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Par David Brites.

Nous y voilà ! Dans la foulée des attentats de 2015, nous avions eu droit à une onde de débats et de Unes de journaux sur la place de l’islam en France. À partir du mois de mars 2016, l’actualité de la Loi El Khomri, le mouvement Nuit Debout et les grèves de mai et juin, de même que la surenchère de promesses libérales des candidats à la « primaire de la droite et du centre », pouvaient laisser croire que la présidentielle se jouerait sur les questions économiques et sociales. Perdu ! Car entretemps, les attentats de juillet nous ont ramené à la figure, tel un boomerang, les thématiques sécuritaires et identitaires. Et force est de constater que certains, dans la classe politique et au-delà, poussent en faveur de la confrontation des identités, confortant cette vieille citation du général de Gaulle : « Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. » Le terme « musulmans » ayant substitué celui d’« Arabes » dans le vocable employé, mais l’idée reste la même.

Aux débats liés à la réforme des institutions représentatives de l’islam de France, au financement des mosquées et à la formation des imams, en juillet, ont suivi en août la polémique du parc aquatique Speedwater Park, à Pennes-Mirabeau (Bouches-du-Rhône), lorsqu’une association de femmes des quartiers Nord de Marseille s’est vue empêchée d’organiser un rassemblement de femmes en burkini ; et celle, tout aussi rancie, inutile et blessante, de l’interdiction dans plusieurs municipalités du port du burkini sur les plages, notamment à Cannes et à Villeneuve-Loubet, dans les Alpes-Maritimes, à Sisco, en Corse, et à Touquet-Paris-Plage, Oye-Plage et Calais, dans le Pas-de-Calais.

Le 22 août, l'annonce de la candidature de Nicolas Sarkozy, confirmée dans son livre-programme Tout pour la France (publié deux jours plus tard), a conforté la tendance qui se dessine pour 2017. Déterminé à « assumer clairement le choix de la France éternelle » (comprendre : blanche et catholique), celui qui fut chef de l’État de 2007 à 2012 proclame que « la présidentielle se jouera sur l’identité française ». Et compte tenu de sa dynamique de campagne, mais aussi des très bons sondages de Marine Le Pen, qui la donnent tous présente au second tour de la présidentielle, il y a fort à parier que ce sera effectivement le cas. Mais plus globalement, le contexte ambiant semble annoncer, au-delà de la présidentielle de 2017, un combat politique, culturel et social bien plus profond, qui déterminera le degré de compatibilité entre la préservation de nos libertés publiques (liberté de pratiquer son culte, de s'habiller comme on le veut, etc.) et la défense de la culture française (par essence judéo-chrétienne, disent certains).

Sur la promenade des Anglais, à Nice, l'hommage rendu aux victimes du 14 juillet.

Sur la promenade des Anglais, à Nice, l'hommage rendu aux victimes du 14 juillet.

Libertés publiques versus « culture française » ? Le risque d'une dérive autoritariste

Les candidats à la primaire « de la droite et du centre » issus du parti Les Républicains ont au moins le souci de la cohérence : quand on voit leurs différentes propositions sur les questions d’identité nationale, on comprend pourquoi ils sont dans le même parti – les socialistes devraient en prendre de la graine. Tous appellent à lutter contre « l’islam politique » et souhaitent multiplier les mesures liberticides et de contrôle à l’égard de cette religion : loi proscrivant le port du burkini, interdiction des financements étrangers pour la construction des mosquées, etc. Un « code de la laïcité » serait imposé à tous les lieux de culte musulmans de France. En matière d’immigration, tous entendent refonder l’espace Schengen, et, à l’exception de Nathalie Kosciusko-Morizet et d'Alain Juppé, supprimer ou aménager le droit du sol, restreindre les droits à la naturalisation, supprimer les aides sociales pour les étrangers résidant en France depuis moins de cinq ans, et enfin, réduire le nombre d’immigrés légaux (avec un plafond annuel). Le regroupement familial pourrait être suspendu de manière provisoire. Outre ceux que l’on voit habituellement sur ces thématiques (Jean-François Copé, Hervé Mariton, etc.), Nicolas Sarkozy est évidemment en pointe sur la rhétorique réactionnaire. Il dit vouloir instaurer un « pacte d’assimilation » qui passe notamment par l’interdiction du voile dans les universités, les administrations et les entreprises, et par la suppression des menus dits de substitution dans les cantines scolaires.

