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Par David Brites.

Attentats du 13 novembre : comment apporter de bonnes réponses à de mauvaises questions ?

Presque deux semaines après les attentats du 13 novembre, qui ont eu lieu à dix mois d'écart de l'attaque sur la rédaction du journal Charlie Hebdo et de la prise d'otage de l'épicerie casher à Vincennes, la tension qui s'est emparée de la capitale française retombe à peine. Tous les Parisiens qui ont mis leur nez dehors (il le fallait bien, au moins pour aller travailler) ont pu le constater : pendant une dizaine de jours, les bars, les cafés, les supermarchés, les métros étaient exceptionnellement vides. Il faut dire que nos dirigeants politiques, François Hollande et Manuel Valls en tête, n'ont rien fait pour apaiser le climat ambiant. La rhétorique sécuritaire et guerrière a au contraire dominé leurs déclarations publiques. Dans l'espoir de tirer de cette séquence une leçon plus subtile qu'un simple appel va-t'en-guerre, quelques éléments de réflexion sur ce drame et ses conséquences.

Reparti, le cycle des amalgames et des « représailles » ! À peine deux semaines sont passées depuis les attentats tragiques de ce triste vendredi 13, et déjà les actes islamophobes se sont multipliés. Un homme d'origine turque a été la cible, en raison de sa couleur de peau, de tirs à partir d'une voiture arborant un drapeau tricolore bleu-blanc-rouge, et un autre, d'origine magrébine cette fois, a été passé à tabac à Pontivy (Morbihan), en marge d'une manifestation d'extrême-droite. Des croix gammées ont été peintes sur des mosquées de Créteil (Val-de-Marne) et de Pontarlier (Franche-Comté), parfois avec des inscriptions telles que : « La France aux Français » ou « Libérez la Gaule ». Des tags : « La France réveille-toi », « Vive la France libre » et « LVF 39-45 Now » (en référence à la Légion des Volontaires Français créée en 1941 par des partis collaborationnistes pour lutter contre le communisme) ont fait leur apparition sur un lieu de culte musulman et une boucherie halal d'Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantique). Des coups de feu ont été tirés à proximité de la mosquée de Pontanezen, à Brest (Finistère). À Évreux (Eure), des inscriptions racistes comme « Mort aux musulmans » et « La valise ou le cercueil » ont été inscrites à différents endroits. Dernier exemple, parmi tant d'autres : le 18 novembre, un jeune de 17 ans, de confession musulmane, était lynché à Lyon par une dizaine d'individus issus d'un groupuscule identitaire. Au Royaume-Uni, les attaques contre les musulmans auraient augmenté de 300% la semaine dernière, selon l'association Tell Mama. Du simple tag à l’agression physique, ce sont les femmes voilées, âgées de 14 à 45 ans, qui sont les plus visées. Les assaillants sont, pour la plupart, des hommes de 15 à 35 ans.

Déjà le 23 octobre dernier, l'Observatoire national contre l'Islamophobie indiquait que les actes et menaces à l'encontre de la communauté musulmane avaient triplé depuis le début de l'année (330 contre 110 déclarés en 2014). L'organisme établissait évidemment un lien direct entre cette hausse et les attentats de janvier à Paris. Dans le contexte de « guerre » où nous nous trouvons (le terme nous vient de nos très chers Valls et Hollande), les « représailles » ne peuvent être que plus nombreuses, plus violentes, plus assumées. Car en temps de guerre, on caricature l'ennemi, et puis, pas de chichi, c'est eux ou nous, et si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. Et avec la multiplication çà et là de rassemblements d'extrême-droite où l'on observe parfois des saluts nazis (pour donner le ton, sans doute), on voit bien, même s'ils ne rassemblent généralement pas plus de cent à deux-cents personnes, qu'une frange de radicaux s'est décomplexée. Elle veut à présent en découdre, non pas contre les djihadistes, mais contre toute la « communauté musulmane » (comprendre : les Noirs et les Arabes), considérée comme une armée d'occupation qui ne dirait pas son nom, dans le cadre d'un vaste clash opposant le monde arabo-musulman à notre civilisation judéo-chrétienne.

Un drame en trois actes

Tentons de faire parler la raison avant l'émotion. Et faire parler la raison, c'est d'abord revenir sur les évènements en soi, et sur les victimes. Depuis les attentats du 7 janvier contre Charlie Hebdo, des alertes avaient été données. Le 19 avril, une femme était tuée par balle dans son véhicule, prélude à une tentative d'attentat sur une église de Villejuif, en banlieue parisienne, manqué après que son auteur, l'Algérien Sid Ahmed Ghlam, ait reçu une balle dans la cuisse – il a depuis toujours refusé de divulguer le nom de son complice. Le 21 août, une autre fusillade est avortée à bord d'un train Thalys, sur une Ligne à Grande Vitesse Paris-Amsterdam. L'attaque, projetée par le Marocain Ayoub El Khazzani, est déjouée par des passagers du train, et fait trois blessés. Enfin, un projet d'attentat au poignard contre des militaires de la Marine nationale, prévu pour novembre, a été déjoué à Toulon lorsque son auteur présumé, Hakim, un jeune Toulonnais de 25 ans, a été arrêté le 29 octobre puis mis en examen pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste.

