchènes ou saoudiens proches d'Al-Qaida. Dans la province d'Idlib, la prise des derniers bastions de l'armée loyaliste au cours du printemps 2015 : la ville d'Idlib le 28 mars, celle de Jisr Al-Choughour le 25 avril, du camp militaire d'Al-Astouma le 19 mai, et de la localité d'Ariha (dernière ville de la province tenue par l'armée) le 28 mai, est rendue possible par la mise en place de cette très vaste alliance, et affecte lourdement le régime, menacé dans ses bases du pays alaouite. Les routes reliant Alep, Lattaquié et la frontière turque en sont fortement menacées.

À Alep, à la faveur du retrait partiel de l’État islamique, les groupes rebelles prennent au régime les quartiers de Layramoune, de la vieille ville et du mont Chwayhné. Dans la province de Lattaquié, trois groupes, le Front al-Nosra, Cham al-Islam et Ansar al-Islam, sont à la manœuvre, et s’emparent dès le 25 mars du port de Samra. De leur côté, les forces du régime préparent pendant plusieurs mois une offensive majeure sur Alep, après une percée dans le nord-est de la ville, début juillet 2014 ; la menace d'un siège terrible se profile même à partir d’octobre. Mais, lancée dans le courant du mois de février 2015, cette offensive échoue en raison d’une contre-attaque efficace des insurgés, au prix de 129 morts pro-régime et 116 rebelles. Encore une fois, cette incapacité du régime à mener dans les régions d'Idlib et d'Alep une campagne méticuleuse et massive semblable à celles conduites à Qousseir, à Qalamoun, à Homs ou à Damas en 2013 et 2014 le fragilise fortement, en laissant le centre du pays vulnérable et en empêchant une progression vers les autres provinces.

Cité antique de Palmyre (© Boudour Moumane).

Autre grand revers du régime, la perte de Tadmor (plus connu en Europe sous le nom de Palmyre) il y a moins de deux semaines, le 21 mai, a eu plus d'écho en Europe. L'offensive victorieuse du Califat a fait tomber ce bijou architectural, connu pour ses ruines antiques mais aussi pour son legs arabo-islamique, au prix d'au moins 500 morts (dont 300 soldats du régime, et plusieurs dizaines de civils). Elle a été rendue possible par une percée des lignes adverses avec des véhicules bourrés d'explosifs conduits par des combattants-suicides, mais aussi par le retrait stratégique de l'armée, qui a préféré se repositionner dans la campagne environnante pour prévenir une progression djihadiste vers Homs ou Damas. Au moins 217 personnes sont exécutées dans la foulée, essentiellement des membres de l’armée, des miliciens et des agents du régime syrien, mais aussi 67 civils, dont des femmes et des enfants. Et une véritable chasse aux sorcières est menée : 600 soldats, fonctionnaires et autres sont fait prisonniers, et le 27 mai, une vingtaine de Syriens alaouites et chiites sont exécutés par balle dans l'amphithéâtre romain de Palmyre. Le 28 mai, les djihadistes font sauter la prison politique de Tadmor, haut symbole de la répression du régime depuis des décennies. En outre, l'État islamique est désormais maître de la quasi-totalité des champs pétroliers et gaziers de la Syrie, après la prise dans la foulée de deux champs gaziers près de Tadmor. Le régime ne détient plus que le champ de Chaer, dans la province de Homs, et les forces kurdes restent maîtres du champs de Ramilane dans la province d’Hassaké.

L'année 2015 se poursuit donc dans cette logique de guerre entre communautés. Après les échecs de la « seconde Révolution » contre Daesh et de la Conférence Genève II, début 2014, et après la réélection de Bachar el-Assad et la proclamation du Califat islamique, en juin de la même année, l'enjeu pour chaque communauté est désormais celui de la survie. C'est une guerre pour la conquête de la Syrie, pour la défense de son territoire. Khattar Abou Diab, professeur de sciences politiques, affirmait sur France 24 en avril dernier : « Les batailles actuelles ne visent pas à faire chuter le régime militairement, mais à lui mettre la pression afin qu'il accepte de négocier [...]. Sans changement d'équilibre de forces, il n'y aura pas d'accord politique. » Mais à quoi peut conduire un accord politique, si les « peuples » de Syrie ne veulent plus (ne peuvent plus) vivre ensemble ? L'état-major syrien s'est d'ailleurs rangé à l'idée de sécuriser et de défendre Damas, Homs et le pays alaouite, avec les 175.000 hommes dont il dispose encore. Un constat d'échec pour le régime, alors que les victoires de la coalition djihadistes-salafistes dans la province d'Idlib et de Lattaquié mettent en lumière l’usure de l’armée syrienne, après quatre années de conflit. Une manière, aussi, de prendre acte de la partition du pays, qui apparaît de plus en plus irréversible. L'armée ne contrôle plus qu'un tiers du territoire, la moitié du pays se trouvant à présent sous la botte de l'État islamique, mais il est bon de rappeler qu'à peine 10 à 15% de la population vit dans les territoires contrôlés par le Califat. En outre, 20 à 25% se trouve dans les zones tenues par les rebelles (dont al-Nosra), 5 à 10% sous l'autorité des milices kurdes, et 50 à 60% dans des régions gérées par le régime. La réalité sur le terrain est donc plus complexe que ce que les cartes veulent bien nous dire.