Les débats autour du port du voile ou du burkini, au-delà de leur dimension opportuniste, illustrent un clivage de fond qui ne fait que se creuser, à la faveur des prophéties auto-réalisatrices de la droite et de l’extrême-droite sur l'incompatibilité de l'islam avec la République. Le contexte ambiant, depuis une quinzaine d'années, et plus encore depuis deux ans, laisse apparaître une dichotomie profonde entre ceux qui entendent défendre l'identité française contre tout apport culturel venu de l'étranger (notamment du Maghreb et du Moyen-Orient), quitte à ce que cela entraîne des mesures liberticides et des atteintes à l'État de droit, et ceux qui rejettent toute forme d'assimilation et rappellent que leurs choix de vie trouvent leur base sur le socle de libertés qu'offre à chacune et à chacun d'entre nous notre modèle de démocratie libérale.

Évidemment, ceux qui portent des vêtements « islamiques », qu’ils soient adeptes du salafisme ou pas – et la majorité des femmes portant le voile ne se déclarent pas salafistes, il faut le rappeler –, ont beau jeu de légitimer leurs choix et de revendiquer plus de tolérance à leur égard en invoquant le haut degré de liberté qu'offre notre modèle républicain. C'est bien pourquoi tant de gens sont mal à l'aise avec ces questions, puisque les générations qui nous précèdent ont lutté pour acquérir plus de libertés, et que la dimension rétrograde de certains vêtements islamistes, justement assumés au nom de la liberté (liberté de pratiquer son culte et de s’habiller comme on le souhaite), semble antinomique avec le progressisme que notre société entend porter. Autrement dit : notre nation a lutté pendant deux siècles pour plus de liberté et d'égalité, et que ce combat pour la liberté soit récupéré pour appliquer des mœurs communément considérées comme obscurantistes, voilà ce qui choque beaucoup de gens. D'où la difficulté d'aborder ces sujets sans blesser les uns et les autres, et dans le respect de nos valeurs de tolérance, de liberté, mais aussi d'égalité.

Il faudra désormais « vivre sa religion dans le strict respect du mode de vie français », écrit Nicolas Sarkozy dans son livre. Comprendre : ne pas manifester son appartenance à l’islam par le port d’un vêtement à connotation religieuse ou par des demandes spécifiques comme la mise en place de menus de substitution dans les cantines scolaires ou d'espaces non-mixtes, par exemple à la piscine, dans les auto-écoles, etc. Ceux qui comme l’ancien chef de l’État prétendent défendre notre mode de vie, déclarent incompatible avec notre identité, nos codes vestimentaires, notre rapport au corps humain et en particulier au corps de la femme, cette confession, l’islam, toujours vue comme une religion « de l’étranger ».

L’arrêt cannois à l’origine de la polémique du burkini cet été, s’il ne mentionne pas spécifiquement ce vêtement en tant que tel, dit interdire les plages à « toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades adaptées au domaine public maritime et d’autre part le port de vêtements pendant la baignade. » Avec des termes aussi subjectifs que « bonnes mœurs », on imagine bien le type de dérives auxquelles nous risquons d’assister à l’avenir – et auxquelles nous assistons en fait déjà. De même le 4 août sur RMC-BFM TV, lorsqu’à propos de la polémique du parc aquatique de Pennes-Mirabeau, Florian Philippot, vice-président du Front national, réclamait une interdiction de l’évènement en question au titre de « trouble à l'ordre public », un prétexte bien contestable.

Certes, depuis le 26 août, le Conseil d’État a successivement suspendu tous les arrêtés municipaux anti-burkini ; toutefois, le 13 août, le tribunal administratif de Nice avait tout d’abord rejeté un recours déposé par le Collectif contre l'Islamophobie en France visant à annuler l’arrêté cannois. Rappelons qu’en 2014, lorsque le maire de Wissous (Essonne) avait pris, coup sur coup, deux arrêtés interdisant l’accès de sa base de loisirs à toute personne portant des « signes religieux » et « ostentatoires susceptibles d’occasionner un trouble à l’ordre public », le tribunal administratif de Versailles lui avait alors donné tort. Une preuve de plus que le climat a bien changé, et que l’État de droit est susceptible d’en être affecté.

« Libertés publiques » versus « identité française » : se dirige-t-on vers une dichotomie dangereuse ?

