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Par David Brites.

Les Portugais ont montré une grande docilité quand, au fil des élections, en 2009, en 2011, et à nouveau en octobre 2015, ils ont reconduit les forces politiques qui ont amené le pays à la situation actuelle, c'est-à-dire à la crise économique, à l'austérité budgétaire et à la casse sociale. Mais les manœuvres politiciennes du Parti socialiste, frustré d'avoir perdu un scrutin où il était pourtant donné gagnant en début de campagne électorale, pour faire tomber le gouvernement de droite sortant, pourraient bien, à long terme, bouleverser les clivages partisans observés depuis la Révolution des Œillets qui avait rétabli la démocratie en 1974.

Si au soir des élections, les observateurs ont unanimement déclaré victorieuse la liste commune des deux partis de droite (qui a recueilli 36,86% des voix), certains ont noté que la gauche, avec 50,75% des suffrages (tous partis confondus), est désormais majoritaire au Parlement. Un constat qui pouvait sembler anodin, puisque le vrai clivage de la politique portugaise ne tient pas à la dichotomie droite-gauche, mais à la soumission ou non aux plans de rigueur budgétaire imposés par la « troïka » – terme employé au Portugal pour désigner le trio de créanciers composé du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque centrale européenne (BCE) et de la Commission européenne.

En effet, les mouvements politiques qui ont approuvé l’appel à l’« assistance » de la Troïka, c’est-à-dire le Parti socialiste (PS), au centre-gauche, le Parti social-démocrate (PSD) et le Parti populaire (PP), à droite, ont recueilli une majorité des voix et obtenu, comme toujours, une large majorité des sièges, aux dépens de la Coalition démocratique unitaire (CDU) – alliance réunissant le Parti communiste portugais (PCP) et le Parti écologiste « Les Verts » (PELV) et du Bloc de Gauche. Et d’ailleurs, pensant la victoire assurée, lorsque les sondages lui étaient encore favorables, le leader socialiste, António Costa, avait clairement pris ses distances avec l’extrême-gauche pendant la campagne, tout en appelant à adoucir la rigueur mise en œuvre par la droite afin de créer l’illusion d’un clivage avec le PSD.

Pour revenir sur les dernières élections législatives portugaises et leur décryptage : Élections du 4 octobre au Portugal (1/2) : la culture de la soumission perdure

La forte abstention (44,14% des inscrits) a confirmé le désintérêt croissant des Portugais pour la politique. Pour autant, le résultat semblait sans appel : les partis adeptes des recettes économiques de la Troïka demeuraient majoritaires, et l'on pouvait s'attendre à voir le gouvernement PSD-PP reconduit, avec un soutien bon gré mal gré des députés socialistes. Mais le Parti socialiste n'en a pas voulu ainsi, et ses tambouilles politiciennes lui ont finalement permis de confisquer la direction du gouvernement à la coalition de droite. Retour sur une séquence politique marquée, après plusieurs années d'austérité drastique, par un rapprochement inédit des « gauches » portugaises.

Avec la crise : des réactions sociales sans lendemain

La crise économique a lourdement frappé le Portugal. De fait, le pays se trouve dans une situation extrêmement difficile, et même la Grèce n’a pas grand-chose à lui envier. Le Portugal se traînait déjà de véritables boulets économiques et sociaux. Dans les années 1980, l'échec du partage des terres dans l'Alentejo avait entraîné le déclin de l'agriculture dans cette région méridionale, alors qu'à l'échelle nationale, agriculture et industrie, en peine de compétitivité, subissaient la concurrence nouvelle des autres pays européens, puis des pays émergents. La pêche de la sardine, primordiale pour le secteur piscicole, est en déclin depuis la fin des années 1960, à cause de la concurrence internationale et de la raréfaction de la ressource. En 1989, après deux ans de négociations avec le PS, le PSD au pouvoir réforme la Constitution pour retirer l’« irréversibilité » des nationalisations réalisées après la Révolution des Œillets ; dans la foulée, la loi qui interdisait certains secteurs à l’initiative privée est elle-aussi retouchée. S’ensuit une vague de privatisations, allant des banques aux assurances, en passant par les médias, ce qui entraîne un vent de liberté dans la presse, mais aussi des mouvements sociaux importants.

