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Par David Brites.

Place de la République à Paris, le 24 juillet dernier, aux alentours de 18 heures. À l'heure de l'habituelle Assemblée générale, était organisée une conférence traitant de l'impact de l'état d'urgence et des attentats terroristes sur le mouvement social.

Place de la République à Paris, le 24 juillet dernier, aux alentours de 18 heures. À l'heure de l'habituelle Assemblée générale, était organisée une conférence traitant de l'impact de l'état d'urgence et des attentats terroristes sur le mouvement social.

Même le dimanche après-midi, sous un grand soleil, la place de la République ne connaît plus la mobilisation observée tous les soirs, fin mars, en avril et en mai. Entretemps, le mois de juin, marqué par l'Euro de football en France et par le début de l'été, a consacré l’essoufflement de la (longue) contestation à la Loi Travail. Force est de constater que le mouvement « Nuit Debout », peut-être aussi en raison de sa nature, n'est pas parvenu à perdurer au-delà de deux ou trois mois, si l'on excepte les irréductibles qui se maintiennent encore sur la place, de façon irrégulière, jusqu'à aujourd'hui. Petit retour sur cette séquence originale (et inédite) de l'actualité de 2016.

Évidemment, toujours difficile de décréter à partir de quel seuil de participants un rassemblement est un succès. En dépit de la présence quotidienne de centaines de personnes, à Paris et dans d'autres villes, Nuit Debout ne pouvait pas être qualifié de mouvement de masse, loin s'en fallait. Mais il ne se résumait pas non plus à une pseudo-révolution de bobos parisiens et de gauchos ultras. Au moins pendant les deux premiers mois, la place comptait de nombreux badauds curieux d’observer ce sit-in étonnant de gens si divers, et désireux de faire bouger les lignes idéologiques autant que de prendre la parole et de redonner un sens à la démocratie. Étaient présents « les jeunes diplômés du supérieur, désormais 40% d’une tranche d’âge, expliquait au journal protestataire Fakir, en avril dernier, le sociologue Emmanuel Todd. Ce n’est plus une minorité privilégiée […]. Et surtout, il faut comprendre, faire comprendre, que les stages à répétition, les boulots pourris dans les bureaux, les sous-paies pour des surqualifications, c’est la même chose que la fermeture des usines, que la succession d’intérim pour les jeunes de milieux populaires. La baisse du niveau de vie, c’est pour toute une génération. »

En outre, la réalité sociologique et idéologique du rassemblement (bourgeois-bohêmes, anarchistes adeptes du recours à la violence, marginaux déclassés, etc.) n'enlève rien à l'éventuelle pertinence des réflexions et des débats qui y ont eu cours, et qui, il faut au moins convenir de cela, n’étaient pas enfermées dans des combats « corporatistes », loin s’en fallait. Dans la continuité de la protestation contre la Loi Travail, en mars, le mouvement s’est inscrit dans une logique de « convergence des luttes ». Des « commissions structurelles » thématiques se sont mises en place, quasi-quotidiennes, sur des sujets aussi divers que l’économie et le travail, la lutte contre le réchauffement climatique, l’anti-spécisme, la cause palestinienne, l'immigration, la démocratie, ou encore le féminisme. À côté de ça, une « assemblée générale » offrait la parole sur un temps donné (deux minutes maximum) à qui voulait la prendre, ainsi qu'aux rapporteurs des commissions.

Nuit Debout a rapidement été dénoncé par ses détracteurs comme un rassemblement de gauchistes sans importance. Les militants de l’ultragauche étaient effectivement très présents sur la place, toutefois leur action a participé à structurer le mouvement, et ce de manière décisive. En outre, leur présence en continu sur la place n’a pas empêché le citoyen lambda se s’y rendre, ni de prendre la parole et de participer librement aux discussions, que ce soit dans les commissions ou en « assemblée générale ». L’état d'esprit était à l’ouverture et au débat, au moins pendant les premières semaines. Le mouvement s’est ensuite trouvé confronté à ses propres contradictions.

Conférence sur la place, en milieu d'après-midi, dimanche 24 juillet. Un jeune militant du mouvement fait une critique sur les théories économiques libérales et néo-libérales, avant d'échanger avec les personnes présentes.

Conférence sur la place, en milieu d'après-midi, dimanche 24 juillet. Un jeune militant du mouvement fait une critique sur les théories économiques libérales et néo-libérales, avant d'échanger avec les personnes présentes.

