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Par David Brites.

Vue sur le quartier de la Baixa, à Maputo.

Vue sur le quartier de la Baixa, à Maputo.

À l’inverse des clichés sur l’Afrique immobile, un pays d’Afrique australe affiche un dynamisme et des résultats économiques impressionnants : le Mozambique, avec ses 7% de croissance annuelle, ses jeunes cadres prometteurs constitutifs d'un embryon de classe moyenne, et ses méga-projets d'infrastructures. Mais sur quoi s’appuie cette croissance ? Considéré comme le nouvel el-dorado de la région, le Mozambique construit-il son développement sur des paramètres économiques solides et socialement durables ? À l’image du pays lusophone « frère », l’Angola, son dynamisme apparent est marqué par le népotisme, par les conflits d'intérêts, par une économie de rente basée sur l'exploitation abusive des ressources naturelles, et par une montée vertigineuse des inégalités sociales. Quelques éclairages.

Le 15 janvier dernier, Filipe Jacinto Nyusi prenait ses fonctions à la tête de l'État mozambicain, succédant à Armando Emílio Guebuza qui occupait ce poste depuis 2005. Les deux individus sont issus du même parti, le Front de Libération du Mozambique (Frelimo), au pouvoir depuis l'indépendance en 1975. Cette passation de pouvoir s'est effectuée dans un contexte politique particulièrement tendu, puisque des accusations de fraudes formulées par le principal parti d'opposition, la Résistance Nationale Mozambicaine (Renamo), pèsent sur les élections générales qui se sont tenues le 15 octobre de l'année dernière, et qui avaient consacré une victoire large du Frelimo et de son candidat à la présidentielle. Avec à la clef le spectre d'un retour à la guerre civile, achevée en 1992, ou au moins le risque d'affrontements entre foules partisanes.

Parallèlement, l'inauguration de l'aéroport international de Nacala, dans la province septentrionale de Nampula, le 13 décembre dernier, a bien montré que malgré les tensions politiques, le pays continuait sa marche en avant vers la croissance et la « modernisation » de son économie. Pourtant, la corruption omniprésente qui frappe tous les niveaux de décision, y compris gouvernemental, et la sclérose politique qui favorise un clientélisme endémique, posent de sérieuses questions sur le modèle de développement que propose aujourd'hui le Mozambique.

Une économie en plein boom, tirée par l'exploitation des mines et des hydrocarbures

Il suffit de se balader dans Maputo à six mois ou un an d'écart, pour constater que la capitale mozambicaine évolue à une vitesse formidable. Nombreuses sont les petites maisons vieilles de plus d'un demi-siècle qui sont détruites au profit de futurs projets immobiliers, portés par des entreprises étrangères. La hausse des prix dans le centre-ville, favorisée par l'arrivée massive d'Européens ces dernières années, a poussé beaucoup de Mozambicains à s'installer en grande banlieue. Ainsi, Matola, excroissance de la capitale, est devenue dans la décennie 2000 la deuxième municipalité la plus peuplée du Mozambique, devant Beira, ville côtière du centre du pays. Et il n'y a qu'à constater les embouteillages longs de plusieurs kilomètres qui se forment quotidiennement aux sorties de Maputo, matin et soir, pour se convaincre qu'indéniablement, la capitale mozambicaine a crû considérablement ces dernières années... et que cette expansion n'a en rien été anticipée. « Quand j'étais jeune, il n'y avait aucune voiture, à peine une qui passait de temps en temps, même sur les grands axes de la ville, expliquait le 9 juin dernier, dans une conférence à Maputo, Nando Menete, coordinateur de l'association Rede Uthende (RUth) spécialisée sur la question des transports en milieu urbain. La configuration de la ville est la même qu'à l'époque coloniale, donc elle est congestionnée plusieurs fois par jour. »

Le Mozambique, classé au 180ème rang en termes d'IDH.

Le mandat du président Armando Emílio Guebuza (2005-2015) a été marqué par la croissance économique, le PIB ayant augmenté d'environ 7% par an au cours de la dernière décennie. Le réseau routier, l'électrification du pays et le nombre de facultés – on passera outre la qualité des cours qui y sont dispensés – ont connu un vrai boom ; pour l'État mozambicain, ce sont là des outils essentiels pour relier les territoires et les dynamiser. Encore cette année, quatre nouveaux districts de la province de Zambézie, dans le centre du pays, ont été intégrés au réseau national d'énergie électrique. En 2014, la totalité de la province de Manica, frontalière au Zimbabwe, se trouvait reliée au réseau national, grâce au rattachement de deux derniers districts, en décembre. À bien des égards, le Mozambique est donc une nation en pleine mutation. Les grands travaux d'infrastructure y sont nombreux, de même que les projets d'exploration des ressources naturelles.

Dans tous ces domaines comme pour l'agriculture, sur laquelle nous reviendrons, ce pays de 26 millions d'habitants constitue depuis le début du siècle un el-dorado pour les investisseurs, mozambicains et surtout étrangers. Les entreprises occidentales, asiatiques et sud-africaines portent les macro-projets d'exploitation ou de construction qui façonnent le Mozambique de demain. L'essentiel de ces chantiers se situe dans les provinces septentrionales de Nampula et de Tete, et vise de façon acharnée les ressources naturelles, notamment le charbon minéral, le gaz naturel et les sables lourds. L'Irlandais Kenmare et le Chinois Hong Ti, par exemple, exploitent dans la province de Nampula des sables lourds pour en tirer du titane, un minerai nécessaire à la construction d'armes et de nouvelles technologies. Kenmare travaille aussi dans les provinces de Niassa et de Tete, frontalières avec le Malawi. Dans la province de Tete, dont le sous-sol renfermerait 10% des réserves mondiales de charbon, les concessions de mines se sont multipliées ces dernières années. Trois compagnies ont entamé son extraction : l'Australien Rio Tinto, le Brésilien Companhia Vale do Rio Doce (plus connu sous le nom de Vale) et l'Indien Jindal. L'industrie extractive contribue à hauteur d'environ 12,5% à la croissance du PIB et de 30% aux exportations du pays, pour la seule année 2014, selon un rapport publié cette année par l'Initiative de Transparence dans l'Industrie Extractive (ITIE).

Dans la province septentrionale de Nampula.

Dans le « corridor de Nacala » par où circulent les marchandises depuis et vers les pays voisins dépourvus d'accès à la mer, une concession a même été offerte par l'État à l'entreprise Vale pour bâtir une ligne de chemin de fer entre la province de Tete et le port de Nacala (province de Nampula), pour qu'elle puisse assurer elle-même le transport et l'exportation du charbon qu'elle exploite – un comble dans un pays qui ne dispose pour les passagers que de deux lignes de chemin de fer en état. Dernier exemple en date : la société australienne Mustang Resources a confirmé en juin dernier la découverte (et donc l'exploitation) de mines de diamants de haute qualité aux abords des fleuves Save et Runde, dans le centre du Mozambique.