En outre, le Portugal se traîne d’autres problèmes de gestion, et ce depuis très longtemps : niveau de corruption élevé à tous les échelons (le second après la Grèce au sein de l’Europe des Quinze), déficit de compétitivité dans l'administration, carences lourdes du secteur éducatif, etc. Bref, des difficultés structurelles, le tout associé à une pyramide des âges qui en annonce encore de nouvelles. La période politique qui a suivi l'adhésion aux Communautés européennes (1986), marquée par l'alternance entre le PSD d’Aníbal Cavaco Silva (1985-1995) et le PS d'António Guterres (1995-2002), a donné l'illusion d'une certaine prospérité, en dépit de fortes tensions sociales au début des années 90. L’émigration s’essoufflait enfin, après plusieurs décennies marquées par des départs massifs. L'organisation de l'Expo' 98 sur « les Océans, un patrimoine pour le futur » à Lisbonne (et les projets de rénovation urbaine qui l’ont accompagnée dans la capitale), puis celle du Championnat d'Europe de football de 2004, symbolisaient, avec la réalisation d'un réseau routier d'importance à travers tout le pays (permise par les fonds communautaires), l’essor et la modernisation du pays. La hausse du tourisme et l'amélioration du niveau de vie en étaient d'autres symptômes encourageants.

Cavaco Silva avança para a privatização na totalidade de várias empresas, desde a banca aos seguros, passando pela comunicação social. Altera-se ainda a lei que vedava à iniciativa privada um conjunto de atividades económicas, a chamada lei de delimitação dos setores. - See more at: http://www.rtp.pt/noticias/politica/a-decada-de-betao-do-cavaquismo_es901116#sthash.f2SYunnK.dpuf

En 2005, la mauvaise gestion et les erreurs politiques du gouvernement de droite entraînent une dissolution du Parlement et des législatives anticipées, gagnées par un Parti socialiste qui obtient pour la première fois de son histoire une majorité absolue des sièges (avec 45,03% des suffrages). Toutefois, les efforts du premier gouvernement Sócrates (2005-2009) pour réduire le déficit budgétaire et la dette publique, afin de respecter les critères de Maastricht, sont mis à mal à partir de 2008 par l’explosion du chômage et l’effondrement de pans entiers de l’économie, comme le secteur de la construction.

Réélu tant bien que mal en 2009 en dépit d’une politique de rigueur très dure, José Sócrates (PS) est contraint en mars 2011 de provoquer des législatives anticipées, par un vote de défiance de l’opposition de droite – qui estimait insuffisants les efforts budgétaires exigés par le quatrième plan de rigueur socialiste. L’instabilité politique momentanée risquant de provoquer des attaques spéculatives et une dégradation de la dette portugaise par les agences de notation financière, le Premier ministre sortant est contraint d’en appeler à la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne) pour parvenir à répondre aux impératifs financiers de l’État, en négociant un plan d'aide de 78 milliards d'euros. Le pays passe alors sous « assistance » des institutions financières européennes et internationales. Avec seulement 28,04% des suffrages exprimés, le PS paie alors ses années d'austérité économique, mais paradoxalement, c'est la droite, à l'origine de cette séquence politique, qui remporte très largement le scrutin du 5 juin 2011, alors même qu'elle prône un renforcement de la rigueur déjà engagée ; le PSD recueille alors 38,66% des voix, et son allié, le Parti populaire, 11,71%. Pedro Passos Coelho, chef de file du PSD, accède alors au poste de chef du gouvernement, et il le restera jusqu’en octobre 2015.

Dans un petit village (Batalha) du centre du pays.

Lisbonne est sortie du programme de la Troïka depuis mai 2014, et a pu rembourser par anticipation au FMI près du quart de sa dette de 29,6 milliards d’euros. Le Portugal peut à nouveau se financer « normalement ». Voilà un bilan dont a pu se targuer la coalition de droite aux dernières élections. En présentant comme contre-modèle l’expérience de Syriza en Grèce, évidemment. Pourtant, l’analyse des indicateurs macro-économiques surveillés par la Commission européenne et les agences de notation financière ne traduit absolument pas la situation réelle du pays. Certes, l’amélioration de la compétitivité a permis de relancer les exportations, qui sont passées de 27% à 40% du PIB, et la croissance du PIB est de retour, avec 0,9% de hausse en 2014, et 1,6% en 2015. Mais elle ne redécolle pas vraiment, et le FMI maintient pour l’instant des prévisions de 1,5% de croissance en 2016 et de 1,4% en 2017. À ce rythme-là, le pays n’aura retrouvé son niveau de richesse de 2009 – en termes de PIB (un indicateur déjà discutable en soi) – qu’en l’an 2020.