Chacun sa définition de l'« identité française »

Le 24 août sur RMC-BFM TV, au prix de quelques approximations statistiques, voire d’erreurs grossières sur les chiffres de l’immigration liée au regroupement familial, Éric Woerth, secrétaire général des Républicains et proche de l’ancien chef de l’État, résumait ainsi la posture du candidat Sarkozy : « Il faut assimiler la plupart des personnes étrangères qui viennent sur le territoire français. La France a le droit de rester la France. Elle a le droit de rester une France européenne, fière d’elle-même, fière de ses traditions et de ses valeurs. » Voilà qui illustre bien la pensée sous-jacente : « rester une France européenne », autrement dit, ne pas se laisser envahir (et remplacer) par une immigration arabe et subsaharienne, ne pas devenir une « France africaine ». « Je n’ai pas envie que ça devienne le Liban chez moi ! » Ces quelques mots de Nadine Morano, qui datent de juin 2012, sont tout aussi emblématiques, même si la députée européenne ne fait plus partie du petit cercle des proches de l’ancien président de la République.

Notre société connaît actuellement des évolutions majeures, historiques, et certaines nous dépassent : mondialisation des échanges, désindustrialisation et chômage de masse, création du marché unique européen et libre-circulation des biens et des personnes en Europe, transfert de compétences étatiques à des échelons supranationaux ou locaux, adoption de la monnaie unique européenne, accélération des flux d’immigration européenne depuis un siècle et africaine depuis un demi-siècle, paupérisation des territoires ruraux et périurbains, etc. Dans ses mémoires, le général de Gaulle disait se faire « une certaine idée de la France ». Or, tous les bouleversements susmentionnés donnent à présent à l’Hexagone un visage nouveau. Géopolitiquement, mais aussi démographiquement, sociologiquement, culturellement, la France de 2016 n’est pas celle des années 60. Pour approfondir ces évolutions qui consacrent la « fin du monde connu » de nos parents et grands-parents : France : l’identité nationale en question(s)

« C'est très bien qu'il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu'elle a une vocation universelle. Mais à condition qu'ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne. » Aucun doute que beaucoup de Français sont en accord avec ces mots, prononcés par le général de Gaulle en 1959 et recueillis par le politologue Alain Peyrefitte. Pourtant, considérer que la France des années 1960 allait demeurer démographiquement, sociologiquement et culturellement figée pendant plusieurs siècles était absurde. Pour autant, l’arrivée de nouveaux immigrés ne signifie pas que Colombey-les-Deux-Églises devient « Colombey-les-Deux-Mosquées », comme le craignait le général. La France reste la France, mais elle n’était déjà plus la même entre la Révolution de 1789 et 1870, année de la proclamation de la IIIème République, ni même entre la Guerre de 1914-1918 et 1958, date du retour de Charles de Gaulle aux affaires. Les évolutions ne se font pas sans douleur, sans frustrations, sans efforts, et cela passe par la préservation d’un socle de valeurs, de droits, de devoirs et de libertés qui ne sont pas négociables, comme la laïcité et la démocratie, et pour cause, elles sont nécessaires au vivre-ensemble. La France est aussi forte de son degré de liberté, et celle de se vêtir comme on le souhaite est tout de même primordiale. Le changement démographique n’est pas un problème en soi, s’il ne se traduit pas par un changement de valeurs brutal et régressif, c’est-à-dire par moins de liberté, moins d’égalité, et par un moindre respect de la dignité humaine. Dans cette logique, vouloir sauvegarder la « culture française » par le biais de privations de libertés – de surcroît si elles visent spécifiquement une minorité donnée est évidemment contradictoire, puisque l'identité française jette justement ses bases sur un haut degré de libertés, et ce au moins depuis le XVIIIème siècle et les philosophes des Lumières.

À présent, le personnel politique fait preuve soit d’opportunisme, soit de pusillanimité, pour redéfinir la place de la France dans le monde, en Europe, et notre rapport à l’identité française, à l’identité européenne, ainsi qu’aux populations immigrées d’hier et à celles d’aujourd’hui. Pourtant, il s’agirait d’aborder ces questions – ce que ne fait pas correctement la gauche – sans les instrumentaliser comme le fait la droite. Sans doute, pour beaucoup de Français, les nouvelles vagues d’immigration posent un « problème » identitaire que ne posaient pas les précédentes, à savoir qu’elles amènent sur notre territoire des populations qui ne nous ressemblent pas, ou qui nous ressemblent moins. Il ne faut évidemment pas négliger la part de racisme inconscient dans notre indisposition à assimiler au corps démographique français les Noirs, les Arabes et les Berbères de France, toutefois elle ne peut pas servir de base pour répondre à l’« insécurité culturelle » ressentie par tant de gens, encore moins si cela ne se traduit que par du mépris envers eux. De nombreux Français vivent les bouleversements de ces dernières décennies comme une violence, et se contenter de les traiter de xénophobes ne fera pas avancer le Schmilblick ; au contraire, c'est une façon d'éluder les questions identitaires de fond, et de passer à côté des raisons profondes qui motivent aujourd'hui le vote en faveur du Front national.