Dilemme idéologique et refus d’un leadership

Indépendamment de la diversité d’opinion observée sur la place, Nuit Debout était tout de même orienté idéologiquement, dans une mouvance que l’on peut situer quelque part entre la gauche libertaire, l’anarchisme, l’écologie radicale, ou encore le trotskysme ; venaient également aux réunions des communistes et des socialistes déçus du gouvernement. Bref, globalement à gauche, voire très à gauche. Or, la contradiction était là, dans ce dilemme entre volonté de proposer une nouvelle agora citoyenne et intransigeance idéologique de certains de ses membres. Ce paradoxe est apparu évident lors de l’éviction d’Alain Finkielkraut, le 16 avril. Le mouvement refuse un qualificatif idéologique – et pour cause, s’il s’était assumé léniniste, écologiste, socialiste, ou autre, de nombreuses personnes refusant d’être encartées auraient quitté la place –, et à ce titre, se présente comme un lieu de débat ouvert et démocratique, mais dans les faits, il est idéologiquement très marqué à gauche et se partage entre des gens qui acceptent la controverse et ceux qui désirent rester entre convaincus des mêmes vérités.

Venant compléter ce dilemme, deux clivages majeurs sont progressivement apparus au fil des semaines. L’un séparait les adeptes de l’action violente, minoritaires (au moins jusqu’en mai), et ceux qui, pacifiques, la dénonçaient et rappelaient qu’elle discrédite l’ensemble du mouvement. L’autre distinguait les protestataires qui rejetaient toute participation au système, de près ou de loin, de ceux qui souhaitaient voir Nuit Debout accoucher de quelque chose (quelle qu’en soit la forme) sur le plan politique. Les deux clivages se recoupaient bien sûr, ceux adeptes d’actions violentes rejetant le plus souvent le système, auquel ils ne confèrent plus aucune légitimité. Symboliquement, certains ont même brûlé leur carte d’électeur, courant avril.

Si Nuit Debout parvenait à s’inscrire dans la durée, en tenant plusieurs semaines, il apparaissait bientôt dans une impasse qui ne pouvait que lasser les occupants les moins engagés et les moins militants. D’autant que dans leur volonté de ne pas désigner de représentants permanents afin de ne pas personnaliser l'initiative, les participants ont pris le risque de maintenir un flou sur la nature autant que sur les objectifs du mouvement. La simple rédaction d’un manifeste ou d’un cahier de doléances n’a même jamais été sur la table, alors qu’elle aurait permis de faire connaître les conclusions des différentes commissions de la place, et que sa publication aurait favorisé l’émergence d’un calendrier et d’objectifs clairs. La démarche de Patrick Farbiaz, écologiste qui a rejoint très tôt le rassemblement, vise à pallier ce « vide » de production écrite, avec la publication en juin de Nuit Debout – Les textes choisis, un panel de réflexions issues des « commissions structurelles ».

Dans son interview au journal Fakir, en avril, Emmanuel Todd déplorait le refus catégorique de toute forme d’organisation par les protestataires de Nuit Debout. « C’est le drame de cette jeunesse : c’est nous en pire. Les soixante-huitards ont découvert les joies de l’individualisme, mais ils avaient derrière eux, dans leur famille, une solide formation dans des collectifs : le Parti communiste, l’Église, les syndicats. Là, ces générations sont nées individualistes, ce sont des soixante-huitards au carré, quasiment ontologiques. Il n’y a même pas le souvenir de ces collectifs forts. Et la volonté de ne pas s’organiser est presque élevée au rang de religion. » Et le sociologue français d’ajouter : « Mais c’est terrible, parce que s’ils savaient, s’ils savaient à quel point les mecs en face d’eux, les patrons, l’État, le Parti socialiste, les banques, sont organisés. Ce sont des machines. Et moi qui suis plutôt modéré, keynésien, pour un capitalisme apprivoisé, je me souviens de la leçon de Lénine : "Pas de révolution sans organisation" ! »

La Place de la République au lendemain d'une évacuation musclée, en avril dernier.

La Place de la République au lendemain d'une évacuation musclée, en avril dernier.

Pancarte brandie sur la place, en avril.
Pancarte brandie sur la place, en avril.