Source Le Monde - AFP

C'est une pièce tragique en trois actes à laquelle nous avons assisté il y a deux semaines. L'objectif de provoquer la panique a été parfaitement atteint, et pour cause, la simultanéité des attaques et leur nature ont accentué l'impression de chaos qui a marqué la soirée (et la nuit) du 13 novembre. Trois équipes ont mené des actions coordonnées, munies du même type d'armes et portant des gilets explosifs similaires. Le premier acte commence à Saint-Denis, et met en scène trois kamikazes. À 21h20, à 21h30 et à 21h53, trois explosions frappent les abords du Stade de France où a lieu un match amical France-Allemagne, auquel assiste le chef de l'État. François Hollande évacué, une partie du public descend sur la pelouse dans un élan de panique. Quatre personnes sont mortes dans cette séquence, qui devait sous doute faire beaucoup plus de victimes : les trois terroristes qui se sont fait sauter (l'un d'eux à proximité d'un Macdo), et un passant soufflé par l'une des explosions. On compte également plusieurs blessés.

Entretemps, l'Est parisien est frappé par trois fusillades successives, à l'arme lourde, menées par des individus conduisant une voiture noire, de marque Seat. À 21h25, la voiture se poste devant le restaurant Le Petit Cambodge et le bar Le Carillon (Xème arrondissement), au coin des rues Bichat et Alibert, et ses passagers tirent sur les clients, faisant alors 15 morts et des blessés. À 21h32, au moins cinq personnes sont tuées selon un mode opératoire similaire, au Café Bonne Bière essentiellement, rue de la Fontaine-au-Roi (XIème). À 21h36, même scénario, toujours dans le XIème : un homme descend de la voiture et tire sur la terrasse du café La Belle Équipe, au croisement des rues Faidherbe et de Charonne. On compte alors 19 morts et de nombreux blessés. À 21h45, enfin, un kamikaze se fait sauter au restaurant Comptoir Voltaire (boulevard Voltaire, toujours dans le XIème), faisant une blessée grave.

La troisième attaque survient au Bataclan, dans le XIème arrondissement, et est de loin la plus sanglante. Aux alentours de 22h00, trois assaillants pénètrent dans cette salle de spectacle au croisement des boulevards Rochard-Lenoir et Voltaire, en plein concert d'un groupe de rock américain, Eagles of the Death Metal. Ils mitraillent les spectateurs dans le noir, provoquant la panique, achevant les survivants ou tous ceux qui bougent. Une partie de la salle, notamment celle au balcon, parvient à se sauver par le toit ou par les sorties de secours. Une prise d'otages prend alors forme, au cours de laquelle, ponctuant leurs propos d'autres tirs en rafale sur la foule, les terroristes évoquent la Syrie, l'Irak et François Hollande, et lancent des invectives à la salle. Après des tirs visant les forces de l'ordre, les otages sont utilisés comme boucliers humains et intermédiaires pour ordonner à la police de ne pas pénétrer dans le bâtiment. L'assaut est donné peu après minuit par la Brigade de recherche et d'intervention (BRI). L’attaque et la prise d'otages aura duré près de deux heures et fait 89 morts, ainsi que de très nombreux blessés.

Depuis, le bilan humain s'est encore alourdi avec le décès de plusieurs blessés admis en état d'urgence dans les hôpitaux parisiens. On compte à présent 130 morts, et plusieurs dizaines de blessés, dont une quarantaine qui ferait encore l'objet d'une surveillance intensive en service de réanimation. À cela s'ajoutent sept terroristes, soit la totalité des « équipes » du Stade de France et du Bataclan, et une personne de l'« équipe » des terrasses tous morts après avoir actionné leur ceinture d'explosifs. Selon les éléments dévoilés de l'enquête en cours, l'« équipe » qui a tiré sur les terrasses de café et restaurants serait composée de trois individus, dont Abdelhamid Abaaoud (28 ans), et Brahim Abdeslam (31 ans), qui s'est fait sauter au Comptoir Voltaire. Le frère de ce dernier, Salah Abdeslam (27 ans), toujours recherché, aurait soit convoyé les kamikazes du Stade de France, soit participé aux tueries de rue ; toujours recherché, il se serait sauvé par la Belgique. Dans les deux autres équipes, ont été identifiés avec certitude : Ismaël Omar Mostefai (29 ans), Samy Amimour (28 ans) et Foued Mohamed-Aggad (23 ans), dans l'équipe du Bataclan ; et Bilal Hadfi (20 ans) au Stade de France. Mohammed Abrini (31 ans), qui aurait accompagné les frères Abdeslam entre Paris et Bruxelles, et Soufiane Kayal (un faux nom selon les enquêteurs) sont présentés comme deux des têtes pensantes des attentats.

L'État islamique a immédiatement revendiqué ces attentats, mentionnant dans son communiqué la participation de la France aux bombardements en Syrie, ainsi que des « insultes faites au prophète Mahomet ». Dans le message du Califat, un autre lieu, le XVIIIème arrondissement, est mentionné ; la découverte le 14 novembre d'une voiture abandonnée qui aurait été louée par Salah Abdeslam semble attester l'hypothèse d'un attentat avorté au dernier moment, même si les raisons de cet échec demeurent inconnues.

Avant même que ne soit lancé l'assaut final sur le Bataclan, le chef de l'État décrétait l'état d'urgence sur l'ensemble du territoire et le rétablissement des contrôles aux frontières. Toutes les forces de l'ordre étaient alors mobilisées, et 3.000 soldats envoyés en renfort à Paris. François Hollande a également déclaré les trois journées suivantes « jours de deuil national ». La restriction des rassemblements a momentanément empêché tout hommage digne de ce nom aux victimes, même si les lumières bleu-blanc-rouge braquées sur certains bâtiments publics, les manifestations de soutien sur Internet et dans les médias, ainsi que les bougies posées aux fenêtres ont témoigné d'un élan national en solidarité avec les proches et les familles des victimes.

