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Par Jorge Brites.

Chômage de masse, mal-logement, crise climatique, crise des migrants, conflits au Sahel et au Proche-Orient... Les problèmes à résoudre ne manquent décidément pas. Tous sont urgents et impliquent notre prospérité et notre cohésion future. Pourtant, l’attention s’est focalisée, depuis l’été, sur une série de faits divers portant sur le burkini et le voile islamique. Des faits divers qu'on aurait a priori jugé dérisoires, compte tenu des défis auxquels fait face le pays. Mais c'est bien connu : devant l’urgence, la priorité est de regarder comment s’habille son voisin ! Capitalisant à la fois sur les craintes suscitées par la série d’attentats qui ont frappé la France depuis janvier 2015, et sur les nombreux préjugés de nos concitoyens vis-à-vis de l’islam, médias et politiciens jouent aux apprentis-sorciers.

Les agressions, altercations ou interpellations en raison d’une tenue vestimentaire semblent désormais courantes. Quand bien même certains seraient ensuite démentis, attestant d’une volonté claire de jeter de l’huile sur le feu de l’intolérance. Et ces faits divers (ou leur dévoiement) sont toujours associés à des motivations religieuses (l’islam, évidemment). Ce fût le cas notamment de l’« affaire des shorts », à savoir l’agression d’un groupe de femmes à Toulon, le 4 septembre dernier, au prétexte qu’elles portaient un vêtement court. Le quotidien régional Nice-Matin a pourtant, par la suite, apporté le démenti formel de l’une des femmes agressées quant au simple fait qu'elles portaient un short court. Si la violence n’en reste pas moins intolérable, le motif religieux semble donc totalement absent. Le procureur de la République n’avait d’ailleurs rien évoqué de tel, parlant d'une attaque à motif sexiste déclenchée par une « provocation à caractère sexuel pour susciter la réaction des hommes ». Les médias n’ont fait preuve sur cette affaire d’aucune prudence et ont relayé l’information sans prendre la peine, comme l’impose la déontologie et l’éthique en journalisme, de vérifier les faits. L’ex-élue PS Céline Pina, qui s’était fait connaître en dénonçant le Salon de la femme musulmane de Pontoise, s'était même empressée de dénoncer une « police de la vertu islamiste » dans une tribune parue sur LeFigaro.fr.

Les exemples comme celui-ci sont nombreux depuis plusieurs semaines. On peut citer l’agression d’une jeune femme rouée de coups à Gennevilliers en mai, « parce qu’elle portait une jupe » selon Le Parisien ; une première « affaire du short » à Toulon en juin, lorsqu’une femme racontait sur Facebook s’être fait agresser et cracher dessus par cinq autres jeunes femmes à cause de sa tenue ; l’attaque au couteau d’une femme et de ses trois filles dans un camping à Garde-Colombe (Hautes-Alpes), le 19 juillet, que les médias ont d’abord expliquée par leurs tenues ; ou encore l’agression, fin août en Charente, d’une femme aux seins nus par six hommes. À chaque fois, l’événement provoque un élan de solidarité envers les victimes (ou soi-disant victimes) avec par exemple, en août, suite à l’agression d’une jeune femme à Reims qui bronzait en maillot de bain, un rassemblement en maillot de bain organisé par SOS Racisme, et le hashtag #jeportemonmaillotauparcleo qui a obtenu du soutien jusqu’aux États-Unis. Ces réactions sont rassurantes : elles prouvent que les Français demeurent attentifs à leurs libertés, et prompts à réagir. Sauf que les témoignages recueillis, dans chacun des faits divers évoqués, démentent systématiquement, par la suite, les motivations religieuses des agressions. Et en attendant, le mal est fait, et les clichés sur l’islam et les discours démagogiques sur la menace que représentent les musulmans pour le mode de vie occidental se retrouvent momentanément confortés.