Sans même rentrer dans les détails relatifs à la situation sociale des Portugais, l’économiste Mariana Mortágua (28 ans), députée du Bloc de Gauche, s’est efforcée, lors d'une séance de questions parlementaires au gouvernement, le 18 février 2015, de déconstruire le mythe d'un « miracle économique » annoncé par le gouvernement depuis 2013, en listant, graphiques à l'appui, tous les indicateurs macro-économiques placés dans le rouge pour la période 2013-2014 voire jusqu'en début 2015, sur la base des chiffres du service d'Enquête Conjoncturelle sur l'Investissement (Inquérito de Conjunturo ao Investimento) : « Les intentions d'investissement, en baisse en 2014, et négatives en 2015. Les entreprises prévoient d'investir moins en 2015 à cause des perspectives de vente, qui n'existent pas, [...] y compris dans les industries exportatrices. Indicateur d'activité économique, indicateur du volume d'échanges dans l'industrie, indice de volume d'échanges, indice de production dans l'industrie, et indice de volume d'échanges dans les services : tout est à la baisse. Les chiffres sont de décembre 2014. » Et la députée concluait ainsi : « Le PSD et le PP ont l'habitude de parler de "décennie perdue", et c'est vrai, les années 2000 ont représenté une décennie perdue. Mais le problème, c'est qu'en moyenne, pour notre décennie, si nous voulons arriver au niveau d'investissements de la "décennie perdue", il manque encore deux milliards d'euros d'investissements. […] Car rappelons que la vente d'actifs [la députée fait référence aux vagues de privatisations et d'ouvertures du capital amorcées depuis 2011] ne sont pas des investissements. »

Effet mécanique de la purge budgétaire qui a fait plonger la croissance, la dette publique est passée de 83,6% du PIB en 2009 à 130,2% en 2014. Un chiffre inférieur à celui de la Grèce certes… mais auquel il faut ajouter le poids de la dette privée qui, elle, est nettement supérieure à celle d’Athènes. Elle atteint les 237% du PIB en 2015. La Troïka a par ailleurs imposé au Portugal le cocktail classique mêlant baisse des dépenses publiques et des indemnités-chômage, compression des salaires et des pensions, hausse de la TVA, et programme lourd de privatisations (énergie, transports). Dernière en date, le gouvernement a bouclé le 23 septembre 2015 la privatisation de la gestion des transports en commun de la ville de Lisbonne. En termes de moral et de casse social, le bilan est sévère. Au pire de la crise, le taux de chômage avait atteint 17,5% de la population active. Si le gouvernement se vante de l’avoir fait passer à 12%, il omet de préciser que ce chiffre a artificiellement baissé du fait de l’émigration massive qui a repris depuis 2010 – mais en 2011, le Premier ministre lui-même n’appelait-il pas les chômeurs à émigrer pour trouver du travail en dehors des frontières ? On estime qu’entre 400.000 et 500.000 Portugais ont quitté le pays – une fuite des cerveaux qui concerne essentiellement des travailleurs jeunes et formés, provoquant un vieillissement de la population active et une baisse des recettes fiscales. C’est presque 100.000 personnes qui quittent le pays chaque année. En outre, plus du tiers des jeunes de moins de 25 ans sont toujours sans emploi. En 2011 déjà, 18% de la population était considérée « en situation de risque de pauvreté » et 8,6% souffrait de « privation matérielle sévère ». Et cette année encore, près d’un Portugais sur cinq vit avec moins de 411 euros par mois.

Le Portugal était déjà, au milieu des années 2000, le pays le plus inégalitaire de l’Union européenne, avait pointé du doigt un rapport détaillé sur la cohésion sociale publié par la Commission européenne en mai 2008 ; il était alors le seul État membre de l’Europe des Vingt-cinq où la distribution des revenus était plus inégale qu’aux États-Unis. Une réalité qui s’est accrue avec la crise, qui, c’est un fait, n’a pas touché tout le monde. Rien qu’en 2013, les vingt-cinq personnes les plus riches du pays ont augmenté leur fortune de 16%, totalisant 16,7 milliards d’euros, selon le magazine Exame. Alors que le Portugal est sorti péniblement, cette année-là, de la récession, ces mêmes 25 plus grosses fortunes détenaient alors l’équivalent de 10% du PIB, contre 8,4% en 2012.

Dans les rues de Porto.

Les services publics ont payé très cher les coupes budgétaires. Les salaires des fonctionnaires gagnant plus de 1.500 euros par mois ont connu à plusieurs reprises des réductions sèches, alors que ceux inférieurs à cette somme étaient gelés. Selon les années, plus du tiers voire plus de la moitié des centres de santé portugais manquent de matériel. Gants, blouses ou vaccins font défaut, selon plusieurs études auprès des Unités de Santé Familiale (USF), qui regroupent des médecins généralistes et des infirmiers. Du côté de la Justice, une réforme de la carte judiciaire a entraîné la suppression d’un grand nombre de tribunaux. Le secteur éducatif n’a pas été épargné non plus. À titre d’exemple, juste pour la rentrée 2014, le Portugal comptait 2.400 écoles de moins que l'année précédente ; en une décennie, ce sont plus de 7.000 écoles publiques qui ont fermé. Le 24 novembre dernier, un rapport de l'OCDE révélait que le Portugal était l'un des pays membres de l'Organisation ayant le plus réduit ses investissements dans l'éducation (-14% entre 2010 et 2012).

