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Par David Brites.

Place du Commerce, dans le centre-ville de Lisbonne.

Place du Commerce, dans le centre-ville de Lisbonne.

Le 4 octobre dernier, les Portugais étaient appelés aux urnes pour élire leurs 230 députés. De tous les pays européens où la crise a été aussi violente (Grèce, Chypre, Italie, Espagne, et même Irlande), le Portugal est le seul dont la scène politique n’a pas connu de bouleversement majeur. Pourtant, l’ampleur de la récession et du chômage n’a eu d’égale que la rigueur budgétaire qu’ont appliquée successivement le Parti socialiste, jusqu’en 2011, puis la coalition de droite réunissant le Parti social-démocrate du Premier ministre Pedro Passos Coelho, et son allié, le Parti populaire. L’incapacité des Portugais à repenser leur paysage politique, voire à contester les injustices qui leur sont imposées et à imaginer possible une alternative politique, trouve ses origines dans une culture immobiliste qui a largement été cultivée par le régime dictatorial, en place de 1926 à 1974.

Le résultat des législatives semblait, sans appel, consacrer une certaine continuité avec la mandature précédente. Bien entendu, avec 36,86% des voix, la liste commune de la coalition de droite, alliant le Parti social-démocrate (PSD) et le Parti populaire (PP), fait un résultat bien inférieur à celui de juin 2011, lorsque le PSD avec 38,66% des voix et le PP avec 11,71% étaient parvenus à ravir la direction du gouvernement au Parti socialiste (PS). Avec deux millions de suffrages exprimés, la droite a perdu en quatre ans plus de 800.000 électeurs, soit près d’un tiers de ses voix. Mais, de son côté, le PS a à peine accru son score, passant de 28,05% il y a quatre ans à 32,31% des voix le mois dernier. Les dernières semaines ont par ailleurs vu la formation d’António Costa, maire de Lisbonne de 2007 à 2015, perdre pied dans la campagne, après avoir longtemps été donnée au coude-à-coude avec la liste du Premier ministre sortant, Pedro Passos Coelho (PSD).

Le reste de la scène politique n’est pas non plus bouleversé par plusieurs années de stagnation économique et de politique d'austéritédix ans, si l’on compte les restrictions budgétaires déjà imposées par le gouvernement de José Sócrates (PS) depuis 2005, accentuées après la crise de 2008. Bien entendu, le Bloc de Gauche, créé en 1999 et pendant de Die Linke en Allemagne, est parvenu à doubler son score, passant de 5,17% en 2011 à 10,19% en octobre ; avec 550.000 voix, il a gagné 260.000 électeurs en quatre ans. Mais au final, il n’a fait que revenir à son score de 2009, qui était déjà de 9,81% des suffrages (557.000 voix). De même, la Coalition démocratique unitaire (CDU), alliant depuis 1987 le Parti communiste portugais (PCP) et le Parti écologiste « Les Verts » (PEV), a certes accru ses scores de 2009 (7,86%) et de 2011 (7,90%), en totalisant 8,25% des suffrages le mois dernier, mais elle n’a finalement gagné que 5.000 électeurs par rapport au scrutin précédent. À l’extrême-gauche, donc, pas de changement majeur. À l’extrême-droite non plus, puisqu’aucun parti de cette tendance, totalement absente de la vie politique portugaise, n’est parvenu à créer la surprise. Ni le Parti National Rénovateur (PNR), néo-fasciste, ni même le Parti Populaire Monarchiste. La manifestation du 12 septembre dernier, qui a réuni à peine une douzaine de militants du PNR, en opposition à l’arrivée possible de migrants syriens sur le sol portugais, n’a heureusement eu aucune répercussion sur le vote du 4 octobre – des portraits de Dom Anfonso Henrique, premier roi du Portugal au XIIème siècle, avaient été brandis au cours de ce rassemblement, en référence à la Reconquista chrétienne.

Centre-ville de Braga, dans le nord du pays.