À l'image de l'aéroport international de Nacala déjà évoqué, de nombreux appels d'offres pour des projets d'infrastructures sont remportés par des sociétés de construction étrangères, et presque toujours le fruit de négociations opaques dans lesquelles se cachent un pot-de-vin, une part du gâteau promise à tel ou tel dirigeant politique, ou encore une « commission » soigneusement placée. Résultat : des projets surfacturés, pour des besoins souvent surestimés. C'est le cas de l'aéroport de Nacala, bâti par une société brésilienne ; mais aussi de deux projets dont la phase de construction (en cours) est assumée par les Chinois, à savoir le pont reliant Maputo et Catembe, petite localité en face de la capitale, de l'autre côté de l'estuaire (725 millions de dollars) ; et la voie circulaire du Grand Maputo (300 millions de dollars), qui doit à terme désengorger les grands axes routiers de la capitale. La rénovation des ports est également un enjeu important. Nacala, qui possède l’un des deux seuls ports naturels en eau profonde de l’Afrique orientale, est une cible privilégiée. Les Japonais investissent actuellement 200 millions de dollars pour le moderniser et en développer l’activité. De l’autre côté de la baie, le Brésilien Vale, encore lui, creuse un autre port en eau profonde, artificiel celui-là, afin d’exporter le charbon qu’il extrait de ses mines de Tete. À Beira, débouché d'un autre « corridor » commercial du Mozambique, c'est Rio Tinto qui mène les travaux de rénovation portuaire.

Après la course au charbon, c'est à présent le gaz qui attire toutes les convoitises. Les sociétés d’exploitation d’hydrocarbures n’en finissent d'ailleurs pas de fleurir à Maputo. Dernière en date, Na Gas Limitada, fondée en avril par deux spécialistes du secteur minier reconvertis dans le gaz. Une première zone d'exploration de gaz, concédée à la société sud-africaine SASOL, est déjà opérationnelle depuis 2004 sur les sites de Pande et Temane, dans la province méridionale d'Inhambane ; elle sert essentiellement pour l'exportation vers l'Afrique du Sud. Plus important, un nouveau champ gazier, à cheval sur les eaux territoriales mozambicaines et tanzaniennes, a été découvert en 2012 : l'Italien ENI et l'Américain Anadarko ont été les heureux élus pour exploiter ce qui pourrait constituer l'une des réserves offshore les plus importantes du monde (estimée à 5,6 trillions de mètres cubes, en eau profonde), au large de la province septentrionale de Cabo Delgado, près de l'estuaire du fleuve Rovuma qui fait frontière avec la Tanzanie. En accord avec la Standard Bank, initialement, le Mozambique devrait gagner autour de 67 milliards de dollars avec les exportations de gaz naturel – avec six liquéfactions, le bénéfice pourrait atteindre 212 milliards.

En août 2014, le Parlement a adopté une loi donnant au gouvernement le pouvoir de négocier un décret séparé sur le projet d’exploitation offshore de gaz naturel liquéfié. Traduction : l'exécutif, dans un pays où l'autoritarisme d'État et les pratiques clientélistes à tous les niveaux sont notoires, aura désormais les mains libres pour décider ce qu'il doit advenir des réserves du « champ de Rovuma ». En décembre 2014, le gouvernement parvenait d'ailleurs à un accord avec les deux entreprises : ENI peut désormais construire une usine flottante sur l’un des « blocs » des champs gaziers du bassin de Rovuma, Anadarko exploitant un autre bloc ; en outre, les deux compagnies ont obtenu d’être exonérées de certaines dispositions du Code du travail ainsi que des lois sur le change. Un quota de 25% du gaz exploité, et que le nouveau président voulait monter à 40%, est réservé à la consommation intérieure, sous l’égide de l’Entreprise Nationale d'Hydrocarbures (ENH) – une mesure pour le moment absurde, puisque le Mozambique reste incapable de consommer une telle quantité de gaz. Enfin, ENH bénéficiera d’une participation de 15% dans les blocs on est bien loin des vastes nationalisations du 24 juillet 1975. La dimension des infrastructures nécessaires ne laisse espérer une production pleine et entière de gaz qu'à partir de 2021. Les enjeux politiques et économiques sont considérables. Ainsi, le 28 décembre 2014, le report de la remise des offres de 15 nouveaux blocs de prospection d'hydrocarbures s'est fait au détriment du président sortant Armando Emílio Guebuza, qui comptait en contrôler le processus, après un décret quelques semaines plus tôt qui octroyait de larges prérogatives au chef de l'État sur le dossier du gaz naturel liquéfié.

Les méga-projets continuent toutefois d'apporter peu au Mozambicain lambda, alors même que le gouvernement est connu pour systématiquement laisser la part belle aux entreprises étrangères, aux dépens d'une répartition des richesses dont le Frelimo s’était pourtant fait le chantre depuis l’indépendance. Encore hier, mardi 30 juin, le Centre d’Intégrité Publique (CIP), une institution indépendante, interpellait l'exécutif au nom des organisations de la société civile travaillant sur le secteur des industries extractives, l’appelant à revoir les incitations fiscales proposées aux multinationales, notamment parce que la contribution de ces dernières à l’impôt demeure extrêmement faible. Un appel vain.

À titre d'exemple, l'État mozambicain a perdu, ces trois dernières années, près de 13 millions de dollars d'impôts que l'entreprise chinoise Hayiu Mining Company aurait dû verser pour la seule exploitation des sables lourds de Sangane, dans le district d'Angoche (province de Nampula) ; au lieu de cela, Hayiu Mining Company a à peine payé au Trésor public mozambicain 60.000 meticais, soit moins de 2.000 dollars... En outre, la société chinoise semble déroger à de nombreuses normes du Code du travail mozambicain, par exemple en licenciant systématiquement toute femme qui tomberait enceinte. De son côté, le gouvernement du district d'Angoche semble tout faire pour que ces pratiques illégales ne soient pas dénoncées, ce qui laisse planer des doutes sur le versement de possibles pots-de-vin aux autorités locales. « J'ai déjà visité cette compagnie et discuté avec certains jeunes qui y sont employés, commente Gilda Homo, chargée de projets dans une association œuvrant dans la gouvernance locale et environnementale, Kuwuka Jda. Au-delà de la dégradation de l'environnement, les conditions [de travail] sont réellement inhumaines. » Un cas symptomatique au Mozambique, et qui illustre l'impunité dans laquelle opèrent de grands groupes étrangers.

Usine de ciment dans le district de Matutuine, dans le sud-est de la province de Maputo. L'exploitation de calcaire dans les environs a là-aussi entraîné des réinstallations de familles.

Usine de ciment dans le district de Matutuine, dans le sud-est de la province de Maputo. L'exploitation de calcaire dans les environs a là-aussi entraîné des réinstallations de familles.

Qui sont les victimes collatérales du « progrès » ?

La terre ! Si le Mozambique a bien quelque chose de précieux, c'est son sol. La terre du Mozambique attire les convoitises de bien des entrepreneurs ambitieux, comme de nombreuses entreprises étrangères, sud-africaines, chinoises, indiennes, portugaises ou encore australiennes ou américaines. Avec la complicité d’une administration corrompue, de gros propriétaires et des investisseurs internationaux accaparent les terres de modestes agriculteurs pour produire des denrées destinées principalement à l’exportation. Portugais, Sud-africains ou autres occupent des milliers d’hectares à un prix dérisoire. Pourtant, sur le papier, la législation foncière du Mozambique est la plus progressiste d’Afrique. Vestige du régime marxiste : la terre appartient à l’État, qui garantit le droit d’usage des communautés théoriquement. Elles doivent en outre donner leur accord à toute exploitation sur un tiers des sols qu’elles occupent. Mais, dans la pratique, l’État négocie les concessions terriennes sans se soucier de l’avis des populations locales, et c’est le gouvernement, dans l’écume de son incompétence et des conflits d’intérêt qui caractérisent la classe politique mozambicaine, qui définit le montant des indemnités et l’aire où reloger les communautés… Quelques pots-de-vin suffisent largement à se mettre les autorités dans la poche, y compris à l'échelle des gouvernements de province ou des administrations de district ; en aucun cas, l’État ne joue son rôle dans les négociations entre les paysans et les investisseurs et ne préserve les intérêts de ses citoyens.