La suite des évènements est difficilement prévisible. La prise récente de Tadmor, de même que la présence avérée de l'État islamique dans les environs de Yarmouk (près de Damas) et de Hama, montre bien la résilience du Califat, dont la capacité de projection n'a pas été réellement affectée par les frappes occidentales. Pas sûr que la conférence internationale qui s'est tenue hier à Paris pour faire un bilan de la stratégie militaire des États-Unis et de leurs alliés y change grand-chose. Dans un conflit qui a fait tant de morts, tant de blessés, tant de déplacés, tant de malheureux, victimes du fanatisme religieux exacerbé, de la guerre froide qui oppose les monarchies du Golfe à l'Iran, et de l'incapacité du régime à ouvrir des négociations de paix sérieuses et sincères avec l'opposition modérée, la seule victime est l'enfant, la femme, le pauvre homme qui subit de plein fouet le bruit des armes et la violence des bombes. « Dans une guerre civile, la victoire même est une défaite », disait le poète stoïcien Lucain, dans son épopée latine Pharsale. Et de fait, il ne sortira de la Guerre de Syrie aucun vainqueur. Le peuple syrien a déjà perdu.

L’État islamique a planté son drapeau noir au sommet de la citadelle mamelouk qui surplombe Tadmor (Palmyre). Une grande partie des pièces du musée de la ville a été évacuée vers Damas, dans les jours précédant l’offensive djihadiste. En écho aux appels de l’UNESCO, l'Université d’Al-Azhar (Le Caire), l’une des institutions les plus influentes de l’islam sunnite, a affirmé que la sauvegarde du patrimoine de Palmyre devrait constituer une « bataille pour l’humanité tout entière ». Derrière le symbole que représente la prise du site de Palmyre, le patrimoine architectural de sa cité antique désormais menacé, et la capture et la destruction de sa prison politique (connue pour avoir été un haut lieu de répression du régime baathiste), se joue aussi, à terme, le risque d'une plus vaste offensive djihadiste sur le « pays utile ». En effet, la ville de Tadmor (ici en 2009) se trouve en plein désert, à mi-chemin entre la capitale syrienne et les villes de Deir Ezzor et Raqqa, bastions du Califat islamique. Le repositionnement tactique des troupes loyalistes au sud et à l'ouest de la localité vise justement à prévenir toute progression djihadiste vers Damas et Homs. En outre, une contre-offensive des forces loyalistes dans la région (et les exactions qui l'accompagneraient) pourrait favoriser, comme cela s'est déjà observé en Irak par le passé, le basculement des tribus sunnites locales dans le camp de l'État islamique.

L’État islamique a planté son drapeau noir au sommet de la citadelle mamelouk qui surplombe Tadmor (Palmyre). Une grande partie des pièces du musée de la ville a été évacuée vers Damas, dans les jours précédant l’offensive djihadiste. En écho aux appels de l’UNESCO, l'Université d’Al-Azhar (Le Caire), l’une des institutions les plus influentes de l’islam sunnite, a affirmé que la sauvegarde du patrimoine de Palmyre devrait constituer une « bataille pour l’humanité tout entière ». Derrière le symbole que représente la prise du site de Palmyre, le patrimoine architectural de sa cité antique désormais menacé, et la capture et la destruction de sa prison politique (connue pour avoir été un haut lieu de répression du régime baathiste), se joue aussi, à terme, le risque d'une plus vaste offensive djihadiste sur le « pays utile ». En effet, la ville de Tadmor (ici en 2009) se trouve en plein désert, à mi-chemin entre la capitale syrienne et les villes de Deir Ezzor et Raqqa, bastions du Califat islamique. Le repositionnement tactique des troupes loyalistes au sud et à l'ouest de la localité vise justement à prévenir toute progression djihadiste vers Damas et Homs. En outre, une contre-offensive des forces loyalistes dans la région (et les exactions qui l'accompagneraient) pourrait favoriser, comme cela s'est déjà observé en Irak par le passé, le basculement des tribus sunnites locales dans le camp de l'État islamique.

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