Même le faible taux de participation, de 55,86% des inscrits, a peu bougé par rapport à 2009 (59,68%) ou à 2011 (58,03%) ; sa baisse continue depuis 2005 (64,26% cette année-là) illustre surtout le désintérêt croissant des Portugais vis-à-vis de la politique. Comment expliquer cette lassitude du peuple portugais, cette incapacité à protester contre les injustices produites par leurs classes dirigeantes, asservies à la « troïka » – terme employé au Portugal pour désigner le trio composé du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque centrale européenne (BCE) et de la Commission européenne – et aux normes européennes ? Comment expliquer ce fatalisme, si prégnant dans la culture portugaise ?

Une extrême-gauche divisée dans un pays profondément conservateur

L’extrême-gauche réalise à présent ses meilleurs scores, cumulant ensemble (Bloc de Gauche et Coalition démocratique unitaire) près de 18,5% des suffrages exprimés – près de 22,5% si l'on y ajoute le Parti pour les Animaux et pour la Nature (1,39%), créé en 2009 et qui n'a obtenu qu'un siège, ainsi que les partis de la gauche radicale ou écologistes qui n'ont pas obtenu un résultat suffisant pour être représentés au Parlement, comme le Parti Communiste des Travailleurs Portugais (1,11%), ou encore LIBRE/Temps d'Avancer (0,73%). Mais bien que renforcée par le contexte économique et social, l'extrême-gauche portugaise se présente divisée, et chaque formation s’inscrit dans une dynamique très spécifique, qui n’est pas forcément pérenne. Oublions d’emblée Les Verts, dont le poids politique (deux députés) est artificiellement porté par leur alliance avec les communistes, pour nous intéresser aux deux « poids lourds » de l'extrême-gauche portugaise. L’ancrage du Parti communiste portugais correspond à une réalité prégnante dans la région méridionale de l’Alentejo, où il fait ses meilleurs scores et où sont fortement concentrés ses électeurs. Le PCP a toutefois du mal à renouveler son personnel politique. Le mois dernier, la tête de liste communiste était encore Jerónimo de Sousa, secrétaire général depuis 2004, et déjà candidat à l’élection présidentielle en 2001 et 2006.

De son côté, le Bloc de Gauche a percé électoralement en milieu urbain. Il est devenu pour la première fois, avec 19 députés, le troisième parti au Parlement, devant les communistes (15 députés), mais aussi devant le Parti populaire (18 députés). Il a pu le faire à la faveur de la crise, en dépit du départ de nombreux jeunes qui auraient pu voter pour lui ; mais aussi parce que Francisco Louçã, représentant du mouvement depuis sa création et candidat à la présidentielle en 2006, a eu la présence d’esprit de laisser sa place, en 2012, à Catarina Martins (42 ans). Elle-même était entourée d’une équipe de campagne jeune et dynamique, avec des personnalités comme Joana Mortágua (28 ans) et sa sœur jumelle, l’économiste Mariana Mortágua, connue pour son combat à la vice-présidence de la commission d'enquête parlementaire contre l’une des plus puissantes dynasties de banquiers portugais, l’empire industriel et financier Banco Espírito Santo. Toutefois, la volatilité de l’électorat d'extrême-gauche depuis une dizaine d’années doit conduire à la prudence dans les conclusions à tirer du scrutin d’octobre. Cette percée doit être confirmée au prochain coup ; en l'occurrence, le succès de 2009 ne s’était pas vérifié deux ans plus tard.

Propagande électorale appelant à voter pour la Coalition démocratique unitaire (CDU) dont le Parti communiste est le pilier, et à défendre les droits de la jeunesse, sur un mur de Porto, en 2011.

Propagande électorale appelant à voter pour la Coalition démocratique unitaire (CDU) dont le Parti communiste est le pilier, et à défendre les droits de la jeunesse, sur un mur de Porto, en 2011.