Ajoutez à cela de menues promesses sur la réinstallation des communautés, et la distribution de « cadeaux » ridicules (bières, cigarettes…) à la population ou au chef de la communauté, et les grands propriétaires obtiennent aisément l’accord officiel des villageois. « Il ne suffit pas de faire du gré à gré avec les chefs de communauté, parfois en offrant des cadeaux, il faut faire de la concertation incluant réellement toute la communauté », expliquait le 6 juin dernier Raphaëlle Ducrot, chercheuse au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD). En Zambézie par exemple, l’implantation de Hoyo Hoyo (1.600 hectares de soja) a viré au cauchemar pour les familles expulsées, à qui la compagnie portugaise avait multiplié les promesses avant de se contenter de leur fournir des indemnités dérisoires ou des parcelles de substitution en partie inondables. Les nouveaux investisseurs, colons blancs des temps modernes ou grandes firmes agro-industrielles, ont même parfois recours aux menaces, quand les habitants ne veulent pas abandonner leurs terres et signer un acte de renoncement.

Vaste complexe d'exploitation de sable lourd près d'Icidua, quartier miséreux et périphérique de Quelimane (province de Zambézie). Ce projet chinois inclut la construction de logements pour les travailleurs chinois sur le site même d'exploitation.

Vaste complexe d'exploitation de sable lourd près d'Icidua, quartier miséreux et périphérique de Quelimane (province de Zambézie). Ce projet chinois inclut la construction de logements pour les travailleurs chinois sur le site même d'exploitation.

Un bail s'étend généralement de 50 à 99 ans. Le plus gros cultivateur de la province de Nampula est ainsi un Sud-africain qui a obtenu un bail de 50 ans sur 5.000 hectares. Autre exemple, à Namele, dans l’est de la province de Nampula, une dizaine de familles ont été expulsées par Mozaco, une joint-venture (coentreprise) réunissant l'entreprise mozambicaine João Ferreira dos Santos, qui date de la colonisation, et le groupe portugais Rioforte ; à terme, plusieurs centaines de familles pourraient être déplacées par l’extension de cette plantation. La province de Nampula est particulièrement touchée par le phénomène, mais elle n’est évidemment pas la seule. Dans celles de Tete et de Zambézie, les exemples sont nombreux également. Les nouveaux propriétaires installent des clôtures électriques, parfois accompagnées de caméras et de chiens, pour protéger les vastes plantations de soja, ou encore de coton… Ces dispositifs bouleversent l’aménagement du territoire et les modes de vie, voire menacent des communautés dont l’équilibre de vie était déjà fragile. Les cultures anciennes, de mil, de haricots ou encore d’arachides, disparaissent au gré des priorités d’exportation de ces grands propriétaires, dictées par les cours des marchés internationaux.

Des villages de relogement font leur apparition, essentiellement sur les fonds des entreprises bénéficiaires des terrains, mais ils présentent trop souvent de lourdes carences (en pompes à eau ou en puits, en hôpitaux, etc.), sans compter la déstructuration du tissu social ou familial pour les communautés réinstallées. Une étude publiée en mai dernier et portant sur le cas de Mualadzi, un village déplacé de la province de Tete, a confirmé que la misère endémique des communautés et la fragilité de l'État de droit rendaient difficiles les réinstallations. Menée depuis 2013, notamment par Oxfam et par le Centre pour la Responsabilité Sociale dans l'Exploitation Minière, et étalée sur deux ans, elle souligne par ailleurs l'absence d'un programme englobant et transparent de suivi des réinstallations, un manque de dialogue avec les personnes touchées, et la faible capacité (ou la mauvaise volonté) des acteurs concernés à prévenir les risques liés aux déplacements. Il faut dire que les mines de charbon se sont multipliées à une vitesse impressionnante dans la province de Tete, alors que la faiblesse de l'État rendait inconcevable un suivi convenable de tant de réinstallations. La compagnie Vale a ainsi relogé 1.200 familles sur des terres isolées et arides (et parfois déjà occupées). Souterraines à l’époque coloniale, les mines y sont aujourd’hui exploitées à ciel ouvert. Une méthode moins coûteuse pour les entreprises, mais très polluante. À titre d’exemple, l’extension ces derniers mois par Rio Tinto de la concession de sa mine de charbon a entraîné le déplacement de plusieurs villages alentours, et contribue actuellement à la pollution du fleuve voisin de Rovuboe, sur lequel les communautés locales basaient leur mode de vie et leurs moyens de subsistance. Bref, dans cette province, le boom minier a mué les populations en simple variable d’ajustement.

Le Mozambique n'est pas un cas isolé. Sa situation est exemplaire de nombreux États en voie de développement. En outre, il constitue une pièce parmi d'autres d'un grand jeu foncier à l'échelle du globe. En effet, entre 2000 et 2014, plus de 200 millions d’hectares de terres arables ont été achetés ou loués, surtout en Afrique, par des géants de l’industrie agro-alimentaire, par des spéculateurs, et même par des États comme le Qatar, soucieux d’assurer leur sécurité alimentaire. Or, les prix du foncier mozambicain sont très bas, et les autorités ont fait de l’attraction des capitaux privés la solution pour assurer le développement du pays. Mais, alors que huit Mozambicains sur dix pratiquent l’agriculture, en majorité sur des parcelles de moins de deux hectares, on comprend bien que cette voie n’est pas du tout adaptée à la situation locale, et les petits paysans en sont les victimes directes. Une réalité d’autant plus triviale que le niveau élevé de corruption entraîne les pires abus. Le Centre d’Intégrité Publique dénonce de longue date ces contrats fonciers négociés dans la plus grande opacité.

Bien entendu, tous les investissements ne tournent pas à la catastrophe, mais les exemples d’employés agricoles satisfaits et de réinstallations heureuses, comme dans la plantation de la société Agromoz (1.300 hectares de soja) en Zambézie, sont trop rares pour contrebalancer les nuisances massives entraînées par cette course foncière. Au Mozambique comme ailleurs, aucun « miracle économique » impliquant la destruction irréversible de l’environnement et la dégradation des conditions de vie des habitants ne saurait être viable. En plus d’être portée par des processus profondément injustes, la croissance mozambicaine accroît fortement les inégalités et consacre l’exploitation et la mise au ban de masses réduites à la misère.

Sur une « machamba » (terme en dialecte pour désigner un lopin de terre agricole), en banlieue de Maputo.

Sur une « machamba » (terme en dialecte pour désigner un lopin de terre agricole), en banlieue de Maputo.

