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Par Jorge Brites.

Cela n’a rien de nouveau, l’Europe n’a pas bonne presse depuis déjà quelques années. De plus en plus impopulaire, l’Union européenne, qui est l’organisation portant l’ambition de la construction européenne, et qui s’en est approprié les symboles, évoque désormais davantage le libéralisme économique, la rigueur budgétaire et le rapport de force que la solidarité et l’amitié entre les peuples. Pire encore, l'image technocratique qu'elle renvoie aux gens prend le pas sur les valeurs de paix et de démocratie qui ont longtemps constitué sa raison d'être. Ses bâtisseurs pouvaient se targuer d’un bilan positif en termes de régimes démocratiques et de préservation de la paix, mais entretemps, le tableau d'une Europe prospère et tranquille a bien changé.

Or, chose surprenante, c'est bien dans un passé proche, en 2012, et non il y a un demi-siècle, que l’Union européenne s'est vue attribuer le Prix Nobel de la Paix. À cette date, nous étions pourtant dans un contexte (toujours d'actualité) de politiques de rigueur et d’accroissement des inégalités et de la pauvreté. Autant de sources potentielles de tensions, de conflits et de xénophobie. Sans compter la politique extérieure des pays européens qui semble parfois davantage déstabilisatrice que pacificatrice. Alors l'Europe, comme construction régionale et comme ensemble géopolitique, est-elle toujours facteur de paix ?

Le 5 juillet dernier, le peuple grec se prononçait à une large majorité (61,31% des voix) contre les mesures de rigueur budgétaire exigées par la Commission européenne, la Banque Centrale européenne et le Fonds Monétaire International pour prolonger les programmes de refinancement de la dette grecque. Le même mois pourtant, le gouvernement grec cédait aux pressions de ses homologues européens et adoptait un paquet de mesures quasi-identiques, ignorant de fait le résultat du référendum qu’il avait lui-même convoqué. Les dirigeants européens n’en sont pas à leur coup d’essai pour ce qui est de passer outre le choix exprimé par un peuple dans les urnes. On se souvient évidemment du Traité de Lisbonne portant la réforme des institutions communautaires et consolidant l’orientation libérale de l’Union européenne. Adopté par les parlements français et néerlandais en 2008, il s’agissait pourtant d’une version édulcorée du Traité établissant une Constitution pour l’Europe rejeté par référendum en France et aux Pays-Bas au printemps 2005. On se souvient du Danemark en 1992, sur Maastricht, et de l’Irlande en 2001, sur le traité de Nice, puis en 2008 sur celui de Lisbonne, que l’on a fait systématiquement revoter l’année suivante pour que la consultation réponde au choix des dirigeants européens. L'indifférence voire le mépris suscité par les résultats des différents scrutins, dès lors qu’ils ne conviennent pas au bon-vouloir de nos élites, ne laisse aucun doute sur le caractère anti-démocratique du cadre et des politiques européennes.

Il n’est donc pas surprenant que l’argument d’une Europe comme espace de libertés et de démocratie nous touche de moins en moins. La démocratie ne saurait être palpable lorsque les peuples ne sont pas et ne se sentent pas écoutés. Et la liberté se trouve naturellement limitée dans un contexte d’accroissement des inégalités et de la pauvreté. Car, dans une société où tout s’achète, où tout se vend, le citoyen pauvre ou endetté n’est évidemment pas un citoyen libre.

Pour des générations nées après la Seconde Guerre mondiale, l’argument de la paix ne touche plus beaucoup non plus. Cet argument est d'ailleurs de moins en moins vrai. Dans son entourage proche d’abord : on a longtemps avancé que l’Union européenne constituait un facteur de stabilisation dans son voisinage. Ce fût vrai au début des années 2000, quand la perspective de l'adhésion favorisa un consensus politique dans certaines républiques d'ex-Yougoslavie, au moins pour éviter un retour de la violence. Le conflit russo-géorgien d’août 2008 et la guerre en Ukraine depuis bientôt deux ans, ainsi que la persistance de conflits gelés dans les Balkans (en Bosnie-Herzégovine notamment) et l’ex-URSS, laissent finalement à penser qu’il n’en est rien. De même que la multiplication des zones de conflit en tout genre et de guerres civiles au Moyen-Orient et sur le pourtour méditerranéen depuis plus de dix ans. Au contraire, couplé aux adhésions à l’Alliance atlantique, l’élargissement de l’Union européenne a pu s’avérer un facteur de tensions.