Au contraire de la Grèce et de l’Italie de l’après-guerre, ou même de l’Espagne jusqu’en 1939, le Portugal n’a pas vu se développer au XXème siècle une véritable culture de gauche à l'échelle nationale. Si on excepte la région méridionale de l’Alentejo, où l'enjeu spécifique du partage de la terre explique un vote fort en faveur du Parti communiste, les courants d’extrême-gauche y ont un ancrage territorial très faible. Le Nord, dominé par les petits et moyens propriétaires terriens, est profondément capitaliste (ou plutôt anti-communiste) et traditionaliste. Porto, deuxième ville du pays, est, avec l’archipel de Madeira où l’Église catholique maintient un poids considérable, le bastion de la droite la plus conservatrice. Même le Parti socialiste n’a jamais été adepte, comme le PS a pu l’être en France, de la mise en place d’un système économique socialisant, marqué par l’interventionnisme de l’État dans l’économie et dans l’aménagement du territoire. D’ailleurs, le PS portugais n’a jamais formalisé d’alliance, ni au gouvernement, ni au Parlement, avec l’extrême-gauche, alors qu’en France, la gauche a formé à au moins trois reprises des gouvernements d’union large supposant un soutien voire une participation des communistes (en 1936, en 1981 et en 1997). À chaque fois qu’ils ont été en situation de gouverner, les socialistes portugais ont dû s’appuyer sur les voix de députés de droite – sauf lors de la mandature 2005-2009, au cours de laquelle ils détenaient une majorité absolue de sièges au Parlement.

Plusieurs explications peuvent être apportées à cet état des lieux « idéologique » de la gauche portugaise. Le poids de l’Église catholique et des corps intermédiaires garants des traditions politiques et morales est une première réponse. L’histoire de cette nation, des pans entiers de sa culture, ses expressions populaires, ses alliances et ses engagements politiques à travers les siècles, et finalement l’identité même du Portugal, sont profondément liés à la religion catholique. Ce pays a jeté les bases de son indépendance, au XIIème et au XIIIème siècles, sur la lutte contre les Maures autant que sur celle contre la Castille, et a initié les Grandes Découvertes et constitué son empire colonial sur la base de la lutte contre les Mahométans arabes et turcs qu’il fallait contourner pour atteindre les Indes. La religion a laissé une empreinte déterminante sur la nation portugaise, même si les églises et les chapelles peinent à présent à se remplir dans certaines villes. Dans Le Crime du Père Amaro publié en 1875, l’auteur Eça de Queirós soulignait très justement l’influence de l’Église sur la société (et ses hypocrisies).

Site de Fatima (district de Leiria), dans le centre du pays.

Ce poids a eu une traduction concrète sur la culture politique, puisqu’il en est sorti une détestation primaire du communisme. Lors du dit « miracle de Fatima » de 1917, la Vierge n’a-t-elle pas, raconte l’Église, invité le peuple portugais à prier pour le « salut » et la « conversion » de la Russie bolchévique ? Dans un tel contexte, une alternative socialo-marxiste était tout bonnement inenvisageable, et ce d’autant plus que la situation du Portugal a, très tôt et pendant longtemps, entraîné une sclérose politique dramatique et maintenu le peuple à un niveau d'éducation extrêmement faible et dans une grande pauvreté.

Au bord du fleuve Douro, à Porto. La « capitale » du vin portugais, fière de ses traditions.

Au bord du fleuve Douro, à Porto. La « capitale » du vin portugais, fière de ses traditions.

Le poids de l’héritage salazariste : la culture du fatalisme et de la soumission

L’histoire du Portugal depuis deux siècles ne le prédestinait pourtant pas à cela. Certes, le pays s’est longtemps trouvé en situation de « protectorat » économique, hier vis-à-vis du Royaume-Uni (traité de Methuen, 1703), aujourd’hui vis-à-vis des créanciers de la Troïka. Après avoir ouvert au capital d’entreprises chinoises le réseau électrique national et la compagnie nationale d’électricité, le gouvernement en place entre 2011 et 2015 a privatisé les services postaux, dont le rôle dans la cohésion sociale et territoriale est pourtant évident ; si l’on ajoute à cela la privatisation de la quasi-totalité des transports publics, des aéroports, et celles, prévues mais mises en suspens par les législatives d’octobre, des compagnies nationales de l’eau (Águas de Portugal) et de transport aérien (Transportes Aéreos de Portugal), dans un pays sans autonomie monétaire, on comprend que l'État portugais peut difficilement se dire encore « souverain ». Commentant le scénario où le Portugal souhaiterait négocier une restructuration de sa dette avec la Troïka, la dirigeante du Bloc de Gauche Catarina Martins déclarait le 14 septembre dernier : « Il faut assumer une confrontation européenne [avec nos partenaires]. C’est difficile, mais c’est cela qui définira si notre pays va être un protectorat ou s’il va avoir les conditions de se défendre. »