Pire encore, les cas de grandes exploitations terriennes ne sont que l’avant-garde d’un projet bien plus grand : le projet ProSavana. Mené de concert par les gouvernements du Brésil et du Japon, avec la coopération directe de l'État mozambicain, son but est d'ouvrir à la culture intensive du soja et du maïs le corridor de Nacala, soit 14,5 millions d’hectares, à cheval sur au moins une vingtaine de districts, entre les provinces de Nampula, de Zambézie et de Niassa. On parle là de 30% des terres arables du pays. L’initiative va évidemment entraîner des expulsions massives d'autochtones. Le sujet est ultra-sensible, comme l'a illustré la consultation publique du 12 juin dernier à Maputo, au cours de laquelle les représentants de la société civile, parmi lesquels la présidente de la Ligue des Droits Humains Alice Mabota, l'activiste féministe Graça Samo et l'économiste João Mosca, ont quitté la salle, face aux apostrophes autoritaires répétées du ministre de l'Agriculture, José Pacheco, parmi lesquelles on peut retenir cette phrase : « Nous devons avoir une posture patriotique. Ne venez pas ici avec des agendas obscurantistes. » Au Mozambique, les intérêts de l’oligarchie au pouvoir, des élites locales corrompues et des firmes étrangères écrasent tout. Au risque de certaines contradictions. En l’occurrence, plus de 60% de la surface visée par ProSavana en Zambézie et à Nampula ont déjà été octroyées à des concessions minières, ce qui illustre l’absence de cohérence globale des politiques publiques et de concertation entre les ministères. Et les erreurs gouvernementales tendent à réduire la marge de négociation de l’État face aux entreprises étrangères. À titre d’exemple, les investissements provenant d’une société comme Vale représenteraient chaque année 15% du PIB national. Dès lors, difficile de se présenter en contrepoids contre les intérêts capitalistes à l'œuvre dans le pays.

Les sociétés étrangères placent progressivement leurs pions dans le vaste échiquier économique mozambicain. Pour la seule année 2014, les investissements chinois ont atteint 3,62 milliards de dollars et touché de nombreux secteurs : agriculture, communication, automobile, immobilier, hôtellerie, etc. Même l’hydrocarbure est à présent concerné. Le projet le plus récent est la construction d’une usine d’énergie mobile de charbon dans la province de Tete, évaluée à 25,5 millions de dollars ; sont impliquées la Shanghai Electric Power et Ncondezi Energia. La Chine doit devenir une des principaux clients du gaz naturel mozambicain, alors qu’elle est déjà présente dans le secteur ; ainsi, la National Offshore Oil Corp chinoise a obtenu le premier contrat de long terme qui prévoit l’achat annuel de 2 à 2,5 millions de tonnes de gaz, soit une large part de l’unité de liquéfaction exploitée, dans le bassin Rovuma, par l’Américain Anarko. L’intérêt des compagnies de pétrole chinoises a déjà conduit Sinopec à acheter à l’Italien ENI une participation de 20% dans l’une de ses aires d’exploitation.

Côté européen, ENI épaule le business italien dans la perspective de l'introduire sur les marchés mozambicains ; le 28 avril dernier, ses dirigeants tenaient, avec l’organisation patronale italienne Cofindustria, et en présence du vice-ministre italien de l’Économie, une réunion pour présenter aux grandes entreprises italiennes les multiples opportunités d’affaires liées au développement de projets gaziers au Mozambique. Les activités d'ENI dans l'offshore mozambicain drainent nombre de sociétés dont les patrons lui sont proches, voire très proches (parfois avec des liens de famille), comme les entreprises italiennes SAGA et Cosmi, implantées au Mozambique sur la base d'une joint-venture visant des contrats de services (transport, montage de camps, assistance) auprès des opérateurs pétroliers, en particulier... ENI.

Au bord du Lac Niassa (ou Malawi).

L'hégémonie du Frelimo, un frein à la répartition des richesses

Dans un tel contexte de croissance et d'investissements massifs, mais aussi de corruption et de pratiques clientélistes généralisées, la domination sans contre-pouvoir réel d'un parti politique, le Frelimo, est susceptible de permettre les pires abus. Ceux-ci vont bien au-delà d'une simple tendance à l'autoritarisme qui le pousserait simplement à coupler propagande d'État et fraudes électorales. Ils se traduisent par un népotisme prononcé, qui se confond en fait à une corruption frappant tous les niveaux de décision, et qui finit même par rebuter certains investisseurs étrangers dont l'activité se trouve freinée par la lourdeur administrative et le recours systématique aux pots-de-vin.

Ainsi, plusieurs se sont récemment retirés du Mozambique ou y ont tout du moins réduit leurs activités face aux difficultés, notamment le manque d’infrastructures, la lenteur bureaucratique et la corruption. Vale par exemple, s'est partiellement désengagé de la ligne Tete-Nacala, alors que le cours du charbon a connu une forte baisse ces derniers mois. Les grandes sociétés étrangères et l'État mozambicain tentent de remédier aux obstacles en ouvrant plusieurs chantiers, comme dans le corridor de Nacala, pour aménager routes, ponts ou lignes de chemin de fer. Les Chinois récupèrent la plupart de ces contrats de construction ou de modernisation, ce qui a des effets pervers à bien des égards, comme l'explique dans son livre Le Mozambique en route vers la Chine. Une opportunité pour le développement ? (2010) l'économique mozambicain Sergio Chichava : « La convergence d'intérêts entre une partie de l'élite mozambicaine et les entreprises chinoises empêche l'établissement de relations saines et durables entre les deux pays. L'économie et l'environnement du Mozambique sont les premières victimes de ce phénomène. Cette convergence aggrave les risques liés à l'exportation de matières premières brutes, qui dépendent des fluctuations du marché chinois. Ce sont des relations semblables à celles qui s'étaient établies entre l'Afrique et l'Occident : elles limitent les perspectives de développement du continent africain. »

Un bémol est toutefois nécessaire à la multiplication des « grands chantiers », et certains grands investisseurs l'ont appris à leurs dépens : les contrats lourds représentent parfois des coûts trop élevés pour représenter un intérêt réel. C'est ce qu'a compris Rio Tinto ces derniers mois, puisque l'entreprise australienne, bien loin de se lancer dans la construction d'une ligne de chemin de fer devant relier le port de Beira à ses mines de charbon dans le district de Moatize, dans la province de Tete, tend plutôt, depuis 2014, à se désengager du Mozambique, après avoir enregistré de lourdes pertes consécutivement à la chute des cours internationaux de charbon et à la lourdeur bureaucratique et logistique du pays. De son côté, Vale présente régulièrement des pertes de 500 millions de dollars par an au Mozambique (et les prévisions sont semblables pour 2015 et 2016), mais le géant brésilien y a déjà placé trop de pions pour pouvoir se retirer. Entre le retrait quasi-total de Rio Tinto et la prudence exprimée par Vale, qui s'est trop investie pour pouvoir tout bonnement se retirer du Mozambique, le marché du charbon mozambicain connaît un certain désenchantement. Des trois grandes compagnies ayant investi dans ce secteur, seul l'Indien Jindal, dont la rentabilité au Mozambique tient plus à la demande intérieure du marché indien qu'aux cours mondiaux du charbon, poursuit ses activités au même rythme dans la province de Tete. Le rapport de l'ITIE publié en 2015 sur l'état des industries extractives dans le pays révèle d'ailleurs un ralentissement de la croissance de ce secteur en 2014, par rapport à 2012 qui avait été l'année du boom du charbon mozambicain. Le total des recettes de l'État en 2014 (11,7 millions de meticais) relatives à ce secteur correspond à, dit le rapport, à peine 12% de celles de 2012 (98,6 millions de meticais).