Enfin, est venue s'ajouter, en 2013-2014, la privatisation des services postaux, Correios, Telégrafos e Telefones (CTT), dont le cas est emblématique. Les chiffres sont effrayants. Entre 2005 et 2012, la CTT a perdu 27% de ses effectifs... alors qu'elle réalisait, dans le même temps, un bénéfice cumulé de 438,7 millions d'euros. Entre 2008 et 2013, un tiers des bureaux de poste étaient rayés de la carte, soit 125 juste entre mai 2011 et juin 2013. C'est dans ce contexte que survient, conformément aux mesures prévues avec la Troïka, la privatisation. Elle est d'autant plus choquante que l'entreprise, depuis une vingtaine d'années et la séparation des télécommunications et du service postal, est bénéficiaire, et en excellente santé ! Mais elle s'avère irréversible, comme d'autres privatisations ou ouvertures de capital : Électricité de Portugal (EDP), dont le chinois Three Gorges acquiert 21% du capital en 2011 ; le Réseau Électrique National (REN), dont 40% est vendu en 2012 au chinois State Grid et à Oman Oil ; la quasi-totalité des transports publics et des aéroports du pays ; etc. Courant 2015, le système de traitement et de distribution de l'eau est même restructuré, prélude à une future privatisation de la compagnie publique de l'eau, Águas de Portugal, finalement avortée à cause des élections d'octobre.

Dans un pays où la ruralité joue un rôle toujours essentiel dans l’identité collective, les campagnes souffrent de plus en plus de la concentration voire du désengagement pur et simple de certains services publics (écoles, services postaux...), qui sont pourtant des instruments déterminants de cohésion sociale et territoriale. À titre d’exemple, les bureaux de poste fermés ont souvent transféré leurs missions à des fleuristes, des épiciers ou des mairies, du jour au lendemain, sans en avertir les usagers. La notion même de service public est toujours restée absente du discours officiel du gouvernement de droite, dont le poncif idéologique était clair : l’État serait un « mauvais gestionnaire d’entreprises », selon les mots d’un député PSD (mai 2013). Pas le gouvernement, bien sûr, ni les dirigeants des entreprises en question, mais l’État, cette entité publique qui ne représente rien de plus, rien de moins que la souveraineté populaire.

En outre, le monde rural souffre aussi d’un autre mal structurel, à savoir le vieillissement de sa population, provoqué par la fuite des jeunes et par l’effondrement de la natalité. Antérieure à la crise de 2008, la chute du taux de fécondité à l'échelle nationale révèle certes une appropriation des moyens de contraception et une révolution des mœurs, dans un pays profondément catholique mais qui s’est sécularisé au cours des dernières décennies, mais, avec à présent un taux de 1,2 enfant par femme (l'un des plus faibles d'Europe), elle illustre surtout le manque de confiance des Portugais dans l'avenir. Tout comme semble en témoigner l’émigration continue observée depuis cinq ans.

Gouverné par la droite, le Portugal a été très vite présenté comme le « bon élève » des politiques imposées par la Troïka. À plusieurs reprises, comme en juillet 2012 ou en décembre 2013, la Cour constitutionnelle a même dû retoquer certaines mesures d'austérité, les jugeant contraires à la Constitution portugaise, comme la suppression des quatorzièmes mois de salaire versés aux fonctionnaires et de pension aux retraités, ou encore une réduction des allocations chômage et maladie. Ces avis de la Cour avaient alors fait l'effet d'une bombe politique, tant ils apparaissaient comme un rejet du plan de sauvetage de la Troïka. D'une certaine manière, ils rappelaient ainsi que tout n'était pas possible en termes d'abaissement des droits. Des victoires à la Pyrrhus pour les citoyens, puisque le 7 avril 2013 notamment, le gouvernement annonçait des coupes sévères dans les dépenses publiques dans les secteurs de la santé et de l'éducation pour l'essentiel afin de compenser la perte de 1,3 milliard d'euros occasionnée par le remboursement des salaires et des allocations indûment perçus. Même Mario Soares, figure imminente du Parti socialiste, ancien Premier ministre (1976-1978 & 1983-1985) puis chef de l’État (1986-1996), a pris le contre-pied du gouvernement en déclarant : « La Troïka fonctionne comme si elle était propriétaire du pays et voulait provoquer notre ruine en tant qu’État-nation. Pour sauver l’euro et l’Union européenne, il faut que les marchés spéculatifs obéissent à nouveau aux États. » Un appel vain.