Toutefois, l’histoire portugaise n’a pas toujours été caractérisée par une telle posture de résignation nationale. Les mesures du Marquis de Pombal entre 1750 et 1776, la Révolution libérale de 1820, la victoire des monarchistes libéraux sur les absolutistes en 1834, mais aussi les troubles politiques de 1834-1851 qui aboutissent à une monarchie constitutionnelle, ainsi que le règne de rois modernisateurs, notamment Pedro V (1853-1861) et son frère Louis Ier (1861-1889), ont semblé entraîner la nation vers la bonne direction. Au XIXème siècle, les premières lignes de chemin de fer font leur apparition ; le pays, désormais dominé par la bourgeoisie, amorce une timide industrialisation ; et de grands travaux d’infrastructure sont lancés, notamment sous l’impulsion de Fontes Pereira de Melo, chef du gouvernement à plusieurs reprises dans les années 1870 et 1880. Les milieux républicains admirateurs du modèle français gagnent en influence à Lisbonne, et le Portugal vit, au cours de cette période connue sous le nom de « Régénération » (Regeneração), une ébullition intellectuelle telle qu’il n’en a pas connue depuis les Grandes Découvertes, avec une production poétique et littéraire de style souvent romantique, naturaliste ou réaliste très riche : Almeida Garrett, Cesário Verde, Alexandre Herculano, Camilo Castelo Branco, Guilherme de Santa-Rita, Sá-Carneiro, Florbela Espanca, etc. On parle depuis de « Génération Orpheu », du nom de la revue littéraire publiée en 1915 par un collectif d'artistes, et symbole de l'introduction du mouvement moderniste au Portugal. De grands artistes émergent et s'ouvrent à d'autres pays d'Europe, comme l’illustrent les séjours de figures emblématiques, par exemple l’écrivain Eça de Queirós et le peintre Amadeo de Souza-Cardoso à Paris, ou encore le poète Fernando Pessoa à Londres.

L’assassinat du roi Charles Ier en février 1908 prélude à la proclamation de la Ière République, en octobre 1910 : droit de grève, repos le dimanche, réforme de l’enseignement primaire… Les acquis se multiplient sur la base de la Constitution de 1911, en dépit de l’instabilité politique et économique qui accompagne et suit la participation du pays à la Première Guerre mondiale. Dans un contexte européen de montée de l’anticléricalisme et des idées marxistes, le « miracle » de Fátima, en 1917, incarne la réaction d’une Église qui sent le vent tourner. Les années 1920 vont modifier l’histoire du pays. L’armée mène un coup d’État le 28 mai 1926 et instaure une dictature. L’économiste António de Oliveira Salazar, nommé ministre des Finances en 1928 (à l’âge de 39 ans), parvient alors à stabiliser les principaux indicateurs macro-économiques. Devenu l’homme fort du régime, il devient chef du gouvernement en juillet 1932, et proclame le régime d’Estado Novo (« État Nouveau ») le 19 mars 1933. Il faudra attendre la Révolution des Œillets du 25 avril 1974, menée par des militaires fatigués de la guerre de décolonisation et des libertés brimées, pour voir la chute du régime, quatre ans après la mort de Salazar, à l’âge de 85 ans.

António de Oliveira Salazar (1889-1970).