En dépit de ces déconvenues, la croissance mozambicaine est désormais structurelle, et très fortement encouragée par le gouvernement. Et pour cause : le mélange des genres, entre politique et business, pousse clairement la classe politique à favoriser les macro-projets, sans se soucier du sort des communautés impactées. « L'agriculture familiale n'est pas devenue importante pour le gouvernement parce que ce n'est un business pour les élites et que ça ne rapporte pas de commissions. » Cette phrase, prononcée le 2 avril dernier par l'économiste João Mosca au journal d'opposition A Verdade, résume parfaitement l'impact qu'ont les conflits d'intérêts sur l'orientation économique de l'État mozambicain. Et de fait, les hommes politiques sont très actifs dans les affaires, à l’image d’un Armando Emílio Guebuza qui, avec sa famille, s’est enrichi pendant des années sur le dos du peuple mozambicain. « C'est "monsieur 5%", nous expliquait le 20 mai dernier Gilda Homo, militante d'association. Ce surnom, c'est parce qu'il a monnayé auprès des compagnies étrangères des concessions contre une part de leurs bénéfices ou contre des participations. Les premiers à l'avoir surnommé comme ça sont les fonctionnaires de l'administration fiscale, parce qu'ils connaissent mieux que quiconque les arrangements qu'il a obtenu avec les entreprises. » À titre d'exemple, Guebuza est actionnaire de la société sud-africaine Vodacom, l'une des trois sociétés de téléphonie mobile prédominantes au Mozambique. En 2010, le portail internet de WikiLeaks, citant des télégrammes de l'ambassade des États-Unis à Maputo, avait même révélé que l'ancien chef de l'État avait reçu une commission de 35 à 50 millions de dollars dans le cadre de la négociation pour l'achat du barrage hydroélectrique de Cahora Bassa au Portugal. Les proches de Guebuza ne sont pas en reste, comme son ancien ministre Felício Zacarias, actionnaire de trois compagnies minières : Mushele Minerals, Maysmbuge Minerals et Sikueto Minerals ; ou encore son ancienne ministre à la présidence Isabel Manuel Nkavadeka, actionnaire de la société minière Bisanka Lapides Nampula Lda.

Aujourd’hui encore, la plupart des ministres sont très présents dans l’économie, parfois par le biais du clan Guebuza. Le plus emblématique actuellement au gouvernement est Celsio Ismael Correia, ministre des Terres, de l’Environnement et du Développement rural. À 36 ans, ce pur produit de l’ère Guebuza, président de la BCI, second établissement commercial du pays, est le PDG du groupe Insitec, qu’il a fondé à l’âge de 23 ans avec l’appui de la famille Guebuza (qui y détient des participations) et qui œuvre dans les secteurs de la finance, de l’énergie, de l’immobilier et de la construction. Autre ami de l’ancien chef de l’État, le ministre actuel de l’Agriculture José Candugua António Pacheco est présent dans les mines, via la holding Conjane qu’il a fondée avec l’ancien ministre Felicio Zacarias et l'actuel maire de Maputo, David Simango.

Dans la province méridionale d'Inhambane.

Même les personnalités les plus proches du nouveau président de la République, pourtant lui-même peu actif dans les affaires, ont tissé par le passé des alliances commerciales décisives avec le clan Guebuza. Ainsi, Adelaïde Anchia Amurane a fondé en 2002 l’entreprise de commercialisation d’eau minérale Fontemagica, en partenariat avec un ancien général et conseiller de Guebuza, Eduardo da Silva Nihia ; elle est par ailleurs actionnaire de nombreuses sociétés (de pêche, d’automobile, de construction et d’agro-industrie). Quant au ministre des Transports, Carlos Mesquita, il est directement associé dans Beira Grain Terminal SA à Valentina Guebuza, la fille de l'ex-président. L’ancien gouverneur de la Banco de Moçambique, Adriano Afonso Maleiane, à présent ministre de l’Économie et des Finances, demeure à la tête de plusieurs firmes de conseil, sans compter sa participation dans une société sud-africaine.

Et la liste des membres du gouvernement ayant un pied dans le secteur privé, tout en ayant bénéficié de largesses de l’État pour prospérer, est encore longue. Le ministre de la Mer et de la Pêche dans une société immobilière depuis 2005, le ministre de l’Intérieur dans les secteurs pharmaceutique et minier, le ministre de la Justice dans le transport, l’hôtellerie et l’import-export, le ministre de l’Industrie et du Commerce dans l’immobilier, la communication et le marketing, le ministre des Travaux publics dans l’élevage… Tous ont des participations importantes voire dirigent des sociétés privées, dans des secteurs très différents, mais presque toujours liés à l’État.

Les anciens dirigeants des Forces Armées de Défense du Mozambique (FADM), nom donné à l'armée mozambicaine, sont logés à la même enseigne que les autres dignitaires du Frelimo : de grands investisseurs. Ainsi, relevé de ses fonctions de chef d’état-major en juin 2013, le général Paulino José Macaringue avait créé dès 2005 la firme Broham Moçambique avec le général João Americo Mpfumo et Jacob Mabena, un homme politique sud-africain ; à la retraite depuis février 2014, il s’est lancé en septembre dernier dans d'autres négoces, dans la région de Nampula. Macaringue n’est pas une exception : les généraux qui l’ont précédé au poste de chef d’état-major détiennent eux-aussi des participations dans des firmes privées. Son prédécesseur de 1995 à 2008, Lagos Lidimu, est actionnaire depuis 2005 de la compagnie forestière Madeiras de Machaze, avec notamment un autre général en retraite, Atanásio Salvador Mtumuke. Entre de multiples autres activités, les deux hommes ont également créé, avec nombre d’autres généraux, Quionga Energia SA, une société qui entend commercialiser du gaz naturel et ses dérivés. Autre exemple, Antonio Hama Thai, chef d’état-major de 1987 à 1994, a des intérêts dans plusieurs sociétés d’immobilier, d’import-export et de mines. Et la liste est loin d’être exhaustive.

Si les militaires et hommes politiques frélimistes sont très actifs dans les affaires, leur progéniture l'est aussi. Fils et filles des caciques du parti investissent à tout va, tous secteurs confondus. Filiano, Celso et Elsa Mutemba, les trois enfants du dernier ministre des Travaux publics sous Guebuza, Cadmiel Mutemba, ont ainsi assuré leur avenir par d'ambitieux investissements : après avoir fondé ensemble Capitalia Investimentos en 2007, ils se sont lancés en 2014 dans la gestion de biens immobiliers. Chinguane Sebastião Marcos Mabote, fils du premier chef d’état-major post-indépendance Sebastião Mabote (1975-1987), mort en 2001, a fondé en 2006 Lumininoc (installation électrique) avec des membres de la famille Guebuza, puis en 2009 le Grupo Hushaka (gestion d’investissements). Si le gouverneur de la province de Tete, Paulo Auade, nommé à ce poste en 2013, est actionnaire de plusieurs sociétés minières (Norinvest, Norbrita et Bisanka Lapides Nampula Lda), son fils Paulo Auade Junior n'a rien à lui envier côté business : il vient de créer à Maputo une agence de publicité, dont il est actionnaire via Magnus Holdings, qu'il a fondé en 2013 et qui couvre une large gamme d'activités (tourisme, exploration minière et forestière, conseil, etc.).

Dans la province septentrionale de Nampula.

Dans la province septentrionale de Nampula.

Les enfants de l’ancien général Alberto Chipande, cacique du Frelimo, mais aussi oncle biologique et « parrain » politique de l'actuel chef de l'État, ne sont pas en reste. Felicia, Joana, Nkutema Namoto, Alberto Junior et Doroteia Chipande, cousins du président, ont récemment enregistré à Maputo la société Sakudimba Segurança Pro, qui couvre un large spectre d’activités (sécurité, logistique, immobilier, prospection minière…), et ça n’est là qu’une partie de leurs investissements. En 2014, Muilene, fils du général Lagos Lidimu, également proche de l'actuel chef de l’État, et Simbili Alberto Puchar, fils du général Atanásio Salvador Mtumuke, avaient créé ensemble le Grupo Namatil (import-export) ; le propre frère du président de la République, Casimiro Cosme Nhussi, qui s’était jusque-là tenu loin des affaires et de la vie politique de son pays, a rejoint en début d’année l’actionnariat de cette société.