Une violence qui a discrédité le mouvement

C’est sans doute aussi là que le mouvement a pêché. En refusant de définir des objectifs clairs, et donc de trancher, de faire des choix, les participants ont laissé la main aux ultras pour qui le double objectif final ne peut être que la révolution et la chute du système capitaliste. Minoritaires parmi ce rassemblement qui n’était déjà pas un mouvement de masse, ultra-minoritaires à gauche et donc dans le pays, les militants révolutionnaires ne pouvaient qu’adopter une tactique d’actions coup-de-poing susceptibles de faire polémique. En affrontant les forces de l’ordre, ils feignaient d’oublier que la majorité – l’écrasante majorité – des citoyens confèrent encore au système et à ses représentants de la légitimité, et donc que l’image pour Nuit Debout ne pouvait qu’en ressortir fortement dégradée.

S’ils ont structuré le mouvement, les ultras ont aussi, par leurs actions violentes, participer à le discréditer auprès du « grand public ». Invité par le journaliste François Ruffin (réalisateur du film Merci Patron ! et rédacteur en chef du journal Fakir) à la Bourse du Travail le 20 avril, l'économiste Frédéric Lordon déclarait alors : « Nous ne sommes pas ici pour être amis avec tout le monde, et nous n’apportons pas la paix, nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique. [...] Il faut mettre des grains de sable partout, [c'est-à-dire] faire dérailler le cours normal des choses, harceler […], ôter toute tranquillité ! » Cette opinion était évidemment loin d'être partagée par tous les occupants de la place de la République, toutefois elle résumait parfaitement le point de vue des personnes les plus engagées dans les actions violentes. Quand on est minoritaire et qu’on veut le pouvoir, le boycott des élections ne peut conduire qu’à un mode opératoire violent. Les « grains de sable » sont donc une théorisation des actions coup-de-poing qui doivent in fine déstabiliser le système. Obstinés, les militants de Nuit Debout n’ont peut-être pas réalisé l’impact de leurs actions dans l’opinion. Loin de vouloir convaincre leurs concitoyens sur l’ensemble des thématiques abordées sur la place, ils sont passés pour un ramassis de radicaux idéalistes, de marginaux potentiellement dangereux.

La dégradation de distributeurs bancaires et d’abribus, en marge d’une marche vers le domicile du Premier ministre (« L’apéro chez Valls ») le 9 avril, l’éviction sous les insultes et les crachats d’Alain Finkielkraut le 16 avril, ou encore les échauffourées notées dans la soirée du 22 avril, sont autant d’exemples qui n’ont pas aidé – et certains membres de Nuit Debout en avaient bien conscience – à améliorer l’image du mouvement. À cet égard, le mois de mai a été déterminant, notamment avec les accrochages du 18 mai, au cours desquels des individus cagoulés ont caillassé et incendié une voiture de police, dont les deux occupants ont pu s’échapper tant bien que mal ; bien que cet incident ait eu lieu en marge d'une manifestation contre la Loi El Khomri, et non sur le site même de la place de la République, il a clairement été assimilé au sit-in. Le mois de mai (la fin du mois surtout) a justement été celui du déclin de la participation sur la place, non seulement parce que les discussions finissaient par tourner en rond, mais aussi à cause de l’image qui était désormais accolée au mouvement.

En dépit de la volonté d’ouvrir la place au plus grand nombre, la vision qui s’y est défendue sur bien des sujets – la question palestinienne, le travail, l’immigration, etc. – a été empreinte d’un manichéisme trop souvent simpliste voire caricatural. Comme lorsqu’un occupant de la place brandissait un panneau où Manuel Valls était comparé au maréchal Pétain (Cf. photo ci-dessus), un exemple assez illustratif : l’État est vu par les ultras comme un appareil foncièrement oppressif, à la limite du fascisme. Une accusation abusive – si tant est que les mots aient un sens – et qui néglige, disons-le à nouveau, la légitimité que la majorité des citoyens de ce pays confèrent aux institutions de la Vème République.

Courant juillet, le retour du beau temps et le début des vacances scolaires, couplés aux derniers temps forts de l'Euro de football, ont parachevé l'essoufflement du mouvement d'occupation de la place parisienne dite de la République. Sur le site où se déroulait quotidiennement l'« assemblée générale » de Nuit Debout, était érigé en juillet un espace de glisse pour les amateurs de patins et de skate.

Courant juillet, le retour du beau temps et le début des vacances scolaires, couplés aux derniers temps forts de l'Euro de football, ont parachevé l'essoufflement du mouvement d'occupation de la place parisienne dite de la République. Sur le site où se déroulait quotidiennement l'« assemblée générale » de Nuit Debout, était érigé en juillet un espace de glisse pour les amateurs de patins et de skate.