Ce retour en arrière dans notre rétrospective de l’histoire du Portugal ne doit rien au hasard. À bien des égards, le régime salazariste explique l’incapacité du peuple portugais à se révolter. Rappelons que contrairement à une idée reçue en France, la dictature portugaise n’est pas un énième régime totalitaire comme ceux que l’Europe a connus dans l’entre-deux-guerres. À la différence du fascisme, la doctrine salazariste ne vise pas à créer un homme nouveau – une constante dans les régimes totalitaires (y compris dans l’Allemagne nazie et dans la Russie soviétique) – mais au contraire à maintenir le citoyen portugais dans un ordre ancien, dans un passé fantasmé, dans une tradition figée et encadrée par les institutions les plus conservatrices de la nation. Écrivain et dramaturge portugais né en 1944, Mario de Carvalho résumait très bien, dans un reportage retransmis le 21 octobre dernier sur la chaîne Arte, la soumission du peuple portugais au diktat du régime et de l’Église catholique : « Il y avait un peuple idéalisé, qui était humble, conformiste, très pieux, qui se contentait de très peu, qui récitait ses Ave Maria, se recueillait chez soi, qui était obéissant. Qui suivait les préceptes, aussi bien de notre mère l’Église que de l’autorité soi-disant légitime de ses supérieurs. Enfin, un peuple parfaitement installé dans sa pauvreté, dans sa misère. »

Dans un tel contexte, l’industrialisation est perçue comme une menace pour l’identité du pays, car considérée comme relevant de la volonté de forces capitalistes dénuées d’éthique et synonyme d’une prolétarisation et d’une modernisation de la société jugées incompatibles avec le « mode de vie » portugais. Dès 1931, Salazar, encore ministre des Finances, impose le « conditionnement industriel », comprendre : l’ouverture d’une nouvelle fabrique ou l’acquisition ou le montage de nouvelles machines industrielles doit préalablement obtenir une autorisation ministérielle. Dans un communiqué diffusé au milieu des années 1940, Salazar décrivait ainsi la vision de l’identité portugaise portée par le régime : « Certains ne voient pas qu’on s’applique à maintenir l’identité de l’être collectif, en renforçant notre personnalité nationale. Cette douceur de sentiment, cette modestie, cet esprit d’humanité aujourd’hui si rare dans le monde, cette âme souffrante, cette bravoure discrète, cette capacité d’adaptation tout en affirmant à l’extérieur sa propre façon d’être, cet attachement aux valeurs morales, tout ce qui n’est ni matériel ni lucratif, constitue les traits de notre caractère national. Et si nous regardons la merveilleuse histoire de ce petit peuple, presque aussi pauvre aujourd’hui que quand il a découvert le monde, nous conclurons que le Portugal vaut la fierté d’être portugais. » Le maintien du Portugais dans la pauvreté, dans l'humilité, dans une persévérance à la fois discrète et pieuse, s’avère donc un objectif en soi. Sous la dictature, l’éducation est obligatoire, mais s’arrête à l'école primaire. Pas d’industrialisation, alors que même le général Franco, en Espagne, s'y résoudra à partir des années 60. Au Portugal, c’est l’éloge de la figure paysanne et du pêcheur qui domine la propagande du régime.

O Zé Povinho, création du peintre, illustrateur, dessinateur, caricaturiste et céramiste Rafael Bordalo Pinheiro, dans le journal « A Lanterna Mágica ». Ce dessin de 1875 a été décliné dans des milliers de créations depuis. Il représente une personnification nationale, c'est-à-dire une anthropomorphisation de la nation.

O Zé Povinho, création du peintre, illustrateur, dessinateur, caricaturiste et céramiste Rafael Bordalo Pinheiro, dans le journal « A Lanterna Mágica ». Ce dessin de 1875 a été décliné dans des milliers de créations depuis. Il représente une personnification nationale, c'est-à-dire une anthropomorphisation de la nation.

Le régime n'est donc pas, à proprement dit, fasciste, au sens totalitarisant du terme – il n'en a d'ailleurs pas les moyens. Il est corporatiste, c'est-à-dire qu'il cherche à maintenir l'équilibre des corps composant la société, et qu'il appuie son autorité sur cet équilibre. Le régime salazariste est d’ailleurs précurseur de l’idéologie corporatiste, en recherche d'une troisième voie socio-économique, entre le capitalisme libéral et les idéologies révolutionnaires (marxisme, anarchisme). Il s’inspire à la fois de courants traditionnalistes et interventionnistes. Les grands corps d’État sont donc garants de la stabilité du régime, et disposent d’une forme d’autonomie avancée. Bien plus qu’à l’idéologie fasciste en Italie, le salazarisme est comparable au régime de Vichy, lui-même hautement corporatiste et traditionnaliste. L’attachement à la terre et aux coutumes prévaut sur le mythe de la conquête et sur les rêves de grandeur et d’expansion. On sait aujourd’hui qu’António Salazar était un admirateur de Charles Maurras, théoricien français du « nationalisme intégral », une idéologie largement assimilable à celle du maréchal Pétain. Maurras et Salazar auraient d’ailleurs entretenu une correspondance. Les deux personnages étaient des opposants farouches à l’idée de modernité.