La confusion des genres entre sphère politique et business a marqué la présidence Guebuza, mais n’a donc pas concerné que ses proches. Elle frappe toute la classe dirigeante frélimiste, même si l’ancien chef de l’État en a été le symbole. Au début de cette année, des informations parues dans la presse italienne ont encore terni un mandat entaché par une montée vertigineuse de la corruption ; elles se basent sur des transcriptions d’écoutes téléphoniques de l’ancien patron d’ENI, Paolo Scaroni, qu’on entend évoquer un cadeau de Guebuza, un très beau terrain à Bilene (site touristique réputé de la province méridionale de Gaza), et des exemptions fiscales pour la compagnie pétrolière italienne.

Quelle voie de développement suit le Mozambique ?

Dans ce pays déjà extrêmement pauvre, essentiellement rural, où le climat difficile est régulièrement marqué par des sécheresses (comme en 1982-1984, ou en 1994-1995) et par des inondations terribles (en 2000, et à nouveau début 2015), la perspective d'un développement inclusif et empreint de justice sociale devrait constituer l'ambition principale. D'autant plus que le Mozambique se relève d'une décennie de guerre d’indépendance, et surtout de seize années de guerre civile qui ont épuisé le pays (900.000 morts, 5 millions de déplacés). Mais personne n'est dupe de l'illusion de croissance et de progrès qu'est sensée apporter l'exploitation de ressources naturelles. « À quoi va nous servir le gaz dans le nord ? À rien, déclare, lucide, un père de famille, Paulo, en grande banlieue de Maputo. On a déjà plein de barrages, et on ne paie pas notre électricité moins cher. On la paie même plus cher que les autres pays voisins. On finira peut-être même par payer le gaz plus cher. Ça ne va rien nous apporter. » La réalité est effectivement différente du rêve que la propagande frelimiste veut vendre, notamment en survalorisant dans la communication du gouvernement les macro-projets et leur effet-levier sur l'économie mozambicaine. La réalité de la croissance mozambicaine, c'est une hausse exponentielle des inégalités, une dégradation rapide de l'environnement, et l'enrichissement indécent d'une élite souvent occidentalisée, toujours corrompue, et volontairement coupée du peuple. Le tout au nom du progrès et du développement.

Zones affectées par la déforestation au Mozambique.

Sans retirer à la question sociale sa dimension prioritaire, il apparaît clairement que la menace que la croissance mozambicaine fait peser sur les milieux naturels est non seulement catastrophique, mais impacte également sur les communautés qui côtoient ces mêmes milieux. La déforestation reste l'un des pires fléaux que connait le Mozambique, notamment en termes de trafic illégal. Il se trouve que le bois mozambicain est d’excellente qualité et bon marché. Les appétits féroces qu’il suscite entraînent la destruction lente mais constante d’immenses zones forestières dans les provinces du centre et du nord du pays, en particulier celles de Sofala, de Zambézie et de Cabo Delgado. L’exploitation de bois y prospère en dehors de tout contrôle et sur fond de corruption, avec pour principal bénéficiaire la Chine.

En 2006, le Forum des organisations non-gouvernementales de la province de Zambézie (FONGZA) publiait un rapport au titre explicite, repris par la presse nationale : « Un take away chinois ! » – « take away » étant une expression utilisée au Mozambique pour désigner les plats à emporter. En 2008 encore, trois associations mozambicaines de défense de l’environnement évoquaient la disparition progressive des forêts de Zambézie. En juillet 2011, l’hebdomadaire mozambicain Savana publiait une longue enquête sur le trafic de bois à Mocuba, localité de la même région. Selon l’Inventaire forestier national, 0,58% du patrimoine forestier du Mozambique, soit 219.000 hectares, disparaît chaque année. Corroborant ces tendances, l’Université Eduardo Mondlane à Maputo a achevé cette année un rapport, financé par l’Union européenne, qui estime que le trafic de bois aurait augmenté de 88% entre 2007 et 2011. Non seulement les autorités mozambicaines n’ont pas voulu ou n’ont pas été capables de fournir les informations demandées pour la réalisation cette étude, mais elles ont également tout fait pour qu'une fois publiée, elle passe inaperçue. Car la quantité de bois coupée dépasse largement les quotas officiels. Les deux tiers voire les trois quarts des exportations se feraient illégalement. À cela s’ajoute un niveau surélevé de quotas accordés aux entreprises forestières, qui représente un manque à gagner fiscal considérable, de l’ordre de 10 à 11 millions de dollars au minimum – auxquels il faut ajouter 10 millions de dollars supplémentaires car les exportations légales sont systématiquement sous-évaluées pour favoriser les exportateurs sur le plan fiscal.

À nouveau en 2012, un rapport publié par le Centre pour la recherche forestière internationale (CIFOR) rappelait que, pour 30 millions de dollars d'exportation de bois répertoriés en 2009 par la douane mozambicaine en partance pour la Chine, les statistiques chinoises de 2010 faisaient état d'une importation de bois mozambicain d'une valeur de 134 millions de dollars. « Si les statistiques chinoises sont justes, peut-on lire dans le rapport, la différence est imputable à l'insuffisance des contrôles douaniers, ce qui signifie que le Mozambique a subi une perte considérable en termes de recettes fiscales. » Beaucoup plus récemment, des données de l’ONU Comtrade, compilées à celles de la World Resources Institute, ont montré, pour l’année 2014, une différence de 300 millions de dollars entre la valeur du bois déclaré à l’exportation du Mozambique (100 millions de dollars) et celle du bois qui, de fait, entre en Chine (400 millions de dollars) ; un différentiel qui a crû ces dernières années (le bois mozambicain entrant en Chine était encore inférieur à 90 millions de dollars en 2009), ce qui révèle l’inefficacité des contrôles contre l’abattage et le commerce illégal – la valeur du bois mozambicain importé en Chine a même doublé, juste entre 2013 et 2014.

Une autre étude, réalisée cette fois par l'Agence Britannique d'Investigation et publiée il y a tout juste un an, révélait que 93% de l'exportation de bois mozambicain vers la Chine serait effectuée de manière illégale. L'exportation illégale de bois aurait même fait perdre depuis 2007 environ 108 millions d'euros de taxes à l'État mozambicain, ajoute l'Agence britannique, qui suppute que cette activité criminelle profite à de hauts responsables du gouvernement mozambicain. De fait, les taxes de l'exploitation agroforestière ne sont pas réaffectées aux communautés concernées. En dépit de la saisie chaque année de centaines de conteneurs de bois destinés à la Chine dans les ports mozambicains (essentiellement celui de Nacala d’ailleurs), le commerce prospère. Un vaste système marqué par la corruption à tous les niveaux (riverains, douaniers, services provinciaux des forêts et de la faune, directions provinciales de l’industrie et du commerce, etc.) s’est mis en place – le trafic de bois y serait un des plus élevés au monde – et menace clairement l’écosystème mozambicain. Selon une enquête de l’Environmental Investigation Agency, de hauts responsables ont été ou sont impliqués dans le trafic de bois, y compris des ministres de l’agriculture. Le dernier ministre du président Guebuza à ce poste, José Pacheco, était ainsi accusé de détenir des parts dans une société forestière privée, créée à l'époque de sa nomination au ministère.