De la guerre en Irak de 2003 au conflit ukrainien démarré l’année dernière, en passant par les interventions israéliennes au sud-Liban en 2006 et à Gaza en 2008, la guerre civile en Libye, au Yémen et en Syrie, ou encore le coup d’État en Égypte, on voit bien qu’au mieux, lorsque les États membres de l’Union européenne ne sont pas eux-mêmes à l’origine des conflits, l’Europe s’avère collectivement bien démunie à les stopper. Et l’alignement systématique de certains États-membres avec la position américaine entraîne d’ailleurs souvent l’Europe dans une logique de « blocs » contre le monde arabo-musulman ou contre la Russie. France et Royaume-Uni en viennent à dépasser les limites du droit international, et comme l’ont fait tant de fois les États-Unis par le passé, se lancent dans des aventures militaires au nom de « guerres justes » qui en réalité n’apportent ni paix ni solution politique viable. Ce fut le cas en Libye en 2011, et c’est à présent le cas en Irak et en Syrie, depuis plusieurs mois. À cela il faut ajouter une spécificité bien française, à savoir la volonté de Paris de maintenir sa capacité d’ingérence dans sa « zone d’influence », à savoir la Méditerranée et l’Afrique centrale et de l’Ouest – d’où aussi les interventions au Mali en 2011 et en Centrafrique en 2013.

En opposition avec la posture de la diplomatie française lors de l’intervention américano-britannique en Irak en 2003, cet élan interventionniste observé depuis cinq ans vient mettre l’Europe en contradiction avec elle-même, dès lors que ces interventions dépassent les limites du droit. D’abord parce qu’elles révèlent la faiblesse d’une action diplomatique européenne concertée et coordonnée. Ensuite et surtout parce qu’elles vont à l’encontre d’une logique de sécurité collective basée sur le droit et sur des mécanismes de dialogue dans le cadre de l’ONU – une logique qui prélaverait si l’Union européenne était forte, cohérente et unie sur la scène extérieure.

L'adage « L'Europe, c'est la paix » est-il toujours d'actualité ?

Le Prix Nobel de la Paix attribué à l’Union européenne : une mascarade décalée ?

Une société en paix ne l’est pas uniquement si elle évite les guerres entre États. Il existe d’autres formes de conflits. Or, les conflits sociaux générés par les politiques de coupes budgétaires, par les privatisations et la mise en concurrence de services publics, se sont multipliés ces dernières années, souvent dirigés contre les gouvernements en place et l’Union européenne. Dans ces mouvements sociaux, on trouve de plus en plus l’emprunte d’un ressentiment violent entre nations européennes : peuples méditerranéens contre Allemagne (les photos-montages de la chancelière Angela Merkel comparée à Hitler dans les manifestations en Grèce sont à cet égard éloquentes), peuples du nord contre peuples du sud, accusés d’être assistés et de refuser les réformes, etc.

L’Allemagne porte une grande responsabilité dans cette situation, car il convient de rappeler que les relations entre États au sein de l'Union européenne ne sont pas faites que de poignées de main et d'accolades marquant la réconciliation franco-allemande, mais aussi de rapports de force ; et qu'aujourd'hui, depuis la fin de la Guerre froide, ce rapport de force est largement favorable à nos voisins d'outre-Rhin.

Emmanuel Todd expliquait assez bien cet état de fait dans l’émission Ce soir (ou jamais !) du 10 mai 2013, sur France 2 : « Il y a eu un évènement très important qui est la réunification de l’Allemagne. Les règles du jeu ont changé, les rapports de force ont changé. L’Allemagne est redevenue elle-même, en un sens, c’est-à-dire que c’est redevenu un pays qui est beaucoup plus puissant que la France. En termes industriel, c’est évident. Et en termes de masse démographique, […] on est tout à fait sorti de cette période. […] Mitterrand a eu cette fausse manœuvre de l’euro car il voyait revenir cette puissance allemande autonome. Mais les Français ne sont pas dans la réalité quand ils pensent toujours en termes de couple franco-allemand ». Et le démographe et historien français d’ajouter, le 9 décembre suivant, sur France 2 : « Les choses se sont inversées. Autrefois, l'Europe avait été construite avec l'idée d'une collectivité de protection. [...] L'Europe, avec en son cœur l'euro, a recréé des situations de compétition [...] maximale. La rigidité des conceptions européennes, la rigidité de l'euro, fait que l'Europe lance les nations européennes, qui restent très différentes, les unes contre les autres. […] Des nations [...] s'affrontent en termes de puissance. [...] L'Europe est devenue exactement le contraire de ce qu'elle était au départ. […] C'est devenu un monde hiérarchique. »

À cette nouvelle configuration continentale s’ajoute une libération des discours populistes et anti-immigration de manière générale. Or, qui peut décemment penser que la montée des formations politiques d’extrême-droite et de la xénophobie ne constitue pas déjà, en soi, un facteur potentiel de tensions et de conflits ? Ces tendances sont rendues possibles par l’échec de politiques désastreuses qui, sous couvert d'idéal européen, mettent en œuvre un programme économique orienté idéologiquement et créateur d’inégalités.