Il a fallu un tel contexte de casse sociale pour voir s'organiser, dans un pays où la contestation de rue est très peu fréquente, des manifestations conséquentes. Dans la continuité des vagues de protestation observées à travers le monde sous l’entête des « Indignés », le mouvement « Génération précaire » (Geração à rasca), connu aussi sous le nom « Génération 500 euros », a mené, avec les grandes confédérations syndicales, plusieurs marches collectives et de grands rassemblements, parfois couplés à des grèves générales dans les secteurs publics ou privés, réunissant souvent entre 100.000 et 500.000 manifestants des chiffres exceptionnellement élevés dans ce pays de dix millions d’habitants. Porto et surtout Lisbonne ont évidemment été les villes les plus touchées, comme le 29 mai et le 6 novembre 2010, le 12 mars, le 15 octobre et le 24 novembre 2011, ou encore le 22 mars 2012. En septembre 2012, le 14 et le 29, deux journées communes de protestation ont même été organisées en Espagne et au Portugal ; et à Lisbonne, la manifestation du 14 s'était achevée de manière symbolique sur la Place d'Espagne (Praça de Espanha), en signe de solidarité avec les Espagnols. Le 14 novembre 2012, la CGTP portugaise, ainsi que plusieurs syndicats espagnols et grecs, ont mené une grève générale conjointe et des manifestations simultanées contre l'austérité – un premier embryon de réaction citoyenne européenne resté sans lendemain.

Le 2 mars 2013, près d'un million de personnes défilent dans les rues de Lisbonne, Porto et Coimbra : on n'avait plus vu une telle mobilisation depuis la révolution des Œillets. Plus récemment, de nouvelles manifestations ont touché la capitale portugaise, le 2 mars 2013, ou encore le 14 mars 2014. Ce jour-là, l’hymne du mouvement populaire venu accompagné le putsch militaire en 1974, Grandôla, Vila Morena, était même entonné dans les cortèges, où la foule, où était visible de nombreux œillets rouges, scandait : « 25 avril, toujours ! » (25 de Abril, sempre !). Plus récemment, le 14 mars 2014, une nouvelle journée de mobilisations venait à nouveau rappelée au gouvernement Passos Coelho qu'une majorité de Portugais demeure insatisfaite. Bref, la société civile portugaise tentait de se mobiliser, une première depuis le début des années 90. La création de l’« Initiative pour un audit citoyen de la dette publique » en était un autre exemple.

Mais voilà, en dépit de ces sursauts de protestation, près d'un électeur sur deux s'est détourné des urnes au fil des élections, tandis qu’une majorité de votants ont validé le choix de l’austérité, en 2009, en 2011 et à nouveau cette année.

À Lisbonne, la question du logement est marquée par l'existence de nombreux bâtiments inoccupés et délaissés.

À Lisbonne, la question du logement est marquée par l'existence de nombreux bâtiments inoccupés et délaissés.

Les tractations à gauche bouleversent les rapports de force partisans

À présent, la scène politique portugaise connaît une petite « révolution » suite à un changement de posture du Parti socialiste. La direction du PS a très vite engagé des négociations avec le Bloc de Gauche et la Coalition démocratique unitaire. Une première depuis que la Constitution de 1976 est entrée en vigueur. L’objectif principal était d’empêcher la droite de se maintenir au pouvoir. Pourtant, les Portugais n’ont pas manifesté, par leur vote du 4 octobre, un rejet franc et massif de la rigueur budgétaire, bien au contraire. Nul doute que, derrière cette manœuvre politicienne, se cachent davantage les ambitions d’António Costa que le souhait sincère du Parti socialiste de mettre fin à l'austérité. Le perdant du scrutin désire retourner la configuration du Parlement à son avantage pour parvenir au pouvoir. Une telle alliance a théoriquement l’intérêt de cesser la casse sociale qui s’observe depuis plusieurs années, et fait bouger les lignes partisanes, dans un pays où elles sont si peu mobiles. Le journaliste portugais Daniel Oliveira applaudissait, le 26 octobre dernier, dans Expresso (un journal en ligne), « la nouveauté du PCP et du Bloc de Gauche d’avoir décidé de participer au jeu du pouvoir », et critiquait les élus de droite pour qui « il est illégitime que les représentants d’un million de Portugais participent aux solutions de pouvoir ». Toutefois, sur le plan démocratique, ce retournement du PS est très contestable, car il n’en avait pas annoncé la couleur. Si la droite seule n’a pas remporté le scrutin, pour autant, de fait, le PS l’a perdu, et bien perdu, et ses électeurs n’ont pas voté pour que le parti s’allie aux formations anti-austérité.