Des attaques qui ne doivent rien au hasard

En dépit de la diversité des lieux visés, le choix des cibles ne doit rien au hasard. Un match de foot, des terrasses et un concert : trois endroits emblématiques du mode de vie français, et de surcroît parisien. Comme le disait l'écrivain et réalisateur Yann Moix le 14 novembre dernier, sur France 2, ceux qui ont été touchés, ce sont : « la France populaire et festive qui aime le foot, la France récréative qui aime dîner le vendredi soir, et la France de la musique ». Tout ce que haïssent les islamistes radicaux, qui les considèrent comme des lieux de perdition, symboles de la décadence des sociétés occidentales et de leur dépravation mécréante. La France n'a pas été touchée à cause de son mode de vie, mais pour des raisons géopolitiques ; pour autant, c'est bien son mode de vie, ses activités quotidiennes, qui ont été frappées, dans le but de créer un climat de tension ambiante. La France a cette spécificité d'incarner, dans l'imaginaire djihadiste, à la fois le fer de lance historique de la Chrétienté – les Croisades au Moyen-Âge ont souvent été le fait de la « fille aînée de l’Église », et au XIXème siècle la France a assumé le rôle de « protecteur » des minorités chrétiennes au Proche-Orient – et à présent un pays sécularisé dénué de religiosité, voire empreint de débordements et de vices libertaires, dont le Mariage pour Tous, adopté en 2013, serait la parfaite illustration.

Les pratiques terroristes et l'extension de la nébuleuse djihadiste, par Al-Qaïda hier et par l'État islamique aujourd'hui, ont été théorisées il y a plus de dix ans par un idéologue syrien né en 1958 à Alep, Abou Moussab al-Souri. Cet ancien djihadiste a écrit un volumineux ouvrage de 1.600 pages intitulé Appel à la résistance islamique mondiale, mis en ligne en 2004. Sa tête est mise à prix de longue date : capturé en 2005 par les Pakistanais qui le remettent à la CIA, il est finalement livré au régime syrien, et fera partie de ces islamistes radicaux libérés par Bachar el-Assad en 2011, dans l'objectif de grossir les rangs de la rébellion syrienne de djihadistes. Prenant acte de la chute des Talibans et de l'arrivée d'un pouvoir chiite à Bagdad, il prône « la création de cellules clandestines sans liens avec un commandement central pour ne pas se faire détecter », afin de viser des cibles symboliques, incluant des forces policières ou militaires, des musulmans qui ont dévié du djihad, ou encore les juifs (c'est ce qu'ont fait Amédy Coulibaly et Mohamed Merah) et les blasphémateurs (les frères Kouachi à Charlie Hebdo). Dans cette optique, l'Europe devient la cible principale. Bien entendu, les États-Unis peuvent encore être frappés, mais l'ultrasécurisation de la première puissance mondiale, l'éloignement géographique du territoire américain, et la présence sur notre continent de fortes communautés musulmanes considérées comme des réserves de potentiels soldats pour la cause djihadiste, poussent à se concentrer sur l'Europe, considérée comme le « ventre mou » de l'Occident. Abou Moussab al-Souri l'écrit explicitement, et les évènements du 13 novembre font échos à son propos : doivent être visés les évènements sportifs et culturels, les milieux intellectuels, et les juifs. Les frères Tsarnaev, qui ont conduit le double attentat du Marathon de Boston le 15 avril 2013, et Mehdi Nemmouche, qui a mené la tuerie du Musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014, s'inscrivent parfaitement dans cette stratégie.

L'objectif clairement affiché par les théoriciens de l'État islamique est la division de nos sociétés ; les communautés immigrées de confession musulmane doivent servir de base pour mener des actions ciblées plus ou moins symboliques, et la montée des tensions doit conduire à des confrontations de plus en plus directes entre minorités musulmanes et majorités laïco-chrétiennes. Pour l'État islamique, il faut favoriser les crispations communautaires, car elles conduisent au clash des civilisations sur lequel il cherche à prospérer, et surtout à attirer des combattants au-delà de ses frontières. Et pour l'instant, cette stratégie est couronnée de succès. Les musulmans sont stigmatisés à mesure que les gens adhèrent à cette maxime de Philippe de Villiers : « L'islam est le terreau de l'islamisme, et l'islamisme est le terreau du terrorisme » (juillet 2005). Ainsi, la communauté humiliée se soude et se radicalise. La multiplication des attentats doit encore cristalliser l'attention sur le sentiment nationaliste et la xénophobie, dès lors que l'islam reste considéré comme une religion « de l'étranger ».

Notre objectif doit être de mettre à mal cette stratégie. Et pour cela, il ne faut pas céder aux invectives pseudo-patriotiques qui voudraient que nous acceptions l'engagement « va-t'en-guerre » de notre président de la République et de son Premier ministre. La France de 2015 n'est pas les États-Unis de 2001, en dépit de la similitude des propos de François Hollande depuis deux semaines (« C'est un acte de guerre [...] qui a été commis par [...] une armée de terroristes, [...] contre ce que nous sommes, un pays libre qui parle à l'ensemble de la planète ») avec ceux de George W. Bush après l'attentat sur le World Trade Center (« Des ennemis de la liberté ont commis un acte de guerre contre notre pays »).