Le contrat social qui se construit naturellement constitue nécessairement un compromis entre les principes républicains qui fondent la société d’accueil et un certain nombre de coutumes et de valeurs issus des cultures des migrants (pratique de la religion et de la langue, au moins en privé, habitudes alimentaires ou vestimentaires, goûts et fréquentation sociale et culturelle, etc.). Un tel compromis peut exister, d’autant que les valeurs de démocratie et de laïcité sont acceptées par l’immense majorité des Français, y compris ceux issus de l’immigration (et de la mal-nommée « communauté musulmane »). Cela passe par des « accommodements raisonnables » à la laïcité – une expression honnie par la droite et l'extrême-droite –, à l'image des menus de substitution dans les cantines scolaires, qui seraient légitimes en soi, non seulement pour les musulmans, mais aussi pour les juifs, et peut-être plus encore pour les végétariens... Le port du voile dans la rue est évidemment un « accommodement raisonnable » totalement acceptable dans l'espace public, et son interdiction s'avère dangereuse pour ce fameux « vivre-ensemble » dont on nous parle tant – à ce propos, il est cocasse de voir aujourd'hui des politiciens de droite et d'extrême-droite s'en prendre au burkini et au voile au nom d'un pseudo-féminisme dont ils se sont toujours royalement moqués. A contrario, certains autres compromis peuvent être imposés aux musulmans, comme lorsqu'en 2004 et en 2010, ont été successivement interdits le foulard à l'école et le port du voile intégral dans les espaces publics.

Surtout, c'est en cessant de faire des questions d'identité nationale, d'islam et d'immigration l'alpha et l'omega de tous les débats publics, que l'on cessera de stigmatiser et de creuser le fossé avec les personnes associées à la « communauté musulmane ». À sept mois d'une présidentielle où les attaques contre l'islam s'annoncent carabinées, nous sommes probablement à un tournant. Les propositions des uns et des autres pour défendre la « culture française » (ou du moins la conception que certains en ont, de plus en plus rancie et conservatrice) se multiplient, à la fois liberticides et démagogiques. Une posture pleinement assumée. « La bataille culturelle, nous y sommes, déclarait sur I-Télé le 4 septembre dernier Christian Estrosi. Les propositions [de Nicolas Sarkozy] sont là pour préserver cet héritage profond de la nation des Lumières, pour nous permettre de mener cette bataille culturelle. » Et le président de la région PACA, également maire-adjoint de Nice, d'ajouter : « Vous savez que la France est en guerre ? Nous vivons sous des menaces, [...] on est dans une situation où on ne peut plus faire la guerre avec les lois de la paix. [Citez]-moi une seule guerre qu'on ait gagnée sans prendre des lois de privation de certaines libertés ? »

Ces propos illustrent la vision manichéenne désormais portée par tout un pan de la classe politique, et qui fait écho au « Nous sommes en guerre ! » répété à tort et à travers par Manuel Valls en novembre 2015. Mais en guerre contre qui ? Contre les musulmans ? Contre les femmes en burkini ou voilées ? Sont-ce vraiment là les éclaireurs de Daesh ?... Dans son recueil de chroniques Un quinquennat pour rien, publié il y a une semaine, le journaliste Éric Zemmour, qualifiant les « Molenbeek français » de « terres devenues étrangères sur notre propre sol », enfonçait le clou : « Si demain, il y avait vingt, trente millions de Français bien décidés à voiler leur femme, et à appliquer les lois de la charia [une projection dans l'avenir franchement inconséquente], on ne pourrait préserver les règles minimales de la laïcité que par la dictature. »

On voit bien qu'on se trompe de débat. Et dans cette confusion générale (confusion entre islam et salafisme, entre salafisme et terrorisme, entre réfugiés et terroristes...), se dessinent clairement des choix à faire en termes de libertés publiques et d'État de droit, comme une mauvaise reproduction dans le réel du roman de Michel Houellebecq, Soumission (publié en 2015). Il s'agit de rester vigilant pour défendre la démocratie des tentations autoritaristes. Une période de tensions s'est ouverte en ce début de siècle, mais il n'est pas écrit qu'elle doive nécessairement se poursuivre, et encore moins déboucher sur des drames historiques.

Tag(s) : #Société

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