Basé sur la devise « Dieu, famille, patrie », le régime s’est présenté en adversaire implacable de la révolution communiste, octroyant une place centrale à l’Église catholique, y compris dans la propagande d'État. Ainsi en 1967, Paul VI est le premier pape à fouler des pieds le sanctuaire de Fatima, où il rencontre Salazar et Sœur Lucie (la dernière survivante des trois témoins du « miracle »), le tout dans une ambiance festive largement retransmise. En outre, les coutumes et les mœurs sont encadrées : les institutrices ont interdiction de se maquiller, et avec les infirmières, elles doivent demander une autorisation officielle pour se marier ; les jupes ne peuvent dépasser une certaine longueur ; un couple risque une amende s'il s'embrasse dans un lieu public ; et le maillot de bain dit bikini ne sera autorisé que dans les années 60. Sans parler de la pression sociale dans les villages, qui interdit toute relation sexuelle aux femmes avant le mariage, qui rend le divorce inenvisageable, qui réserve largement aux hommes l'accès aux cafés, et qui permet la perpétuation de pratiques tels que les unions entre cousins, ou encore les mariages d'intérêt ou arrangés.

Au cours de la Guerre civile espagnole (1936-1939), Salazar incline en faveur des putschistes nationalistes, en dépit d’une neutralité officielle : 6.000 « volontaires » portugais combattent les républicains, les réfugiés antifascistes sont souvent remis aux troupes franquistes, et le régime de Lisbonne reconnaît celui du général Franco dès 1938. Les impératifs militaires des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale et surtout pendant la Guerre froide favoriseront par-contre une alliance forte avec le Portugal de Salazar, concrétisée par l’usage d’une base militaire sur l’archipel des Açores par les avions britanniques et américains à partir des années 40. En 1949, le Portugal est même le seul pays non-démocratique à participer à la fondation de l’Alliance atlantique.

L’anticommunisme est inscrit dans la chair du régime salazariste, qui entraîne consciemment la nation portugaise dans une longue période de sclérose intellectuelle. Cet attachement à un Portugal ancré dans ses traditions se traduit logiquement par la préservation de ses « prolongements naturels », à savoir les colonies africaines, symboles d’un passé maritime glorieux et idéalisé, l'épopée des Grandes Découvertes, qui participe de façon déterminante à la mythologie nationale. La cerise sur le gâteau étant que les principaux leaders de l’indépendance en Angola et au Mozambique sont justement soutenus par le bloc de l’Est, Union soviétique et Cuba en tête, et prônent la mise en place de régimes marxistes. Dans l’esprit de bon nombre de Portugais de l'époque, on ne se bat donc pas contre les Africains, mais contre les communistes. Mais les années de guerre de décolonisation (1961-1974) épuisent le pays (plus du tiers du budget national est consacré à l’effort militaire). En à peine une décennie, le régime s’est mis à dos une des corporations qui constituaient l’un de ses piliers, à savoir le corps militaire. Le 25 avril 1974, un groupe d’officiers organise le coup d’État dont découlera la Révolution des Œillets. En une journée, le régime est tombé, et Marcelo Caetano, chef du gouvernement depuis 1968, doit s’exiler au Brésil.