S’opposant à cette union soudaine des gauches portugaises, le chef de l’État Aníbal Cavaco Silva (PSD) a reconduit le Premier ministre sortant Pedro Passos Coelho à son poste. Mais, mardi 10 novembre, dans la soirée, le gouvernement de coalition de la droite portugaise a été mis en minorité à l'Assemblée par les 123 députés de gauche (sur 230). L’ironie de l’histoire est sans doute là : sans majorité absolue, Passos Coelho se retrouve dans la même situation que son prédécesseur socialiste, José Sócrates, vainqueur de l’élection de 2009 mais renversé en 2011 par l’opposition de droite car ne bénéficiant pas de majorité absolue. Et Daniel Oliveira de poursuivre, dans sa tribune d’octobre : « Ce que le PSD et le [Parti populaire], en minorité au Parlement, ont dit est ceci : les députés du PS devaient voter pour le candidat du PSD et non, comme ils l’ont fait, pour le candidat de leur propre parti. Étrange, n’est-ce pas ? »

Dans les rues de Porto. (Crédit photo © Caroline Raes, 2011)

Pas sûr que cette alliance des « gauches » se fasse réellement au profit des formations d’extrême-gauche. Tout d’abord parce que les trois partis anti-austérité, Les Verts, le Parti communiste et le Bloc de Gauche, n’occuperont aucun ministère. Ensuite et surtout parce que, sur le papier, la Troïka peut se rassurer, puisque le Parti communiste et le Bloc de Gauche se sont engagés, dans l’accord de coalition, à ne pas revenir sur « les engagements européens et internationaux ». Il n’y aura donc pas de remise en cause de la politique monétaire de la Banque centrale européenne ou des fondements de l’austérité budgétaire, ni de renégociation de la dette publique portugaise. Toutefois, dès le 10 novembre, le PS a annoncé un programme de gouvernement rompant avec son prédécesseur : fin du gel des retraites dès le 1er janvier, augmentation progressive du salaire minimum pour atteindre 530 euros en 2016 (elle sera effective dès ce 1er janvier) et 600 euros en 2019, suppression d'une surtaxe de 3,5% sur les revenus entre 2016 et 2017, fin des coupes dans les salaires des fonctionnaires, rétablissement des quatre jours fériés obligatoires supprimés par la droite (deux célébrant des fêtes religieuses, une autre l'indépendance nationale le 1er décembre 1640, et la dernière l'instauration de la République le 5 octobre 1910), maintien de subventions destinées à des associations de santé, etc. Le tout, insiste Antónia Costa, avec un déficit budgétaire stabilisé à 2,7% du PIB pour 2016.

Le chef de l’État pouvait toujours reconduire Pedro Passos Coelho à la tête d’un gouvernement de gestion, en attendant l’organisation de nouvelles élections législatives, qui ne pourraient toutefois pas avoir lieu avant juin 2016. Ce qui aurait eu le mérite de remettre à plat les cartes politiques, en proposant un choix clair aux électeurs, qui auraient cette fois été avertis de la possibilité d’une alliance entre le PS et l’extrême-gauche. Aníbal Cavaco Silva a finalement nommé, le 24 novembre, António Costa au poste de Premier ministre. La gauche radicale a promis de ne pas déposer de motion de censure à l'encontre de ce dernier, ce qui devrait assurer une certaine stabilité gouvernementale, au moins pendant quelques mois ; mais certaines tensions au sein du nouveau Parlement sont à prévoir au cours du mandat qui s'ouvre, et qui pourrait bien ne pas arriver à terme. Début décembre, Jerónimo de Sousa expliquait que « la politique [menée] déterminera la durabilité du gouvernement. » Et le Secrétaire général du Parti communiste portugais d'ajouter : « [S'il] gouverne au service et en faveur des travailleurs, des retraités et des [petites] pensions, des petites et moyennes entreprises, de tous ceux qui ont souffert et ont été fragilisés par ces quatre années de gouvernance [de la droite], naturellement, nous sommes portés à croire qu'il atteindra son objectif, et qu'il s'inscrira d'ailleurs dans [l'accord commun] du PS avec [l'extrême-gauche]. »

Arrive-t-on au bout du tunnel de l'austérité ?

Première mesure, promise par les quatre partis de gauche avant même l'élection du 4 octobre : la suppression d'une taxe de 7,75 euros (adoptée cette année mais pas encore appliquée) pour les femmes souhaitant avorter. Seconde mesure de la majorité PS-BE-CDU, le 20 novembre dernier : le droit à l'adoption pour les couples homosexuels – le mariage pour les couples de même sexe avait déjà été approuvé par l'Assemblée en janvier 2010.

Dès le 24 novembre, la liste des 17 ministres était connue ; parmi eux, on ne compte que quatre femmes, dont l'une d'elles, nommée ministre de la Justice, Francisca Van Dunem, est la première femme noire à occuper une telle fonction au Portugal. La fiscalité semble être une priorité pour le nouvel exécutif, avec plusieurs réformes prévues : l'établissement d'une progressivité pour l'Impôt Municipal sur les biens Immobiliers (IMI) et d'une clause de sauvegarde pour en éviter des augmentations trop brusques ; le renforcement de la progressivité de l'Impôt sur le Revenu des personnes Seules (IRS) et une réforme du Quotient familial lié à l'IRS ; la création d'une niche fiscale, le Complément Salarial Annuel, pour aider les travailleurs précaires à passer au-dessus du seuil de pauvreté ; une baisse de la TVA sur la restauration de 23% à 13% ; la mise en place d'un système d'incitations à l'installation d'entreprises et à la création de richesse dans l'intérieur du pays ; l'adoption de mesures limitant le risque d'expulsion de sa résidence principale pour cause de crédit impayé ; la hausse des droits de succession pour les grandes fortunes ; ou encore la réduction du contrôle fiscal répété aux particuliers et aux petites et moyennes entreprises.