La réponse extérieure : le « cycle de la surenchère »

Et nos dirigeants sont tombés en plein dedans, jouant le jeu tant de l'État islamique que du Front national, en faisant le choix du rapport de force dont la matrice serait cette guerre lointaine (de moins en moins lointaine d'ailleurs) dont personne ne veut, et dont personne dans l'Hexagone ne comprend les enjeux, ni même les objectifs. Dans son article Monsieur le Président, vous êtes tombé dans le piège ! traduit et publié dans plusieurs médias français, David Van Reybrouck interpellait déjà le chef de l'État sur son champ lexical guerrier, le comparant à celui du président George W. Bush au lendemain du 11 septembre 2001 : « Vous êtes tombé dans le panneau, et vous l’avez fait les yeux grands ouverts. Vous êtes tombé dans le panneau, Monsieur le Président, parce que vous sentez l’haleine chaude de faucons tels que Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen vous brûler la nuque. » Et l'écrivain et historien flamand d'ajouter : « Les conséquences de ces paroles historiques sont connues. Un chef d’État qui qualifie un événement "d’acte de guerre" se doit d’y réagir, et de rendre coup pour coup. [...] C’est par millions que nous avons manifesté contre [la] guerre en 2003, moi aussi, et la désapprobation était universelle. Et nous avions raison. Cela, non pas parce que nous étions capables de prédire l’avenir, nous n’étions pas clairvoyants à ce point. Mais nous en sommes pleinement conscients aujourd’hui : ce qui s’est passé dans la nuit de vendredi à Paris est une conséquence indirecte de la rhétorique de guerre que votre collègue Bush a employée en septembre 2001. Et pourtant, que faites-vous ? Comment réagissez-vous moins de vingt-quatre heures après les attentats ? En employant la même terminologie que votre homologue américain de l’époque ! Et sur le même ton, bonté divine ! »

La guerre, la guerre, la guerre : François Hollande et Manuel Valls n'ont que ce mot à la bouche depuis les attentats. On l'a compris, l'attentat était un « acte de guerre. » Un bon prétexte pour adopter des mesures sécuritaires dans l'émotion, nous y reviendrons, mais aussi pour réclamer une forme d'« union sacrée » derrière le gouvernement, et pour redorer le blason d'un exécutif bien mal en point. Une stratégie également adoptée par Vladimir Poutine en Russie qui, embourbé dans ses déboires économiques, se sert de la guerre pour faire regagner quelques points à sa côte de popularité.

Ne soyons pas naïfs : la théâtralisation de la mobilisation politique, comme la convocation du Congrès la semaine dernière, et les démonstrations excessives de virilité de la part de nos dirigeants ne sont rien d'autre que des opérations de communication. Bien loin de se retirer du théâtre d'opération moyen-oriental, l'aviation française a de nouveau bombardé l'État islamique, et notamment son fief de Raqqa, dans le nord de la Syrie. Ont été visés des cibles pétrolières, des centres de commandement, des camps d'entraînement, et d'autres lieux stratégiques. Quand bien même cette accélération de nos frappes en Syrie, à présent coordonnées avec la Russie (notre nouvel « allié »), serait pertinente, alors une première question nous vient naturellement : que n'avons-nous bombardé plus tôt ces objectifs hautement stratégiques et bien connus ?

Problème : la riposte militaire, en plus de nous coûter très cher financièrement, ne sert pas vraiment nos intérêts là-bas. Les victimes civiles de nos pilonnages aériens sont rarement évoquées, car elles ne représentent que des « dommages collatéraux » totalement insignifiants aux yeux de nos dirigeants politiques. Mais elles nourrissent la rhétorique djihadiste et créent de nouveaux ressentiments et de nouvelles blessures au sein des populations sunnites locales... et donc de nouveaux « ennemis ».

Situation de l'État islamique en Syrie en novembre 2015.

Situation de l'État islamique en Syrie en novembre 2015.

Dès le 26 septembre 2014, alors que se posait à peine la question des premières frappes américaines contre l'État islamique en Irak et en Syrie, Dominique de Villepin soulignait très pertinemment, sur France 2 : « Il y a un cercle vicieux dans lequel nous nous sommes enfermés. […] Cette région du Moyen-Orient […] est traversée de crises, traversée de blessures, meurtrie. [Elle est] en profonde crise de modernisation. Avec en son cœur une crise sociale qui frappe violemment les classes les plus défavorisées et les classes moyennes […]. » Les propos de l'ancien ministre des Affaires étrangères (2002-2004) semblent aujourd'hui terriblement prémonitoires : « Nous alimentons le cycle de la surenchère. On veut croire que les images d’horreur que nous voyons malheureusement […] sont des repoussoirs. Mais ce sont aussi des phénomènes d’aimantation, pour certains. On ne voit pas les mêmes images, de l’autre côté de la Méditerranée, on ne voit pas le même spectacle, on ne les interprète pas de la même façon. Parce qu’il y a des identités blessées. Et ce qui est vrai là-bas est malheureusement aussi vrai chez nous. […] La surenchère a des conséquences sur le recrutement des djihadistes là-bas, et elle a des conséquences ici. » Sans vouloir ethniciser le terrorisme et assimiler abusivement les peuples arabes avec les djihadistes, de fait, les victimes civiles des bombardements occidentaux servent la propagande de l'État islamique. Il faut avoir conscience de ça pour entendre que toute riposte militaire dessert l'image de la France et de l'Occident au Moyen-Orient. Il y a des « identités blessées » (en dehors même de l'État islamique qui prospère dessus), avec lesquelles il conviendrait désormais de dialoguer, voire devant lesquelles il faudrait peut-être s'effacer.