Pas étonnant dans ce contexte que la parole raciste ait le vent en poupe, voire qu’on assiste à des réactions islamophobes violentes. En Corse, le récit tronqué d’une bagarre sur la plage de Sisco, le 18 août, a conduit des habitants du village à se rendre dans un quartier majoritairement peuplé de familles d’origine maghrébine, menaçant de violences et brûlant des véhicules, au cri d'« arabi fora » (les Arabes dehors). La presse avait d’abord évoqué un homme voulant prendre en photo une ou plusieurs femmes se baignant en burkini, et attaqué par leurs proches, qui auraient utilisé des hachettes contre les habitants. Version totalement démentie par le procureur, trois jours plus tard : pas de burkini, pas de hachette. Mais il est probable que le démenti fasse moins de bruit que la première version.

Une nouvelle ère du religieux...

Il est clair que l’on assiste à une résurgence du religieux, à peu près partout dans le monde, et ce depuis quelques décennies. La motivation ou le fait religieux sont utilisés pour expliquer à peu près tout et n'importe quoi. C'est particulièrement vrai dans un domaine comme l'historiographie. Prenons l'exemple de l'étude des Croisades, qui se sont étalées du XIème au XIIIème siècle, et que la génération précédente d’historiens, parmi lesquels Georges Duby, spécialiste reconnu du Moyen-Âge décédé en 1996, expliquait avant tout par des motivations politiques et foncières. À savoir, entre autres raisons, que les fils cadets des seigneurs occidentaux de l'époque étaient bien souvent exclus des règles de succession et d’héritage (par le droit d'aînesse), et partaient en Terre Sainte motivés par l’opportunité d’acquérir des terres ou un royaume là-bas. La génération suivante d’historiens, celle qui suit Georges Duby et qui a pourtant appris avec elle, aura beaucoup plus tendance à expliquer les mêmes événements par le prisme religieux – et notamment la foi sincère des Croisés, qui aurait constitué leur motivation première.

La vérité se trouve sûrement à cheval entre toutes les lectures que l’on fait d’un même évènement. Mais cette tendance se confirme dans l’interprétation qui est faite, trop souvent, de l’actualité. Un affrontement pour la terre et l’eau au Soudan ou en Palestine sera interprété comme un conflit confessionnel, parce qu’il voit s’affronter musulmans et chrétiens, ou musulmans et juifs. Et sans doute les parties impliquées jouent-elles parfois là-dessus, pour s’attirer l’appui ou la solidarité d’acteurs extérieurs.

La théorie du « choc des civilisations » développée par l’Américain Samuel Huntington en 1996 est elle-même fortement influencée par le facteur « religieux », puisqu’elle s’appuie sur une description géopolitique du monde fondée, non plus sur des clivages idéologiques d'ordre politique (qui était le prisme de lecture dominant durant la Guerre froide), mais sur des oppositions culturelles plus floues, qu’il qualifie de « civilisationnelles » et dans lesquelles le substrat religieux tient une place centrale – et sur leurs relations souvent conflictuelles. Une succession d’évènements (politiques et sociaux) peuvent expliquer cette évolution et cette prééminence du fait religieux dans les analyses contemporaines. On peut notamment citer la Révolution iranienne de 1979, les années Reagan aux États-Unis (avec l’émergence de l’organisation politique évangéliste « Majorité Morale » qui a contribué à son élection), la victoire des Talibans en Afghanistan, l’activité diplomatique du pape Jean-Paul II, la prolifération conquérante des Églises évangélistes ou encore l’essor d’un terrorisme se proclamant de l’islam et qui cherche à stimuler une « fierté » musulmane ainsi qu’une forme d’irrédentisme.

La Jeune Fille à la perle (1665), du néerlandais Johannes Vermeer.

... qui évince la vraie question : celle de la tolérance

Les débats sur la place de l’islam en France sont d’autant plus difficiles à aborder que ceux qui apportent des arguments critiques à l’égard de cette religion, et de ses expressions publiques, ne le font pas toujours sur les mêmes bases. On peut distinguer deux types de profils, grosso modo, parmi les islamo-sceptiques, et ils sont trop souvent amalgamés pour ranger tout le monde sous le qualificatif d’« islamophobes ». Les premiers, généralement plutôt de droite, justifient leur position par la défense d’un « mode de vie » à la française. Il s’agit donc de l’argument identitaire. Selon eux, le voile islamique ne s’inscrit pas dans la culture et la tradition françaises, marquées par un héritage judéo-chrétien millénaire. Ils oublient que le voile, la cornette ou le foulard ont également fait partie des cultures juives et chrétiennes – et c'est parfois encore le cas. Un simple regard sur les peintures européennes depuis le Moyen-Âge et la Renaissance suffit à s'en convaincre.