Les défis sont considérables. L'un des thèmes « chauds » d'actualité concerne la TAP : la compagnie nationale de transport aérien a été privatisée cette année, au crépuscule du gouvernement Passos Coelho, ce qui a d'ailleurs valu des critiques à ce dernier qui, qualifiant cette privatisation d'« urgente », a laissé le consortium Gateway injecter 150 millions d'euros dans l'entreprise et en prendre ainsi le contrôle à hauteur de 61%. Mais António Costa insiste : l'État doit se maintenir avec une majorité du capital. Un cycle de renégociation devrait bientôt s'ouvrir, et peut-être, suggère l'hebdomadaire Jornal de Négocios, le consortium Gateway pourrait rester avec 49% du capital, mais également assumer la gestion de la compagnie. Autre défi pour le nouvel exécutif, dans le secteur bancaire, où trois banques en particulier cristallisent l'attention : CGD ; Novo Banco, qui présente de graves besoins en recapitalisation (à hauteur de 1.400 millions d'euros) ; et Banif, qui fait l'objet d'une investigation de Bruxelles sur l'usage d'aides d'État déjà reçues (1,1 million d'euros), et que la Banque du Portugal va sauver en injectant dans son capital 2,3 milliards d'euros (décision prise il y a trois jours), en dépit de l'opposition de l'extrême-gauche sur ce dossier.

S'ajoute enfin le défi du Budget de l'État. Pour parvenir au déficit prétendu en 2016 et se maintenir en-dessous du seuil des 3% du PIB exigé par les traités européens, le gouvernement doit parvenir à trouver 1.800 millions d'euros supplémentaires, soit par des économies, soit par de nouvelles recettes. Un objectif rendu d'autant plus compliqué par certaines promesses électorales et par l'épée de Damoclès que représente le soutien indispensable de l'extrême-gauche au Parlement. Des mesures telles que la révision progressive des coupes salariales dans la fonction publique d'ici octobre 2016 et l'augmentation des pensions et allocations pour les plus vulnérables (deux millions de bénéficiaires selon les estimations) rassemblent les « gauches » portugaises, mais pour combien de temps ? À titre d'exemple, le retour à la semaine de 35 heures dans la fonction publique (contre 40 heures actuellement) fera l'objet d'un vote dès le mois prochain : or, l'extrême-gauche souhaite que la mesure soit effective dès son adoption, alors que le Parti socialiste, pour des raisons budgétaires, veut reporter sa mise en œuvre au 1er juillet 2016. Ce type de dissonance est dépassable, toutefois il traduit des différences de priorité entre une extrême-gauche faiseuse de roi et un Parti socialiste gestionnaire.

La visite de la Troïka d'ici la fin du mois de janvier sera un nouveau test pour la viabilité du nouveau gouvernement, alors que la Commission européenne, il fallait s'y attendre, semble déjà porter ses critiques sur le bémol posé par les Portugais au programme d'austérité budgétaire. Avec à la clef des doléances de Bruxelles concernant la réforme du secteur privé (simplification du système d'impôt sur les PME, facilitation des procédures de licenciement, libéralisation des secteurs portuaire et de la grande distribution, etc.) et la bonne tenue des comptes publics portugais. À voir comment le gouvernement Costa tiendra son rôle d'équilibriste, entre son alliance opportuniste avec l'extrême-gauche et sa volonté de satisfaire les créanciers de la Troïka.

Vue sur le centre-ville de Lisbonne.

Vue sur le centre-ville de Lisbonne.

« Ce que la gauche a dû faire pour en arriver là »

Tel était l'un des titres du quotidien Público, dans son édition du 25 novembre, au lendemain de la nomination d'António Costa au poste de Premier ministre. Un titre qui sous-entend la dimension à la fois inédite et opportuniste des épineuses négociations menées par le PS avec la gauche radicale. Público insistait d'ailleurs largement sur le caractère original de la situation : « Il y a un mois et demi a commencé un rapprochement inédit. Voilà comment António Costa (PS), Jéronimo de Sousa (PCP) et Catarina Martins (BE) ont dépassé quarante ans de divergences et signé un compromis qui selon eux sera durable. » Le journal mettait également en exergue la jeunesse et l'expertise des équipes qui ont été chargées d'élaborer « dans le plus grand secret » cet accord historique, « signé à huit clos le 10 novembre à 13h30 dans la salle Tejo du Parlement ».