De même que les modes opératoires de la guerre ont changé au cours des deux dernières décennies, il faudrait faire preuve d'innovation dans la quête d'une paix solide et durable. En bref : on n'imposera pas la paix. Ni par la seule guerre, ni par la menace du recours à la guerre. Au-delà de la montée des nationalismes dans toute l'Europe à l'époque, le nazisme des années 1930 en Allemagne prenait ses sources dans les humiliations politiques et sociales qu'avaient connues les Allemands au lendemain de la Première Guerre mondiale. Pour vaincre ce nouveau totalitarisme que propose l'État islamique (si tant est qu'il soit de notre responsabilité de le vaincre), les forces armées sur le terrain pourraient ne pas suffire.

La piste d'une négociation sincère sur la Syrie, apparue depuis plusieurs semaines, doit être renforcée. Le 12 novembre dernier, la Russie proposait une liste de 38 noms d’opposants dont quatre anciens ou actuel présidents de la coalition de l’opposition en exil, mais aussi des opposants de l'intérieur et même deux représentants des Frères musulmans  susceptibles d'être associés à un gouvernement d'union nationale et à deux commissions chargées d'engager la transition, l'une sur la réforme politique et l'autre sur la sécurité, le tout sous la houlette de l'ONU. En outre, Moscou proposait la constitution d’un comité constitutionnel, présidé par un candidat accepté par le régime et l’opposition, et qui aurait pour mission de rédiger une nouvelle Constitution en 18 mois, soumise ensuite à référendum. Les négociations se poursuivent dans les couloirs diplomatiques, même si les pays occidentaux ont pour l'instant rejeté la liste proposée par la Russie. Pourtant, la définition d'une stratégie commune nous oblige à faire des concessions, et ce d'autant plus que sur le terrain, le régime de Bachar el-Assad est à nouveau en position de force. La complexité régionale caractérisée par l'imbrication des acteurs et des intérêts a indéniablement profité, jusqu'à présent, à l'État islamique, qui a même pu, en 2014, conclure dans le même temps une sorte de pacte de non-agression, et avec la Turquie, et avec le régime syrien : cette réalité nous oblige au dialogue avec toutes les parties, à la fois l'Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie, mais aussi et surtout les Russes et les Iraniens. Il faut redéfinir un agenda syrien auquel tous les acteurs du conflit qui le souhaitent – ce qui exclut l'État islamique, mais aussi al-Nosra et ses alliés salafistes – doivent se soumettre. Il faut également appuyer l'effort des combattants kurdes pour associer les rebelles modérés et les tribus arabes sunnites dans leur lutte contre le Califat : ils seront probablement, à terme, la clef d'une solution négociée pour la Syrie de demain. Ces pistes de solution ne sont pas des garanties de réussite, mais elles semblent incontournables pour parvenir à une paix durable.

Côté irakien en revanche, peu d'espoir, en dépit de la prise récente de Sinjar par les Peshmergas, dans le nord-ouest du pays. Les tribus arabes soutiennent toujours l'État islamique, dont la direction est essentiellement composée d'anciens officiers du régime baathiste de Saddam Hussein, et le gouvernement de Bagdad, dominé par des Arabes chiites, n'est jusqu'à présent parvenu ni à inclure la communauté sunnite à l'armée nationale irakienne, ni à mettre fin à ses liens occultes et tendancieux avec les puissantes milices chiites du centre et de l'est du pays. Tout comme en Syrie, il ne suffira pas de rétablir artificiellement la supposée autorité de l'État sur les zones aujourd'hui détenues par le Califat. Un vrai dialogue doit s'établir, un nouveau modèle politique doit être négocié, proprement irakien et non imposé par une puissance extérieure. Surtout, il faudra poser la question de la responsabilité politique des gouvernements irakiens précédents, qui ont stigmatisé la communauté sunnite et suscité les frustrations à l'origine du soutien populaire à l'État islamique. Dans un monde idéal, il s'agirait aussi de questionner (et de juger) le rôle des responsables occidentaux responsables de la situation au Moyen-Orient, car, comme l'a écrit David Van Reybrouck, « sans l’invasion idiote de Bush en Irak, il n’aurait jamais été question de Daech ».

La réponse intérieure : une course sécuritaire

La « riposte » de la France a été double. Elle a été extérieure, avec une recrudescence des bombardements contre le Califat, mais aussi intérieure, avec un renforcement de notre appareil sécuritaire. Ce qui s'est traduit à la fois par un arsenal constitutionnel et législatif voté dans la précipitation par nos élus, et par une multiplication des perquisitions et des interpellations sur le territoire national. Alors qu'en Belgique, une vaste opération policière est réalisée dans le quartier populaire bruxellois de Molenbeek, une opération antiterroriste d'envergure est menée le 18 novembre dans un appartement de Saint-Denis, entre 04h20 et 11h30. Là se trouvaient six personnes : trois sont mortes lors de l'un des assauts du RAID (l'unité d'élite Recherche Assistance Intervention Dissuasion), dont le djihadiste belge Abdelhamid Abaaoud, considéré comme le commanditaire des attentats du 13 novembre, et sa cousine ; trois autres individus ont pu être arrêtés vivants. Selon l'instruction criminelle, l'intervention policière a empêché in extremis un nouvel attentat prévu pour le 18 ou le 19 novembre, contre le centre commercial des Quatre-Temps, à La Défense, où Abdelhamid Abaaoud devait se faire sauter.