Les seconds, généralement plutôt de gauche, s'inscrivent dans une tradition anticléricale héritée des Radicaux de la IIIème République, qui théoriquement touche indifféremment les religions, qu'elles soient le fait de la majorité (hier le catholicisme) ou d'une minorité (aujourd'hui l'islam). Il s’agit donc davantage de refuser tout signe ostentatoire d’appartenance religieuse. Et d’y ajouter l’idée que le port du voile constitue un signe de soumission de la femme, par le simple fait qu’elle doit, davantage que l'homme, cacher certaines parties de son corps par pudeur.

Ces positions sont, chacune, compréhensibles, si on se contente de les aborder de façon superficielle. Mais le recours au concept de laïcité est en réalité chargé d’ambiguïté, car la vue d’une femme juive orthodoxe voilée, d'un homme avec des papillotes et une kippa ou d’une bonne sœur catholique ne soulève l'indignation de personne, ou presque personne. Cet argument est donc, en fait et bien souvent, celui de la bonne conscience qui ne veut pas avouer son intolérance devant une pratique vestimentaire qu’elle identifie au monde oriental. On retrouve donc en réalité, derrière la laïcité ou le droit des femmes, la question du mode de vie. Toutefois, force est de constater que c'est le Front national qui a su le plus magnifiquement s’approprier la notion de « laïcité » pour recycler son attachement ancien au catholicisme en une posture anti-islam, drapée d’un républicanisme propret. Pour approfondir cette question du rapport de l'extrême-droite française à la laïcité : Laïcité : les faux-semblants du Front national

Dans n’importe quel pays, n’importe quelle culture, on imagine facilement que des pratiques vestimentaires nouvelles peuvent laisser les gens circonspects, voire méfiants. La question de la tolérance se pose partout. Qui peut, en toute bonne foi, affirmer que dans un pays comme la Mauritanie ou l’Égypte, se promener toute une journée en jupe et dévoilée, ou avec une kippa, soit une partie de plaisir ? On accuse, à raison, les Français (non-musulmans) de faire des amalgames vis-à-vis des musulmans. Mais comment peut-il en être autrement, compte tenu du battage médiatique autour de faits divers insignifiants et manipulés, ou encore autour des attaques terroristes ? De même que la confusion entre juifs et Israël a souvent été faite – les juifs marocains, tunisiens ou yéménites sont bien placés pour le savoir. Et que l’amalgame entre Roms et voleurs continue d’être fait tous les jours, sans que cela ne semble choquer personne – pas même les musulmans. Les exemples sont innombrables. Mais aujourd’hui, s’agissant des musulmans, de quoi parle-t-on exactement ?

Dans les années 1980 s’est posée la question du racisme anti-maghrébin et anti-noir : Marche pour l’égalité et contre le racisme le 15 octobre 1983 (appelée Marche des Beurs par les médias), création de l’association SOS Racisme en 1984, campagne Touche pas à mon pote en 1985, etc. Le drame pour la gauche anti-raciste de l'époque est probablement qu'elle s'attendait, en termes d'intégration et par le travail de l'École républicaine, à voir les enfants de migrants maghrébins largement sécularisés – pour ne pas dire carrément athées. Elle ne pensait pas voir émerger des années 90 une génération de jeunes descendants de migrants, croyants et plus pieux encore que leurs parents. Et de toute évidence, elle n'est pas très à l'aise avec cette réalité.