Comment ne pas s’étonner, dans un tel contexte, qu’ait été reçue avec autant de circonspection l’attribution du Prix Nobel de la Paix à l’Union européenne en 2012 ? Rappelons que dans son testament, Alfred Nobel, mort en 1896, estimait que le prix devait récompenser « celui qui aura agi le plus ou le mieux pour la fraternisation des peuples, l’abolition ou la réduction des armes permanentes ainsi que pour la formation et la diffusion de congrès de la paix ». Certes, le Comité norvégien nous avait déjà habitués à des choix polémiques – l'un des derniers en date étant celui de Barack Obama en 2009, alors tout fraîchement élu Président des États-Unis, « pour ses efforts extraordinaires afin de renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples » (Comité du Prix Nobel).

Dans le cas de l’Union européenne, on peut comprendre, en prenant du recul et en tâchant de regarder loin derrière nous, ce qui a pu motiver cette désignation. Le Comité la justifie d’ailleurs en ces termes : « pour avoir contribué pendant plus de six décennies à promouvoir la paix et la réconciliation, la démocratie et les droits de l’Homme en Europe ». Il a également encensé la politique d’élargissement de l’Union qui, depuis les années 1980, est parvenue à intégrer, en échange de réformes démocratiques, d’anciennes dictatures comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal, et plus récemment, une dizaine d’anciens pays communistes d’Europe de l’Est et du Sud-Est.

Nous ne nous attarderons pas ici à nous interroger si c’est la construction européenne qui a contribué à la paix, ou si à l’inverse ce sont la paix et la Guerre froide qui ont poussé les États d’Europe de l’Ouest à se rapprocher au sein d’une coopération politique et économique. Plusieurs faits sont là et viennent plutôt appuyer le choix du Prix Nobel : malgré la menace soviétique, la Communauté Économique Européenne (CEE) n’a jamais admis en son sein un État non-démocratique et ne respectant pas un minimum les droits humains. Contrairement à l’Association européenne de libre-échange (AELE) par exemple, fondée en 1960 par le Royaume-Uni qui souhaitait concurrencer la CEE, et qui comptait le Portugal, dictature salazariste, parmi ses membres. Or, le principe de la démocratie, la liberté d’opinion, ou encore le respect du droit des minorités et de la dignité humaine, peuvent aisément être considérés comme des facteurs de paix – et ils constituent des critères d’adhésion à l’Union européenne. Malgré tous les reproches que l’on peut lui adresser, notamment lorsqu’elle laisse la realpolitik et ses intérêts économiques prendre le pas sur ses valeurs (comme ce fût le cas en 2005 par exemple, lorsque la Commission européenne signa avec le Maroc un accord de pêche incluant les eaux du Sahara occidental, pourtant sous occupation illégale), l’UE reste aujourd’hui, en tant qu’entité juridique, l’un des acteurs majeurs de la paix et du développement durable dans le monde. Pas difficile, me direz-vous, lorsqu’on a en face la Chine et les États-Unis. Mais tout de même.

Ce qui porte à polémique dans le choix du Prix Nobel, c’est surtout le calendrier. On aurait mieux compris une telle attribution en 2004, pour célébrer l’adhésion de dix nouveaux États, dont huit issus de l’ancien bloc de l’Est. Déjà à ce moment-là, des arguments auraient pu être soulevé contre le Nobel : l’intervention américano-britannique en Irak, l’année précédente, avait provoqué des dissensions diplomatiques en Europe et révélé le peu de considération de certains de ses membres pour le droit international, ainsi que des visions différentes sur les méthodes pour arriver à la paix et à la démocratie – d’autant que la plupart des nouveaux entrants participaient à l’intervention ou la soutenaient. En outre, 2004 a vu la République de Chypre adhérer à l’Union européenne après le rejet par référendum d’un plan de paix pour l’île éponyme (dit « Plan Annan », du nom de l’ancien Secrétaire général des Nations Unies). Mais l'UE en tant que personnalité juridique n'étant pas responsable de ces positions, au moins cette année 2004 aurait été celle d’un grand événement symbolique : la « réunification » de l’Europe au sein d’une communauté de coopération politique et économique, au-delà de l’ancien « rideau de fer ». La même année voyait une date fixée pour le démarrage des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne et la finalisation d’un projet de Traité établissant une Constitution pour l’Europe. En bref, la construction européenne allait de l’avant. Même 2007 aurait pu constituer une date plus appropriée, puisque complétait un demi-siècle d’efforts et de compromis depuis l’entrée en vigueur du Traité de Rome en 1957, en plus de voir deux États d’Europe du Sud-Est rejoindre le club, la Bulgarie et la Roumanie.