Dans la foulée, des centaines de perquisitions et d'opérations antiterroristes sont menées, en France, mais aussi à Bruxelles où, depuis samedi dernier, le niveau d'alerte maximal est décrété par les autorités et plusieurs espaces publics fermés (métros, écoles, etc.) ; deux individus au moins, dotés d'armes et d'explosifs, seraient activement recherchés par la police belge. Entre le 13 et le 24 novembre, 165 personnes ont été interpellées et 230 armes saisies en France, selon le ministère de l'Intérieur. Encore hier, le domicile d'Olivier Corel, 69 ans, résidant dans l'Hexagone depuis 1973, a fait l'objet d'une perquisition administrative. Surnommé l'« Émir blanc », il était le principal mentor d'un réseau salafiste de la région toulousaine par lesquels sont passés les frères Clain, actuellement en Syrie, ou encore Mohamed Merah. Son interpellation s'est faite en même temps que quatre autres perquisitions administratives dans l'Ariège et six assignations à résidence.

Beaucoup d'actions coup-de-poing donc, qui ne sont pas toutes sans certaines bavures d'ailleurs. Ce tweet original d'un chef d'entreprise, daté du 18 novembre, a fait le tour de la toile : « Quasiment 300 perquisitions en 48 heures. Soit on n'a vraiment rien fait depuis janvier dernier, soit on fait n'importe quoi depuis 2 jours. » Et en effet, si tant est que la réponse militaire, en Syrie, et sécuritaire, en France, est la bonne, alors nous sommes en droit de nous demander pourquoi il a fallu tant de morts pour que les autorités agissent. En l'occurrence, de réelles carences ont pu être notées, au  moins concernant la communication entre les services de sécurité français et belges. Tous les djihadistes impliqués dans les attentats du 13 novembre ont séjourné plusieurs mois en Syrie, en 2013 ou en 2014, et étaient connus des services de renseignement, soit français, soit belges.

Sans tomber dans la psychose anti-régalienne et s'imaginer dans le roman 1984, il s'agit aussi de commenter les mesures prises par nos dirigeants politiques, car à bien des égards, elles sont critiquables. Bien entendu, les moyens doivent être donnés à nos forces de l'ordre pour prévenir tout attentat. Mais la prolongation, le 19 novembre, de l'état d'urgence par une modification de la Constitution de 1958, est à la fois inutile et tendancieuse, comme l'ont expliqué les six seuls députés qui s'y sont opposés (trois PS et trois EE-Les Verts). Selon Pouria Amirshahi (PS), « non seulement le droit commun permet d’agir efficacement, comme l’ont montré les opérations policières de Saint-Denis, effectuées sur la seule base du code de procédure pénale et des lois antiterroristes, mais il est surtout inconcevable d’annoncer qu’une réforme de notre Constitution aura lieu pendant les trois mois d’état d’urgence proposés. [...] Je ne connais pas une démocratie qui accepte de changer sa Constitution dans l’urgence. » Et Isabelle Attard (EELV) d'ajouter : « Tout est déjà prévu dans nos lois. Tout est déjà réalisable par les policiers, gendarmes et agents de renseignement sans prolonger l’état d’urgence. [Il ne manque que] des moyens financiers et humains. »

À cela, le député socialiste Gérard Sebaoun précise : « L’article 4 modifie significativement la loi de 1955 et confère plus de pouvoirs exceptionnels à l’autorité administrative sans intervention du judiciaire. Il redéfinit par exemple les personnes susceptibles d’être assignées à résidence : "Toute personne dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et l’ordre public" devient "toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics". Nous sommes très loin d’une réécriture marginale. » Encore une fois, loin de nous l'idée de dénoncer toute mesure prise en faveur d'une amélioration de l'efficacité de nos services de police et de renseignement. Mais force est de constater que non seulement le vote du 19 novembre ne répond pas aux problèmes posés, mais que la quasi-unanimité des élus de la Nation autour de cette modification constitutionnelle semble indiquer à quel point, dans sa conception même, l'émotion a primé sur la raison. Pour la constitutionnaliste Anne-Marie Le Pourhiet, invitée dans l'émission Ce soir (ou jamais !) sur France 2 le 20 novembre, « la révision constitutionnelle [est] devenue un moyen de communication politique, voire même de stratégie politicienne. » Elle ajoute même : « L'application de l'état d'urgence [...] paraît s'imposer. Mais en revanche, réviser la Constitution comme [le chef de l'État] l'a dit, alors là, rien ne le justifie, et c'est éminemment dangereux. Car [cela signifie] enlever le contrôle du Conseil constitutionnel. Quand on veut [modifier] la Constitution, c'est qu'on veut empêcher [...] un contrôle du Conseil constitutionnel. [Or] le principe constitutionnel qui prévaut, c'est celui de proportionnalité [entre la menace et les mesures adoptées], et il ne faut surtout pas évacuer les garanties de l'État de droit. »

Autre piste proposée par un grand nombre de politiques : que les personnes fichées S soient placées en résidence surveillée ou aient obligation de porter un bracelet électronique. Pour rappel, la fiche S est l'une des 21 catégories du Fichier des Personnes Recherchées, une ressource informatique de la police nationale qui regroupe 400.000 noms ; cela va du mineur recherché à l'évadé de prison. Elles listent des gens considérés comme potentiellement menaçants pour la sûreté du territoire ou de l'État. Le 24 novembre, Manuel Valls annonçait un chiffre de 20.000 « fiches S », dont 10.500 pour la seule mouvance islamiste. Comme le rappelait le député PS Jean-Jacques Urvoas, sur un plateau de France 2 le 16 novembre dernier, « [ces fiches S] sont des indications données à la police pour avoir des réactions. Mohamed Merah avait une fiche S. [...] Quand il passe une frontière, il est signalé. Quel est l'intérêt de la fiche S ? C'est un élément de travail pour la police. Il y a dans les fiches S, simplement, des intentions qu'il faut corroborer. Si vous me dîtes demain : "tous ceux qui ont une fiche S, 10.500 personnes, on leur met un bracelet", c'est omettre le fait que les bracelets, qui existent, ce sont des condamnations. Ce sont les tribunaux qui décident. [...] On confond la présomption et la répression. » Ne parlons même pas de la proposition du député Laurent Wauquiez (Les Républicains) de mettre en prison, à titre préventif, toutes les personnes fichées S... Il est bon de voir que l'opposition conserve son sens de l'humour, même en ces temps de morosité ambiante.