Aujourd’hui que le fait religieux prédomine dans notre lecture de l’actualité, on est passé du racisme au faciès dénoncé dans les années 1980, à une islamophobie ambiante. Mais celle-ci s’explique elle-même par la projection qui est faite, dans l'imaginaire collectif, vers le Maghreb et le Moyen-Orient lorsqu'on parle de l'islam – toujours vue comme une religion « de l’étranger ». Les témoignages de Français blancs, d'origine française ou européenne mais convertis et qui doivent essuyer des « Rentre chez toi » et « Retourne dans ton pays », l’illustrent très bien. L’ancienne rappeuse Diam’s, d’origine chypriote et convertie à l’islam en décembre 2008, s’en plaignait lors d’une interview au magazine TV Sept à Huit, diffusée le 24 mai 2015. Qu’il s’agisse de la question raciale ou de la xénophobie depuis les années 1980, ou de l’anti-islam plus récemment, l’enjeu de fond reste le même pour la société française : celui de la tolérance. Sur ce front, les médias et les politiciens portent une responsabilité énorme.

À droite comme à gauche, le sujet de l’islam a été manipulé à tort et à travers pour des raisons purement électoralistes. À droite, pour taper sur un bouc-émissaire, à savoir le migrant qui vole nos emplois, profite de notre système social et menace notre mode de vie (une figure qui fait d’autant plus peur qu’elle est désormais assimilée au terrorisme) ; à gauche, pour insister sur l’antiracisme comme marqueur différentiel avec la droite et compenser une incapacité à proposer des solutions économiques et sociales. On focalise ainsi l’attention sur la question des musulmans, quand une École publique efficace, témoignant d'un ascenseur social fonctionnel, apporterait bien plus. De même qu’une vraie réflexion de fond sur la manière d’enseigner, sur le développement de l’esprit critique, sur l’apprentissage du vivre-ensemble, sur la gestion des conflits entre élèves. De même qu'une politique économique et sociale permettant à tous de vivre dignement, de réduire les inégalités et offrant des espaces de rencontre entre citoyens sans distinction de leurs origines ou de leur foi.

Non, tous les terroristes ne sont pas musulmans

En outre, en tête des propos susceptibles de créer des amalgames dangereux, on entend régulièrement cet adage plus que tendancieux selon lequel, « certes, tous les musulmans ne sont pas terroristes, mais tous les terroristes sont musulmans ». Ce qui est une erreur, que bien peu de journalistes relèvent (par incompétence ou par indifférence, allez savoir). Les indépendantistes basques et corses s’en sortent plutôt bien, de même que les anarchistes et les militants d’extrême-droite. Selon Europol en 2014, sur 321 attaques « terroristes » perpétrées en Europe de l’Ouest entre 2000 et 2013, seules 17 l’ont été par des groupes extrémistes musulmans. Soit presque deux fois moins que les attaques terroristes commises au nom d’idéologies anarchistes et d’extrême-gauche, cumulées. Un acte de terrorisme étant défini comme une attaque commise pour diffuser un message à visée politique, économique, religieuse ou sociale, faisant au moins un mort ou un blessé. À noter également que l’indépendantisme basque était responsable, sur cette période, de près d’un tiers des attaques terroristes en Europe de l’Ouest. Le mouvement indépendantiste corse a quant à lui commis trois fois plus d’attentats que l'islamisme violent. De même, aux États-Unis, on compte depuis 2001, jusqu’en décembre 2015, une cinquantaine de morts liés au terrorisme islamiste, et 254 victimes d’extrémistes de droite... soit cinq fois plus ! Quand bien même, donc, depuis janvier 2015 le nombre d'attentats islamistes et de victimes du terrorisme a fortement augmenté en Europe, il est bon de remettre un peu tout ça en perspective.

Pourtant, le traitement médiatique de ces questions laisse à désirer, car colporte l’idée que terrorisme et islam seraient liés. En février 2015, un hashtag #MuslimLivesMatter avait même été créé au lendemain du meurtre de trois étudiants musulmans aux États-Unis, pour protester contre les stéréotypes journalistiques et l’usage, dans les médias, du terme de « fou » pour qualifier l’auteur de la tuerie, quand le mot « terroriste » aurait évidemment été utilisé s'il avait été musulman. Dans le même sens, une étude américaine de décembre 2014, parue dans Journal of Communication et passant en revue les programmes de huit chaînes de télévision américaines (dont CNN et Fox News), révélait une surreprésentation des actes terroristes commis par des musulmans, et une certaine discrétion pour les autres.