L’année 2012 ne s’inscrit en revanche en rien comme une année importante dans la construction européenne. Au contraire, la signature le 2 mars 2012 du Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (TSCG) consacre la pérennité de politiques européennes qui contribuent à accroître les inégalités et les tensions sur le continent. Quant aux réformes du secteur bancaire, elles n’interviennent qu’en 2013. L’Union européenne reste minée par une crise économique qui menace la paix sociale, d’autant qu’elle est associée à raison à la forte rigueur budgétaire mise en place dans l’ensemble des pays surendettés d’Europe du Sud (Espagne, Chypre, Grèce, Italie et Portugal), comme membre de la Troïka (UE-FMI-BCE) représentant les créanciers internationaux. Or, les plans de réajustement structurel constituent des facteurs de récession, selon l’avis de nombreux économistes, et créent donc de la pauvreté et du chômage tout en réduisant drastiquement les moyens d'agir à disposition des États.

Si l’on prend le cas de la Grèce, où le gouvernement a été contraint d’imposer de sévères mesures d’austérité à ses citoyens pour amorcer un remboursement de sa dette, de nombreuses coupes budgétaires ont été effectuées et le chômage a augmenté de 16% en moins de deux ans. Le pays a connu sa plus grande récession depuis près de quarante ans, et a vu une immense partie de son patrimoine vendu à des montants en-deçà des prix du marché. Les difficultés économiques ont eu de lourdes conséquences sur le quotidien des Grecs, dont l’émergence d’une nouvelle catégorie de pauvres. Selon une étude britannique rendue publique à l’automne 2011 et portée par David Stuckler, sociologue de l’Université de Cambridge, bon nombre de Grecs n’ont plus accès aux soins faute de moyens, et d’autres ont désormais recours à la prostitution pour gagner leur vie. Celui-ci indiquait ainsi, à l’occasion de cette étude, avoir constaté « des tendances très inquiétantes, un doublement des cas de suicides, une hausse des homicides, une augmentation de 50% des infections au virus HIV et des gens qui […] disent que leur santé a empiré mais qu’ils ne peuvent plus consulter de médecins même s’ils devraient le faire ». Le 20 mai 2013, une augmentation des suicides de 26,5% en un an était dévoilée par l’institut grec de la statistique (Elstat) – une hausse spectaculaire dans un pays où le taux de suicide est traditionnellement parmi les plus bas d’Europe. Des statistiques diffusées lors du congrès de la Fédération mondiale pour la santé mentale, qui s’est tenu à Athènes en mars 2013, montraient par ailleurs qu’il est devenu plus difficile de consulter un spécialiste en santé mentale en Grèce ; dans certaines régions du pays, on est passé en trois ans de quinze jours à deux mois et demi d’attente avant de pouvoir obtenir un rendez-vous.

Et la dégradation du niveau de vie et des soins de santé ne concernent pas que la Grèce. En Italie, la baisse du pouvoir d’achat provoquée par les mesures d’austérité a eu des conséquences directes sur le budget que les Italiens consacrent à leur santé : « environ 9 millions d’Italiens renoncent désormais à se faire soigner pour des troubles ou maladies de faible ou de moyenne gravité », rapportait en 2013 Walter Ricciardi, directeur de l’Observatoire national de la santé de l’Université catholique de Rome. Par ailleurs, la consommation d’antidépresseurs y a beaucoup augmenté depuis le début de la crise : on est passé d’une moyenne de 8,18 doses quotidiennes pour 1 000 habitants en l’an 2000 à 35,72 doses en 2010.

Au Portugal également, plus du tiers des centres de santé ont manqué de matériel de base rien que pour l’année 2012, un chiffre qui s’est accru depuis. Gants, blouses ou vaccin contre le tétanos leur ont fait défaut plus de dix fois cette année-là, selon une étude effectuée auprès des Unités de santé familiale (USF), qui regroupent des médecins généralistes et des infirmiers. Seuls 13% des centres n’ont rencontré aucun problème. Une tendance que la contestation sociale ne parvient pas à remettre en cause.