Place de la République, le 21 juillet dernier.
Place de la République, le 21 juillet dernier.

Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain

Ce qu’on a appelé « Nuit Debout » n’a pas d’avenir, cela était bien prévisible. Mais le mouvement aura au moins eu un intérêt : redonner du souffle à la démocratie, et tenter de contourner l’impasse de la seule action politique par le vote. Tous ceux qui ont pu faire le tour de la place – et participer de bonne foi aux « commissions structurelles » – ont pu constater l’esprit de dialogue et de pédagogie qui y régnait, ainsi que la richesse des débats et des présentations proposés, portant sur notre modèle de société, mais aussi, chose plus intéressante, sur les exemples d’innovations politiques, économiques, sociales ou environnementales qui préparent, sur une palette très large de thématiques, la société de demain. Ce que la psychanalyste et philosophe française Cynthia Fleury, invitée sur France 2 le 11 octobre 2014, qualifiait d’« îlots d’innovation sociale ».

Au-delà du souffle protestataire qu’il a représenté, le mouvement a eu pour originalité la réappropriation de l'espace public au profit de l'éducation populaire, de la réflexion et des débats. C’est sans doute ce qu’il y a de mieux à en tirer : cette expérience donne matière à repenser les espaces de discussion publique et d’échanges de l’information comme nouveau cadre de pensée et de débat politique. Il serait absurde de la railler, comme n’ont pas manqué de le faire les politiciens de tout bord, et notamment à droite où on n’a pas vraiment la culture des protestations de rue – à quelques très rares exceptions, comme le Mouvement de l’École libre en 1984, et la Manif pour Tous en 2013. Le 12 avril sur I-Télé, Jean-François Copé ne disait-il pas de Nuit Debout : « C'est tellement pathétique de voir cela. Qu'est-ce qu'il y a derrière cela ? [...] Une poignée de personnes [...] tellement déconnectées de la réalité » ? Et ce politicard, l’un des plus détestés des Français, de suggérer pour les occupants de la place « un accompagnement pour […] trouver un travail. » Difficile de trouver plus caricatural… Ça n’est définitivement pas la finesse de vue qui tuera notre classe politique. Et pourtant, ceux qui ne donnent aucune légitimité aux initiatives démocratiques qui s'inscrivent en dehors du cadre des élections se trompent au moins autant que ceux qui rejettent par principe le système représentatif et la Vème République. L'avenir de la démocratie politique se trouve sans doute dans un mélange des deux, dans un débat plus ouvert dans l'espace public, voire dans un système incluant davantage les citoyens (avec pourquoi pas, demain, une chambre parlementaire composé de citoyens tirés au sort ?).

Gandhi disait : « Sois le changement que tu veux voir dans le monde. » On peut au moins concéder aux occupants de la place de la République que, face au vide de notre vie politique, ils ont cherché à incarner un certain renouveau ils cherchent encore à le faire, en ce qui concerne les quelques-uns qui s'y rendent toujours. Il n’y a rien de pire pour une nation que de constater l’amorphie civique de sa jeunesse. Le déclin de Nuit Debout  alors que la Loi Travail a été définitivement adoptée par l'Assemblée nationale le 21 juillet ne signifie pas l’abandon des doléances qui s’y sont exprimées, même si les catégories populaires issues des banlieues, comme celles des zones rurales et périurbaines, étaient les grandes absentes de la place. Le mouvement a eu le mérite de ramener dans le champ du débat public les enjeux démocratiques et les questions sociales.

Reste à voir si cela se ressentira un tant soit peu lors de la prochaine échéance électorale majeure, l’année prochaine. L'approche de la « primaire de la droite et du centre », tout comme les polémiques sécuritaires et identitaires qui ont suivi l'attentat de Nice du 14 juillet, conduisent plutôt au pessimisme sur ce point. Certains militants irréductibles de Nuit Debout cherchent actuellement à organiser des actions communes, pour la rentrée, avec des mouvements protestataires plus ou moins équivalents à l'étranger, et à relancer la contestation contre l'action gouvernementale ; le mois de septembre nous dira s'ils y sont parvenus, et si cela a servi à ramener la question sociale au cœur du débat public.

Graffitis sur les dalles de la place de la République.

Graffitis sur les dalles de la place de la République.

Tag(s) : #Société

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