Il est vrai toutefois que les attentats islamistes, s’ils sont rares en Occident, sont ceux qui font le plus de victimes. Mais la phrase pourrait également être retournée pour rappeler que l’immense majorité des victimes du terrorisme dans le monde sont des musulmans (entre 82 et 97% entre 2005 et 2010 à travers le monde selon une étude de 2011 du Centre national du contreterrorisme, basé aux États-Unis). Cinq pays concentreraient la grande majorité des attaques : la Syrie, l’Irak, le Pakistan, l’Afghanistan et le Nigéria. Au final, musulmans, chrétiens, juifs et athées sont dans le même bateau du danger et de l'incertitude. En outre, trouverait-on judicieux pour la sécurité des chrétiens d’Orient et pour la paix en Syrie, que le pouvoir à Damas répète à tort et à travers que « certes, tous les chrétiens n’attaquent pas la Syrie mais que tous les pays qui bombardent la Syrie sont chrétiens » ? On ne pourrait s’empêcher de penser qu’un tel discours risque de favoriser les amalgames vis-à-vis des chrétiens et de déstabiliser la société syrienne.

L'islam, vecteur de frustrations et symbole d'irrédentisme

Dans les années 1960, les États-Unis ont vu bon nombre de leurs citoyens noirs victimes de la ségrégation se convertir à l'islam et rejoindre l'organisation Nation of Islam. Les plus célèbres furent Malcolm X et Mohamed Ali en 1964 et 1965. Aujourd'hui encore, en Europe, le discours ambiant fait de l'islam le vecteur principal de bon nombre de frustrations et le symbole de l'anti-establishment et de l'anti-impérialisme occidental (blanc et de culture judéo-chrétienne). Chaque époque comprend ses mouvements et des éléments vecteurs de folies, de violences, de frustrations, de solidarités, qui lui sont propres. Dans l’essai L’homme qui se prenait pour Napoléon sorti en 2011, l’historienne Laure Murat a épluché les registres des asiles en France entre 1789 et 1870, et a ainsi pu répertorier une multitude de malades se prenant pour Napoléon (13 ou 14 cas à l'hôpital Bicêtre rien qu'en 1840, l'année où fut ramené à Paris le cercueil de l'empereur).  Au XXème siècle, l'anarchisme concentrait une partie des violences anti-système. De même que l'antisémitisme a très longtemps constitué un vecteur important de frustrations populaires. L'État islamique (et de manière générale le djihadisme) constitue aujourd'hui le principal catalyseur d'énergies négatives de notre époque. C'est ce qui fait qu'un individu en situation de marginalité se tournera facilement vers cette figure obscure appelée « Daesh » ou « État islamique », qui défie les armées les plus puissantes du monde et diffuse ses vidéos de propagande sur la toile. Les médias et les politiciens occidentaux ont eux-mêmes largement contribué à cette situation en focalisant leurs discours et leurs regards, depuis des années, sur l'islam, sur le terrorisme djihadiste et sur l'idée d'un « clash des cultures et des civilisations ».

Photo d'archive : Elijah Muhammad (à gauche), dirigeant de Nation of Islam, et Malcolm X (à droite), en 1961.

Photo d'archive : Elijah Muhammad (à gauche), dirigeant de Nation of Islam, et Malcolm X (à droite), en 1961.

Photo d'archive : Mohamed Ali, à la Black Muslim convention de Chicago, le 25 février 1968.

Photo d'archive : Mohamed Ali, à la Black Muslim convention de Chicago, le 25 février 1968.