Dans ce contexte de dénuement social et sanitaire grandissant, voir l’Union européenne comme un facteur de paix s'avère évidemment difficile. Comme souligné plus haut, aux conflits sociaux s’ajoute la montée en force des mouvements et partis d’extrême-droite. Là encore, le cas de la Grèce, où le parti Aube dorée a fait son entrée au parlement en juin 2012 en obtenant 18 députés sur les 300 de l’assemblée il en avait toujours 17 à l'issue du scrutin de janvier 2015), est très illustratif. La formation néo-nazie s’appuie notamment, dans sa rhétorique, sur le rejet de la classe politique traditionnelle et l’afflux de migrants à destination de l’Europe, dont beaucoup restent coincés en Grèce, porte d’entrée de l’Union.

La nécessité pour l'Europe de remettre à plat sa grille de lecture

Des décennies de paix internationale au sein de l'Union européenne nous ont laissés bien trop solidement persuadés que la paix était quelque chose d'acquis, que l'on ne reviendrait plus jamais dessus, comme si l'Histoire était dorénavant tracée. La situation actuelle comprend pourtant un certain nombre d'éléments qui nous renvoient à des époques de tension ayant précédé des conflits violents, voire des guerres mondiales et totales. Ainsi, comme dans la période précédant 1789 et la Révolution française, on observe un peu partout en Occident une forte hausse des inégalités, une élite économique qui assume de moins en moins sa fonction sociale de redistribution, des tensions dues à une expansion de la précarité à la faveur d'une baisse du budget de l'État, une élite politique clairement déconnectée des préoccupations des habitants et en perte de légitimité.

De même, les parallèles possibles avec l'entre-deux guerres et la montée du nazisme sont nombreux : crash boursier suivi d'une crise économique et d'une forte hausse du chômage, élites politiques décrédibilisées et impopulaires, remise en question du paysage politique traditionnel avec l'émergence de leaders populistes, développement des discours et actes xénophobes, montée en puissance des organisations d'extrême-droite et du racisme de manière générale, manipulations identitaires, etc.

S'il est vrai que comparaison n'est pas raison, ces indices doivent nous alerter sur les risques de débordements et de hausse des tensions sociales et politiques. Les dirigeants européens doivent réagir en faveur de la paix, et pour cela revoir leur action, car la pauvreté et les inégalités sont bien des facteurs de conflit. La grande difficulté réside en ce que l'équilibre des puissances a été modifié depuis 25 ans en Europe : la réunification allemande en 1990 et l'élargissement de 2004 ont donné à Berlin le poids de la démographie et une main d'œuvre bon marché. L'Allemagne est désormais au cœur du système européen. Or, face à une Allemagne accusée, au mieux, de défendre ses intérêts aux dépens de l'Europe du Sud, et au pire de velléités hégémoniques (sur un plan économique et commercial... et par contrecoup politique), l'Europe manque clairement de visionnaires. En France, en Italie, en Espagne, au Royaume-Uni, les dirigeants s'avèrent de simples gestionnaires, faibles et sans vision pour leur pays et pour le continent – en dehors du maintien coûte que coûte d'une ligne économique libérale qui nous conduit dans le mur à bien des niveaux.

Ne nous voilons pas la face : l'avenir est sombre pour la paix en Europe, car aucune prise de conscience, aucune mesure à la hauteur des enjeux en cours n'est à l'ordre du jour. La gestion de l'actuelle crise des migrants et les réactions à la fois pathétiques et effrayantes qu'elle suscite n'est qu'un motif supplémentaire pour se montrer pessimiste. Les cartes sont entre les mains d'une élite politique et économique qui ne voit pas l'état de nos sociétés et les tendances de moyen et long termes. Des sociétés de plus en plus confrontées à des problèmes que l'on associait autrefois plus facilement au Tiers-Monde : illettrisme, sous-emploi, accès précaire aux soins de base et à trois repas par jour, pauvreté, délinquance et criminalité, prise en charge de services sociaux par le tissu associatif, etc. Il n'est pas trop tard, mais chaque année passée nous éloigne d'une paix durable, uniquement possible dans des sociétés apaisées et comprenant ce que signifient réellement ces mots : justice et solidarité. Gardons toujours à l'esprit que la paix n'est ni acquise, ni statique, mais qu'elle doit être entretenue dans une démarche dynamique sincère en faveur du bien-être des individus et des peuples.

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