De l'humilité à la soumission, « il n’y a qu’un petit pas » : la victoire du salazarisme sur la conscience collective portugaise

Le Portugal a connu des bouleversements profonds depuis l’indépendance des colonies africaines (1974-1975), la proclamation de la nouvelle Constitution (1976) et l’adhésion aux Communautés européennes (1986). Le pays aspire enfin à la modernité et aux acquis sociaux de base. Alors qu’en 1974, un Portugais sur trois était encore analphabète, le taux d’alphabétisation passe la barre des 80% au cours des années 1990 et des 90% dans la décennie 2000. L’amélioration de la situation économique et sociale entraîne une chute de l’émigration, au moins jusqu’à la crise de 2008, alors que les immigrés portugais représentaient depuis les années 1960 la première communauté étrangère en France. Deux chiffres révèlent une nette amélioration du niveau de vie : le taux de mortalité infantile, qui était de 89 décès pour 1.000 naissances dans les années 60, est à présent inférieur à 4 décès/1.000 ; et l’espérance de vie passe de 68 ans en 1974 à 80 ans en 2015. Deux autres indicateurs illustrent la révolution des mœurs qui frappe le pays depuis l’instauration de la démocratie : entre 1974 et 2008, on compte trente fois plus de divorces ; et le taux de natalité s’est effondré depuis les années 1970 (le nombre de naissances était aux alentours de 220.000 par an en 1960, et d’à peine 110.000 en 2005).

Pourtant, en 2007, un sondage réalisé au Portugal par la BBC plaçait António de Oliveira Salazar comme « la personnalité la plus importante de l’histoire » du pays ; une tendance confirmée depuis par plusieurs études similaires. À bien des égards, l’ancien dirigeant portugais est considéré comme l’un des « pères » de la nation portugaise depuis la fin de la monarchie, à l’image d’un Mustafa Kemal en Turquie, d'un Léopold Sédar Senghor au Sénégal, d'un Habib Bourguiba en Tunisie, voire d’un Charles de Gaulle en France. Bien que n’ayant aucunement participé à la fondation de la démocratie portugaise moderne, il théorisa l'« esprit » immobiliste qui domine au sein de la « majorité silencieuse » portugaise ; et, à bien des égards, il l'a favorisé. C’est certainement la plus grande victoire du régime salazariste que d’avoir su marquer la conscience collective portugaise et les mentalités bien au-delà de la durée de vie de l’Estado Novo, en instaurant l’immobilisme, le fatalisme, voire la soumission, comme des éléments intrinsèques à la culture portugaise.

Résumant bien la situation, ces quelques mots de la romancière portugaise Lídia Jorge, née en 1946, diffusée sur Arte le 21 octobre dernier, peuvent servir de conclusion : « C’est vrai, les Portugais résistent bien à la faim. La littérature portugaise parle de ça. Elle parle de cette capacité à résister à la faim, au froid. Il y a une espèce de capacité stoïque de résistance, qui conduit à ce que nous nous soumettions aux dictatures. Mais qui nous conduit aussi à des situations d’auto-défense. Et c’est triste de s’apercevoir qu’on en profite de la pire façon dans le monde contemporain. On profite de cette résistance pour en faire d’éternels candidats au sous-emploi. Et c’est ce qu’on vit actuellement, avec une grande dignité, mais aussi dans la crainte que cette façon de vivre, obséquieuse, ne devienne endémique. Parce qu’entre la résistance et la soumission, il n’y a qu’un petit pas. » Et de fait, en dépit des nombreuses manifestations observées en 2011-2012 dans le contexte des mouvements de protestation des « Indignés », les Portugais ont montré une grande docilité quand, au fil des élections, en septembre 2009, en juin 2011, et à nouveau le 4 octobre dernier, ils ont reconduit les forces politiques qui ont amené le pays à la situation actuelle.

Pour lire la seconde partie de cet article et aller plus loin sur le contexte post-électoral au Portugal : Élections du 4 octobre au Portugal (2/2) : derrière les manœuvres politiciennes, une révolution des clivages politiques ?

L'investissement dans les énergies renouvelables, l'un des rares succès du Portugal moderne. Au premier trimestre 2013 par exemple, près de 70% de l'électricité consommée dans le pays a été d'origine renouvelable – un chiffre qui dépend aussi de la force des vents. Le Portugal est l'un des rares pays au monde dont plus de 60% de la production électrique est d'origine renouvelable. Les efforts en la matière sont récents mais significatifs : entre 2005 et 2010, le Portugal a fait passer sa part d'énergie d'origine renouvelable de 17% à 45%, en multipliant par 7 sa production d'énergie éolienne, tout en développant beaucoup l'hydro-électricité, l'énergie houlomotrice et le solaire.