Par ailleurs, on ne peut s'empêcher de penser que le regard porté par les Occidentaux sur l'islam repose encore énormément sur une vision orientaliste des choses, marquée par une forme de condescendance et de paternalisme euro-centré. Or, un tel regard nous dédouane de toute réflexion sur nous-mêmes. Critiquer, par exemple, la place de la femme dans l'islam ou dans les sociétés du Maghreb, c'est nous conforter dans l'idée que sa condition est plutôt idéale chez nous... quand une femme meurt tous les trois jours de violences conjugales en France, que les écarts de salaire restent larges de 25% en moyenne pour un même poste, et que le harcèlement sexuel peine encore à être dénoncé ouvertement, jusque dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale. Certes, l'égalité entre hommes et femmes est érigée en principe de notre modèle politique, mais force est de constater que les discriminations et les inégalités perdurent sous de nombreuses formes, et que les mentalités restent difficiles à changer, y compris au plus haut niveau de l’État. Rappelons que le 27 juin 2016, les 15 (!) députés présents à l'Assemblée ce jour-là ont rejeté un amendement visant à rendre inéligibles les candidats à des élections condamnés pour violence (y compris violences sexuelles). Pour l’anecdote, Daniel Fasquelle et Lionnel Luca, deux des députés-maires à avoir pris un arrêté anti-burkini dans leur commune respective, au prétexte de « lutter contre l’asservissement des femmes », n’ont même pas daigné assister au vote à l’Assemblée. Les droits et l'émancipation de la femme sont décidément une priorité quand l'actualité politique nous arrange.

Peinture orientaliste : « La prière au Caire » (1865), de Jean-Léon Gérôme.

Peinture orientaliste : « La prière au Caire » (1865), de Jean-Léon Gérôme.

Peinture orientaliste : « Le Soir sur les terrasses (Maroc) » (1879), de Jean Joseph Benjamin Constant. On y retrouve la posture lascive et muette des femmes musulmanes – un cliché récurrent dans le regard des orientalistes.

Peinture orientaliste : « Le Soir sur les terrasses (Maroc) » (1879), de Jean Joseph Benjamin Constant. On y retrouve la posture lascive et muette des femmes musulmanes – un cliché récurrent dans le regard des orientalistes.

Enfin, on ne pourra éternellement faire l'économie d'un vrai travail de réflexion sur l'impact de notre action diplomatique et militaire dans les pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord. Les gens sont, à juste titre, extrêmement choqués de la violence et du caractère barbare des attentats terroristes qui frappent notre sol depuis presque deux ans. Chaque mort est une tragédie, cela est indiscutable. Mais combien de nos concitoyens ont réellement conscience qu'un attentat de Nice ou de Paris se produit chaque semaine, voire chaque jour dans des pays comme la Syrie, l'Irak, le Yémen ou l'Afghanistan ? Vu les réactions réticentes, voire xénophobes que l'on observe devant la perspective d'accueillir des réfugiés en France, on peut supposer que bien peu en ont conscience et s'en préoccupent. Or, il est trop facile de mener notre vie, tranquillement, sur nos terrasses de café et nos fronts de mer paisibles, sans se soucier de tragédies humaines qui ont lieu, certes, à des milliers de kilomètres, mais sous les bombes de nos armées, avec des armes financées par nos impôts et fournies par nos gouvernements. Notre indifférence ne peut nous détourner éternellement de nos responsabilités : les situations désastreuses au Proche-Orient et au Maghreb sont en grande partie le fruit de l'ingérence occidentale. Elles produisent de la violence et de la misère qui, inévitablement, déborde chez nous. C'est un retour naturel des choses. Le drame, c'est que cette réalité devrait nous pousser à remettre en question notre rapport au monde et notre politique extérieure. Elle devrait nous rendre plus sensibles sur l'impact de notre diplomatie et plus empathiques vis-à-vis de nos voisins méditerranéens et au-delà. À l'inverse, et sous l'influence de médias incompétents et de politiciens irresponsables, on constate qu'elle nous rend plus méfiants, et que nos sociétés, loin de repenser leur rapport à leur voisinage pour le rendre plus équitable et respectueux, se renferment sur elles-mêmes dans une ambiance délétère.

Peu d'espoir, vu comment les choses sont parties, que les débats pour l'élection présidentielle de 2017 ne permettent d'amorcer un changement de paradigme propice à conforter les fondations de notre « maison commune ». Et c'est bien malheureux.

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