Un « devoir de lucidité » pour réhabiliter deux valeurs négligées : l'égalité et la fraternité

Une course sécuritaire a lieu, et, à deux semaines des élections régionales, elle ne doit rien au hasard. Mais elle n'est pas forcément très efficace. À titre d'exemple, dix imams considérés comme extrémistes ont déjà été expulsés depuis le début de l'année, et une quarantaine depuis le début du mandat de François Hollande. Cela a-t-il empêché la réalisation des attentats, ou même la radicalisation ou le départ en Syrie de jeunes musulmans ? On voit bien qu'accélérer ce type d'expulsion du territoire français, comme l'exige la droite et comme le promet le ministre de l'Intérieur, ne résoudra absolument pas le problème. Les réponses se doivent d'être plus pragmatiques que cela. Non seulement il nous faut rester vigilants quant à la préservation de nos libertés, mais par ailleurs, adopter des mesures dans l'émotion, sans les discuter réellement, peut s'avérer contre-productif. Comme l'expliquait Jean-Jacques Urvoas, « la meilleure manière de faciliter la vie de ceux qui nous veulent du mal, c'est de les interpeller sans preuve. » Car les abus de procédure aboutiront à leur libération, ou au moins les préviendront qu'ils sont sous surveillance, alors que par exemple, aujourd'hui, une personne fichée S ignore qu'elle l'est. Il faut également souligner, encore et toujours, la nécessité d'éviter les amalgames entre les terroristes islamistes et les musulmans. Ceux-ci ont déjà commencé à goûter le fruit amer des attentats du 13 novembre, et cela aussi, c'est le succès de l'État islamique.

Les réponses que nous offre l'exécutif ne sont pas les bonnes, et pour cause, il ne pose pas les bonnes questions. Le théoricien du Califat, Abou Moussab al-Souri, l'explique lui-même dans ses écrits : « La valeur que vous placez dans la vie, nous la plaçons dans la mort. » Comment vaincre des individus qui n'ont pas peur de mourir, voire qui y voient leur salut ? La solution ne peut être sécuritaire ou militaire, et les mesures prises à cet endroit ne doivent que nous préserver de la menace, en attendant de mettre en œuvre d'autres pistes, cette fois pensées sur le long terme. Car il est évident que les motifs de départ de Français ne tiennent pas à une simple crise d'adolescence ou identitaire de quelques individus, ni même à la culture musulmane en soi, en témoigne la part importante de convertis partis faire le djihad (environ 25% des départs). En outre, la crise ne touche pas que l'islam, elle est identitaire et frappe tous les pans de la société, comme l'illustre la montée inéluctable du Front national. La crise du religieux et des identités, couplée à la crise sociale, favorise les relents identitaires sur la base d’un passé souvent fantasmé (les premiers temps de l’islam, pour les musulmans radicalisés, et la France de grand-papa pour l’extrême-droite, pour faire court). Comme l’expliquait Kenan Malik dans The Guardian, le 1er mars 2015, « aujourd’hui, [les musulmans "radicalisés"] se considèrent comme musulmans au sens presque tribal du terme et donnent libre cours à leur insatisfaction avec une vision extrême de l’islam ».

Hommages aux victimes sur la place de la République, à Paris.

Et l'écrivain indo-britannique ajoute, à juste titre, que les « évolutions [actuelles] ont structuré la perception que les musulmans ont d’eux-mêmes, mais aussi celle de la plupart des groupes sociaux. Parmi les classes ouvrières blanches, nombreux sont ceux qui […] voient leurs problèmes non pas d’un point de vue politique, mais à travers le prisme de l’identité ethnique et culturelle. De là découle l’hostilité croissante envers l’immigration et la diversité et, pour certains, l’attrait illusoire des groupes d’extrême-droite. Le populisme raciste et l’islamisme radical sont deux expressions d’un désengagement social à une époque de politique identitaire. L’identité islamiste a quelque chose de différent. L’islam est une religion mondiale, ce qui permet aux islamistes de créer une identité fortement locale et d’apparence universelle. […] À une époque où les mouvements anti-impérialistes sont en déclin et où la croyance en des alternatives au capitalisme s’est dissoute, l’islamisme radical donne l’illusion d’une lutte contre un présent immortel et pour un avenir utopique. » En un sens, précise le politologue français Olivier Roy, spécialiste de l'islam, dans une tribune publiée dans le journal Le Monde mardi 24 novembre, « il ne s'agit pas de la radicalisation de l'islam, mais de l'islamisation de la radicalisation ».