Les trafics sont en hausse dans tout le pays, et l'évolution politique et économique actuelle ne laisse pas présager une tendance à la baisse pour les prochaines années, bien au contraire. Outre celui du bois, celui de l'ivoire est un véritable fléau pour la faune mozambicaine. « Le dernier comptage réalisé au Mozambique montre une baisse dramatique de 48% du nombre d’éléphants dans les cinq dernières années, passant de 20.000 à 10.300 individus, déclarait l’organisation américaine Wildlife Conservation Society, dans un communiqué diffusé le 26 mai dernier. Cette baisse est due au braconnage effréné qui vise les populations d‘éléphants les plus nombreuses. » L’organisation américaine, qui a réalisé ce recensement par avion sur un échantillon de 10% du territoire, précise en outre que 95% des éléphants décimés l’ont été dans la partie septentrionale du Mozambique, qui jouxte la frontière avec la Tanzanie voisine, et donc du fait de la venue en masse de braconniers tanzaniens.

Dans la province centrale de Zambézie.

Le Mozambique poursuit donc son petit bonhomme de chemin, s'insérant dans les boulevards tous tracés qu'ont déjà traversés auparavant tant de pays au profil similaire. L'Histoire se répète, et la classe mozambicaine n'en retient pas les leçons. La mauvaise gestion de la croissance urbaine et démographique est à cet égard emblématique, puisque la planification du territoire y demeure quasi-inexistante et très mal pensée, quand elle n'obéit pas juste à des pratiques népotiques et confiscatoires.

La hausse des inégalités et l'émergence de banlieues paupérisées dans le Grand Maputo sont à l'origine d'une hausse de la criminalité. En légère baisse récemment, le nombre de kidnappings, un fléau qui frappe surtout des hommes d'affaires asiatiques et leurs familles, s'est établi à 42 cas l'année dernière. Cette année, huit rapts ont été répertoriés rien qu'à Maputo, dont trois juste en juin. Les villes de Beira, Inhambane et Nampula sont aussi touchées. Le nombre de tués a quant à lui augmenté de 10% en 2014, et de nombreux assassinats sont perpétrés par des tueurs à gage. Les partis d'opposition ont par ailleurs critiqué la légèreté avec laquelle deux meurtres notoires, commis par balle en pleine rue et en journée, ont été abordés, à savoir celui du juge Dinis Silica, le 8 mai 2014, alors qu'il enquêtait justement sur la vague de rapts susmentionnée, et celui de Gilles Cistac, constitutionnaliste très critique envers le pouvoir, le 3 mars dernier. Autre cas : Momad Bashir, homme d'affaires puissant soupçonné de trafic de drogue, était kidnappé en novembre dernier par un groupe non-identifié (composé de Mozambicains, de Zimbabwéens et de Nigérians, selon les dires du principal intéressé), puis libéré après 38 jours de captivité, dans la plus grande opacité.

Le Mozambique : aucune perspective pour une population qui souffre

Interrogé par le journal d'opposition Savana le 12 décembre dernier, le célèbre écrivain mozambicain Mia Couto déclarait : « Il est nécessaire de [...] s'accorder en interne [dans les trois principaux partis] pour que nous comprenions mieux les propositions qu'ils apportent aux Mozambicains. Parce que dans le fond, [...] nous discutons des noms et des couleurs politiques, mais nous ne discutons pas une philosophie, une proposition concrète pour voir ce qui est différent dans les idées de chacun de ces partis. Plutôt que de discuter des idées, des propositions d'avenir, on discute de noms, ce qui ne garantit pas un futur qui nous permet d’être heureux. » C'est bien le drame de ce pays, de ne pas pouvoir se choisir une voie de développement : elle s'impose par la force des choses, par la force des intérêts convergents d'une élite politique et économique corrompue et égoïste. Dans ce contexte de croissance et d'afflux d'investissements, les partis se disputent un partage du pouvoir, mais ne s'opposent pas pour proposer des programmes alternatifs les uns aux autres.

Catuane, district de Matutuine, dans le sud de la province de Maputo.

Catuane, district de Matutuine, dans le sud de la province de Maputo.

Rappelons une réalité que la gentrification de Maputo fait souvent oublier : classé au 178ème rang mondial en termes d'IDH, le Mozambique demeure l'un des pays les plus pauvres du monde, ce qui se traduit par des besoins primaires considérables auxquels les macro-projets très médiatisés ne répondent pas. Une majorité écrasante de la population vit sous le seuil de pauvreté, l'espérance de vie ne dépasse pas les 50 ans, et plus d’un tiers de la population serait en situation de sous-alimentation, selon le Programme alimentaire mondial  une situation aggravée lors de la saison des pluies, entre décembre et février. La xima, maigre bouillie de farine à base de maïs ou de manioc, reste le plat principal du Mozambicain lambda, quand ce n’est pas son seul élément de consommation ; et bien que bourratif, elle se trouve être un aliment particulièrement pauvre en nutriments.

À la question alimentaire s'ajoute aussi l'enjeu de l'assainissement. Entre 2000 et 2014, on estime à 127.000 le nombre d’enfants de moins de 5 ans décédés pour ne pas avoir eu un accès régulier à des latrines basiques. En effet, sans infrastructures sanitaires de base, les enfants vivent et jouent dans les zones marquées par le fécalisme à ciel ouvert ; et, selon de nombreuses ONG de ce secteur, sept à huit enfants sur dix au Mozambique n’ont toujours pas accès à une latrine basique, ce qui s’accompagne souvent d’une consommation d’eau insalubre. Au total, ce sont 19,9 millions de personnes dans tout le pays qui ne bénéficient pas encore de latrines. Cette carence contribue à trois des principales causes de mortalité infantile au Mozambique : la dénutrition, la pneumonie et la diarrhée. En novembre dernier, la représentation d’UNICEF au Mozambique déclarait que « si nous regardons les couches les plus pauvres de la population, l’utilisation de latrines est proche de zéro ». Le fléau touche le territoire national dans son ensemble, mais le niveau de pauvreté des provinces septentrionales et les pluies violentes qui s’y abattent chaque année y accroissent évidemment les risques sanitaires. À Inhambane par exemple, au sud, 25% des 1,4 millions d’habitants n’ont pas accès à des latrines ; ce chiffre dépasse allègrement la barre des 50% dans certains districts de provinces du nord, comme la Zambézie ou le Niassa. En outre, l’UNICEF note des cas de viols dans la brousse lorsque des femmes s’y rendent pour satisfaire leurs besoins naturels.

Le niveau d'éducation est catastrophique. À peine plus de 80% des enfants sont scolarisés (chiffres officiels probablement surestimés), sachant que cela induit à peine 3 ou 4 heures de cours par jour, pour des classes très souvent surchargées et sous-équipées (quand les murs de l'école existent). Au moins 30% des professeurs ne sont pas formés. Et selon les estimations, plus de 35.000 écoles devraient être construites pour répondre aux besoins. Là encore, ceux-ci n’ont absolument pas été anticipés, alors que l’explosion démographique est constatée depuis plus d’une décennie.