L'investissement dans les énergies renouvelables, l'un des rares succès du Portugal moderne. Au premier trimestre 2013 par exemple, près de 70% de l'électricité consommée dans le pays a été d'origine renouvelable – un chiffre qui dépend aussi de la force des vents. Le Portugal est l'un des rares pays au monde dont plus de 60% de la production électrique est d'origine renouvelable. Les efforts en la matière sont récents mais significatifs : entre 2005 et 2010, le Portugal a fait passer sa part d'énergie d'origine renouvelable de 17% à 45%, en multipliant par 7 sa production d'énergie éolienne, tout en développant beaucoup l'hydro-électricité, l'énergie houlomotrice et le solaire.

Dans le passage qui suit, la députée du Bloc de Gauche et économiste Mariana Mortágua (28 ans), s’efforce, au terme de près de quatre années de gouvernement de droite PSD-PP, de déconstruire le mythe d’indicateurs macro-économiques positifs et d'une amélioration de la situation du pays, sur la base de graphiques reprenant des données officielles. La scène se déroule à l'Assemblée de la République, le 18 février 2015.

Nous arrivons au bout de quatre ans de gouvernement, et l'unique chose que [l'exécutif] vient faire ici, c'est demander la facture au PS et faire des annonces d'amélioration économique. [...] Il disait en 2013 qu'un « miracle économique » était à l’œuvre au Portugal. Mais il nous faut demander : s'il y a effectivement un « virage économique » au Portugal, s'il y a un nouveau cycle de croissance et d'investissement au Portugal, comment expliquer que l'INE [Inquérito de Conjunturo ao Investimento, en français : l'organisme de l'Enquête de Conjoncture sur l'Investissement] fasse une révision à la baisse des intentions d'investissements en 2014 ? Et qu'il fasse une révision négative des valeurs prévues en 2015 ? Les entreprises prévoient d'investir moins en 2015 à cause des perspectives de ventes, qui n'existent pas dans le pays. […] Comment comptabilisez-vous un « virage économique » avec des entrepreneurs que disent qu'ils vont investir encore moins au cours de l'année qui vient, y compris dans les industries exportatrices ? Comment comptabilisez-vous un « virage économique » avec ces indicateurs économiques ?

[...] Indicateur d'activités économiques : c'est très loin d'être une courbe ascendante. Indicateur du volume d'échanges dans l'industrie : [...] très loin du « virage économique ». Indice du volume d'échanges : [...] toujours descendante. Indice de production dans l'industrie : en baisse. Et indice de volume des échanges dans les services... Ce sont les trois indices de volume d'échanges industriels que l'INE présente, comme indicateurs conjoncturels, en décembre 2014. Comment comptabilisez-vous un « virage économique » avec ces aspects, avec ces courbes descendantes ? [...] PSD e CDS-PP ont l'habitude de parler de « décennie perdue », la décennie 2000. C'est vrai, les années 2000 ont représenté une décennie perdue. Le problème, c'est qu'en moyenne, pour notre décennie, si nous voulons arriver au moins au niveau des investissements de la « décennie perdue », il manque deux milliards d'euros en investissements. [...] Cette décennie sera bien pire que la « décennie perdue ».

[...] Parce qu'ensuite, nous ouvrons les journaux, et ce que nous y trouvons en termes d'investissements au Portugal, ce sont les Chinois qui viennent acheter BP [Banco de Portugal], Fidelidade [société d'assurance], Espírito Santos Saúde [prestataire de services de santé], REN [Réseau Électrique National], BESI [banque d'investissement, filiale de Novo Banco]. Et dans les investissements immobiliers, [d'autres achats]. La vente d'actifs, ce n'est pas des investissements. Et c'est cette escroquerie que l'on voit aujourd'hui, quand nous ouvrons n'importe quel journal. Plus de 700 millions d'investissements immobiliers au Portugal ? Ce sont des ventes d'actifs, pas des investissements, de la capacité productive ou de la création d'emploi.

Mariana Mortágua (Bloc de Gauche). Assemblée de la République, le 18 février 2015.

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