Député et membre du PSD, Manuel Frexes déclarait en novembre dernier, conformément à la posture adoptée par son parti depuis les élections d'octobre, que la chute du gouvernement PSD-PP, au profit d'un nouvel exécutif nommé « sans avoir gagné les élections, est l'une des plus graves subversions démocratiques ». Certes, et à juste titre, de nombreuses voix dénonçant un « putsch de palais » (golpe palaciano), dans les médias ou sur la toile, ont souligné le caractère illégitime du « retournement » du Parti socialiste pour prendre la tête du gouvernement. Cette critique s'entend parfaitement. Mais à terme, cette manœuvre politicienne est susceptible de redistribuer positivement les cartes partisanes dans le pays, à double titre : d'abord parce qu'elle brise au sein du Parti socialiste le tabou d'une alliance avec l'extrême-gauche (on aurait évidemment préféré qu'António Costa en annonce la couleur avant que les intentions de vote du PS ne se cassent la figure, courant septembre) ; ensuite parce qu'un accord de coalition entre les socialistes et la gauche radicale peut peut-être donner du crédit, auprès de l'opinion publique, au discours et aux idées de cette dernière. L'exemple de la France nous le montre bien : alors que la rhétorique de la droite (UMP hier, Les Républicains aujourd'hui) a banalisé le discours du Front national, à gauche, au contraire, la perte de valeurs du Parti socialiste et l'abandon de ses promesses initiales a fait perdre à l'« autre gauche » tout crédit dans le débat public, où elle passe pour un ramassis d'idéalistes révolutionnaires, même quand ses idées relèvent juste du bon sens ou de la justice sociale. Peut-être au Portugal, verra-t-on le phénomène inverse ; seul l'avenir le dira.

L'Espagne voisine connaît depuis les élections du 20 décembre un scénario assez similaire : un Parti populaire (PP) à la tête du gouvernement sortant, qui, bien qu'arrivé en tête, est très loin de la majorité absolue ; un Parti socialiste (PSOE) en seconde position mais avec un score très faible ; et de longues tractations en perspective avec peut-être la formation d'une vaste coalition à la clef, alliant les socialistes à l'extrême-gauche (Podemos, Izquierda Unida), voire à des partis régionalistes. Même si l'option de législatives anticipées en 2016 reste sur la table, la répétition d'un scénario « à la portugaise » entraînerait, dans le contexte d'un Parlement fragmenté, l'arrêt des politiques d'austérité imposée par la droite gouvernementale. La différence entre Espagne et Portugal étant là : la vie politique espagnole a connu une véritable révolution, avec l'entrée fracassante de deux nouveaux partis au Parlement, Podemos (20,66% des voix) et Ciudadanos (13,93%), et une claque électorale pour les partis de l'establishment, réduits à un électeur sur deux. En effet, le score cumulé du PP et du PSOE est de 50,73% des voix, alors qu'au Portugal, rappelons-le, l'addition des suffrages obtenus par les partis dits du « bloc central » ayant mis en place des politiques de rigueur budgétaire depuis une décennie (PP, PSD et PS) donne un résultat de... 70,9% des voix.

Le 25 juillet 1974, il avait fallu un putsch de l'armée pour amener les Portugais à se rendre dans la rue faire tomber le régime en place ; cette fois encore, il aura fallu un putsch, un « putsch de palais », pour forcer la vie politique portugaise à faire sa révolution. Compte tenu des déconvenues et désenchantements rencontrés depuis la Révolution des Œillets – en avril 2014, la timidité des commémorations des 40 ans de la chute de la dictature en attestait –, souhaitons aux Portugais, à qui le hasard des tambouilles politiciennes vient forcer la main, que cette expérience politique débouche sur une amélioration de leurs conditions de vie et un allègement des mesures d'austérité qu'ils subissent depuis tant d'années.

Situé dans l'est de la capitale portugaise, le quartier du Parc des Nations, créé sur le site d'une zone industrielle en déclin pour accueillir l'Expo 98 sur « l'océan avenir de l'humanité », devait symboliser l'essor de la ville à l'aube du XXIème siècle. Siège actuel de plusieurs pôles économiques et financiers, elle présente plusieurs originalités architecturales, parfois de style futuriste.

Situé dans l'est de la capitale portugaise, le quartier du Parc des Nations, créé sur le site d'une zone industrielle en déclin pour accueillir l'Expo 98 sur « l'océan avenir de l'humanité », devait symboliser l'essor de la ville à l'aube du XXIème siècle. Siège actuel de plusieurs pôles économiques et financiers, elle présente plusieurs originalités architecturales, parfois de style futuriste.

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