Engagées dans une approche économique ultra-libérale, les autorités mozambicaines ne touchent que du bout des doigts les carences de base qui touchent massivement tant de Mozambicains. La misère et la paupérisation sont d'autant moins problématiques qu'elles n'empêchent pas l'enrichissement de l'élite politique et économique – voire elles le facilitent – et que les groupes les plus vulnérables n'ont aucun moyen de pression sur les pouvoirs publics. Les associations mobilisées pour plus de transparence et d’égalité existent, et elles doivent compter avec un État dont la colonne vertébrale reste ce vieux parti sclérosé qu'est le Frelimo. À divers niveaux, les organisations de la société civile mènent des actions de plaidoyer et d'information pour défendre les droits des familles face aux investisseurs. Parmi elles, on peut en citer certaines de dimension nationale, comme le Centre d’Intégrité Publique (CIP) et la Ligue des Droits Humains (LDH), déjà mentionnés, mais aussi Justice environnementale (JA), Fórum Mulher et Centro Terra Viva (CTV) ; d'autres travaillent à l’échelle de certains districts ou de certaines provinces, et jouent un rôle déterminant de relai avec les communautés et les citoyens, comme l’Association de l’Environnement (AMA) à Cabo Delgado, Kuwuka Jda dans la province de Maputo, le Centre de Coordination pour l'Hygiène, l'Eau et l'Assainissement (CECOHAS) en Zambézie, ou encore l'Union Provinciale des Paysans de Tete (UPCT) et l'Association d'Appui et d'Assistance Juridique aux Communautés (AAAJC), dans la province de Tete. Sans compter les âmes de bonne volonté qui, dans les villages, dans les communautés affectées, s'organisent pour faire valoir leurs droits, que ce soit pour se défendre face à des investisseurs agressifs, ou pour porter des revendications ou des actions de plaidoyer auprès des autorités publiques. Il s'agit aussi de rendre hommage à ces hommes et à ces femmes qui luttent pour plus de justice et de démocratie, dans des conditions somme toute très compliquées, et sans appui de l'État – voire contre lui.

En 1975, lors de son discours de Beira déclamé à l’occasion de sa tournée nationale post-indépendance, Samora Machel annonçait, clairvoyant : « Il va apparaître au Mozambique des capitalistes noirs, qui vont tenter d’exploiter d’autres noirs. Il a étudié un peu, il s’est diplômé : s’il a son diplôme, c’est suffisant, il est autorisé à exploiter ! […] Vous êtes tous pauvres ici. Tous pauvres. D’ici trois ans, nous verrons se bâtir des édifices de quinze étages. D'où vient l'argent pour cela ? […] Si je fais bâtir un immeuble, faîtes-moi la faveur de me poser la question. Vous entendez ? Demandez moi : "Alors, camarade Samora, d'où vient cet argent ?" » Une déclaration d'autant plus cocasse que les « capitalistes noirs » et les « exploitants » sont aujourd'hui issus de son propre parti, et que certains de ses enfants eux-mêmes ont investi dans le secteur minier, en créant notamment avec d'autres caciques du Frelimo la société Montepuez Ruby Mine, qui exploite l'unique mine de rubis du Mozambique, dans le district de Montepuez, à Cabo Delgado – un projet qui a mis fin à l'extraction minière artisanale aux dépens des communautés locales. Conformément aux propos de leur premier président, souhaitons aux Mozambicains de bonne volonté qu’il leur soit enfin donné à l’avenir de pouvoir poser la question de la responsabilité publique à leur classe politique. Le chemin pour cela est encore bien long.

Le paysage de la capitale mozambicaine est dominé par de grandes tours en construction.

Le paysage de la capitale mozambicaine est dominé par de grandes tours en construction.

Le passage suivant est tiré de l’ouvrage Les damnés de la terre, de Frantz Fanon, publié en 1961. Dans le chapitre intitulé «Mésaventures de la conscience nationale », l'auteur y décrit le phénomène de domination de la nouvelle bourgeoisie nationale dans les pays africains devenus indépendants, et le rôle du président de la République, du « leader », dans cette forme « africaine » de dictature bourgeoise. Bien qu'écrit en 1961 (et décrivant la situation de nombreux pays africains alors officiellement affranchis de la tutelle coloniale), cet extrait s'applique extrêmement bien, avec un sens de l’anticipation surprenant, au cas du Mozambique (devenu indépendant en 1975).

L’État qui, par sa robustesse et en même temps sa discrétion, devrait donner confiance, désarmer, endormir, s’impose au contraire spectaculairement, s’exhibe, bouscule, brutalise, signifiant ainsi au citoyen qu’il est en danger permanent. Le parti unique est la forme moderne de la dictature bourgeoise sans masque, sans fard, sans scrupule, cynique.

Cette dictature, c’est un fait, ne va pas très loin. Elle n’arrête pas de sécréter sa propre contradiction. Comme la bourgeoisie n’a pas les moyens économiques pour assurer sa domination et distribuer quelques miettes à l’ensemble du pays, comme, par ailleurs, elle est préoccupée de se remplir les poches le plus rapidement possible, mais aussi le plus prosaïquement, le pays s’enfonce davantage dans le marasme. Et pour cacher ce marasme, pour masquer cette régression, pour se rassurer et pour s’offrir des prétextes à s’enorgueillir, la bourgeoisie n’a d’autres ressources que d’élever dans la capitale des constructions grandioses, de faire ce que l’on appelle des dépenses de prestige.

La bourgeoisie nationale tourne de plus en plus le dos à l’intérieur, aux réalités du pays en friche et regarde vers l’ancienne métropole, vers les capitalistes étrangers qui s’assurent ses services. Comme elle ne partage par ses bénéfices avec le peuple et né lui permet aucunement de profiter des prébendes que lui versent les grandes compagnies étrangères, elle va découvrir la nécessité d’un leader populaire auquel reviendra le double rôle de stabiliser le régime et de perpétuer la domination de la bourgeoisie. La dictature bourgeoise des pays sous-développés tire sa solidité de l’existence d’un leader. Dans les pays développés, on le sait, la dictature bourgeoise est le produit de la puissance économique de la bourgeoisie. Par contre dans les pays sous-développés le leader représente la puissance morale à l’abri de laquelle la bourgeoisie, maigre et démunie, de la jeune nation décide de s’enrichir.

Le peuple qui, des années durant, l’a vu ou entendu parler, qui de loin, dans une sorte de rêve a suivi les démêlés du leader avec la puissance coloniale, spontanément fait confiance à ce patriote. Avant l’indépendance, le leader incarnait en général les aspirations du peuple indépendance, libertés politiques, dignité nationale. Mais, au lendemain de l’indépendance, loin d’incarner concrètement les besoins du peuple, loin de se faire le promoteur de la dignité réelle du peuple, celle qui passe par le pain, la terre et la remise du pays entre les mains sacrées du peuple, le leader va révéler sa fonction intime : être le président général de la société de profiteurs impatients de jouir que constitue ta bourgeoisie nationale.

En dépit de sa fréquente honnêteté et malgré ses déclarations sincères, le leader est objectivement le défenseur acharné des intérêts aujourd’hui conjugués de la bourgeoisie nationale et des ex-compagnies coloniales. Son honnêteté, qui est une pure disposition de l’âme, s’effrite d’ailleurs progressivement. Le contact avec les masses est tellement irréel que le leader en arrive à se convaincre qu’on en veut à son autorité et qu’on met en doute les services rendus à la patrie. Le leader juge durement l’ingratitude des masses et se range chaque jour un peu plus résolument dans le camp des exploiteurs. Il se transforme alors. En connaissance de cause, en complice de la jeune bourgeoisie qui s’ébroue dans la corruption et la jouissance.

Les circuits économiques du jeune État s’enlisent irréversiblement dans la structure néo-colonialiste. L’économie nationale, autrefois protégée, est aujourd’hui littéralement dirigée. Le budget est alimenté par des prêts et par des dons. Tous les trimestres, les chefs d’État eux-mêmes ou les délégations gouvernementales se rendent dans les anciennes métropoles ou ailleurs, à la pêche aux capitaux.

Frantz Fanon, Les damnés de la terre. Éditions François Maspero, 1961.

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