La montée des communautarismes de tout bois doit nous interpeller. Elle fait des victimes parmi les catholiques, parmi les athées, parmi les agnostiques, et même parmi les musulmans, comme cela a déjà été rappelé. Elle en fait également parmi les juifs de France, précisons-le. La sécurisation des lieux de culte juifs n'est par ailleurs pas une solution durable à la menace qui touche cette communauté. Il s'agit de ne pas répondre à la violence du 13 novembre par un accès de haine ou de rejet. Comme l'expliquait Jean-Luc Mélenchon dès le 14 novembre, sur France 2 « nous avons un devoir de lucidité. [Les djihadistes] veulent nous diviser [...]. Ils veulent obtenir un clivage entre les musulmans et le reste de la société. Ils veulent importer leur vision du monde manichéenne et sectaire. » À bien des égards, le Front national, ses excroissances politiques (Philippe de Villiers, Geoffroy Didier, Nadine Morano, Robert Ménard, etc.) et ses avatars de la société civile (dont le journaliste Éric Zemmour est l'incarnation) en sont au même point : faire valoir leur vision manichéenne qui veut que nous nous dirigions, inéluctablement, vers un choc des civilisations, et qui supposerait que Français et Arabes, pour faire court, ne peuvent vivre ensemble. Le leader du Front de gauche ajoutait, à juste titre : « Il faut dire avec force : l'islam n'a rien à voir avec ça. [...] Et notre premier devoir est un devoir d'amour pour nos compatriotes, tous, non seulement ceux qui souffrent, mais ceux qui souffrent en silence, parce que depuis [le 13 novembre], c'est une humiliation sans nom pour un musulman d'être identifié à de tels bourreaux [...]. »

Cet article ne prétend pas offrir des solutions aux problèmes que posent ou que révèlent les attentats de Paris et de Saint-Denis, à peine soulever les bonnes questions pour proposer quelques pistes de réflexion. Si des réponses évidentes existaient, cela se saurait. Et au stade où nous sommes, il faut surtout faire preuve de clairvoyance pour éviter de se jeter dans des voies tendancieuses voire profondément dangereuses pour notre démocratie ou notre identité. Soutenue par l'exécutif autant que par Les Républicains et le Front national, l'extension (et l'inscription dans la Constitution) de la déchéance de nationalité aux auteurs d'actes terroristes binationaux nés français (alors qu'elle n'est aujourd'hui réservée qu'à ceux ayant obtenu la nationalité française depuis moins de dix ans) est l'exemple le plus frappant de dérive observée depuis le 13 novembre. Dans cette course sécuritaire dans laquelle vient de se lancer le Parti socialiste, avec une longueur de retard sur Les Républicains, pas sûr que les lièvres Hollande et Sarkozy parviennent à rattraper la tortue Le Pen. Le contexte ambiant promet en tout cas pour 2017 une campagne carabinée, dans laquelle la gauche aura bien du mal à réhabiliter les thématiques économiques, sociales et environnementales – en a-t-elle vraiment l'intention ? Ces mots de David Van Reybrouck, adressés à François Hollande, peuvent servir de conclusion : « Il existe d’autres formes de fermeté que le langage de la guerre. Immédiatement après les attentats en Norvège, le premier ministre Jens Stoltenberg a plaidé sans détours pour "plus de démocratie, plus d’ouverture, plus de participation". Votre discours fait référence à la liberté. Il aurait aussi pu parler des deux autres valeurs de la République française : l’égalité et la fraternité. Il me semble que nous en avons plus besoin en ce moment que de votre douteuse rhétorique de guerre. »

Dans cette course sécuritaire dans laquelle il vient de se lancer, pas sûr que le lièvre Hollande parvienne à rattraper la tortue Le Pen.

Dans cette course sécuritaire dans laquelle il vient de se lancer, pas sûr que le lièvre Hollande parvienne à rattraper la tortue Le Pen.

L'extrait suivant est tiré de l'émission Ce soir (ou jamais !), sur France 2, le 15 mai dernier. Prononcés par l'historien et sociologue Emmanuel Todd, à l'époque à propos des manifestations du 11 janvier, ces propos sonnent désormais très juste, alors que des slogans tels que « Tous en terrasse », « Je suis en terrasse » ou « Génération Bataclan » réduisent les évènements à une attaque venue de l'étranger (un « acte de guerre ») contre notre mode de vie, et se contentent d'inviter les Parisiens à vivre en ignorant la menace terroriste... et ses origines profondes.

Les classes moyennes commencent à être anxieuses, sont fébriles. Leurs enfants sont menacées d’une baisse du niveau de vie, il y a un sentiment d’insécurité. […] C’est le retour du drame dans l’histoire de France. On vivait dans une société où le drame n’était que pour les humbles, pour les pauvres, pour les milieux populaires, foutus en l’air […]. Et au-dessus, il avait cette moitié de la société, qui ne s’en tirait pas trop mal, et qui finalement ne voulait pas qu’on la dérange. […]

Ce qu’on interprète comme un grand sentiment de fraternité dans les classes moyennes, je l’interprète autrement, [je le vois] comme des gens qui ne veulent pas qu’on les emmerde, en fait. C’est-à-dire, qui voient venir le drame historique, et qui disent : "non, non, on va continuer [à vivre]", et qui n’affirment pas tellement des valeurs positives de liberté et d’égalité, puisque la France ne pratique pas [ces valeurs]. Elle pratique l’acceptation d’un taux de chômage à 10%. Ces classes moyennes acceptent la destruction du monde ouvrier, elles acceptent que se perpétuent dans les banlieues des conditions qui ralentissent l’assimilation des gosses d’immigrés. Tout ça n’est pas l’égalité. […]

C’est l’arrivée du drame, le moment où l’on sent que le bas, ou la périphérie de la société française commence à pourrir sous le stress, et des gens disent : "non, on va rester fraternel entre nous, nos valeurs sont bonnes et belles, ne parlons pas [des vrais sujets]."

Émission « Ce soir (ou jamais !) », sur France 2. Le 15 mai 2015.

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