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Par David Brites.

Les mauvaises nouvelles se seront définitivement succédé pour l'exécutif en 2016, après une année 2015 déjà bien morose, marquée par plusieurs attentats et par un niveau catastrophique de chômage. Le président de la République connaît toujours des records d'impopularité, et entraîne avec lui l'ensemble de son gouvernement. Cet été, un sondage YouGov pour I-TELE et le Huffington Post indiquait un Manuel Valls tombé à 14% d'opinions favorables, et pour François Hollande, un pénible 11%... Autant dire que cette tendance ne s'est pas améliorée depuis. Dans le cadre d'une enquête assez détaillée du Cevipof parue le 25 octobre, seulement 7% des Français interrogés se disaient « plutôt » (3%) ou « très satisfaits » (4%) de l'action du chef de l'État. Ce dernier voit ses chances d'être réélu largement hypothéquées, notamment depuis la publication d'un livre de confidences à des journalistes publié le 20 octobre dernier, et dont on a déjà bien trop entendu parler dans les médias.

L'exécutif a pourtant multiplié les « cadeaux » depuis quelques mois, en vue de redorer son blason (à moins d'un an de la présidentielle, la ficelle est un peu grosse) : revalorisation progressive de la rémunération des enseignants et des aides aux agriculteurs, hausse du point salarial des fonctionnaires, moyens supplémentaires alloués aux forces de l'ordre, reconnaissance de la responsabilité de la France dans le traitement des Harkis... En dépit de tout cela donc, François Hollande continue de creuser sa tombe électorale. Et pour cause, contrairement à ce que le président affirmait en mai dernier, tout ne va pas mieux. Le chômage se maintient à un niveau extrêmement élevé, et aucune baisse observée ces derniers mois ne s'est inscrite dans la durée. Ainsi, après deux mois consécutifs de faible recul en mars et avril, le nombre de chômeurs est reparti à la hausse en mai et juin. Puis de nouveau, après la légère baisse du mois de juillet, il a compté en août 50.200 personnes supplémentaires inscrites à Pôle emploi, soit la plus forte augmentation depuis janvier 2013. Quant à la baisse de 66.300 chômeurs dans la catégorie A pour le mois de septembre, elle est largement faussée par la multiplication des « emplois aidés » et des contrats précaires et, phénomène plus récent, par un boom des formations, qui fait suite au plan de formations de 500.000 chômeurs annoncé en janvier 2016 par le chef de l'État. En outre, on comptait en septembre 66.500 personnes de plus qu'en août radiées des listes de Pôle emploi pour « défaut d'actualisation », ce qui bénéficie évidemment au gouvernement. La légère baisse d'octobre (0,3% en catégorie A) annoncée par Pôle emploi il y a quelques jours ne fait d'ailleurs pas plus illusion que celle de septembre – elle est même contestée par des chiffres de l'INSEE. Bref, au 1er novembre, le nombre d'inscrits à Pôle emploi toutes catégories confondues, demeure supérieur à 6,5 millions (3,48 millions pour la seule catégorie A, rien qu'en métropole), un chiffre choquant.

Et pourtant, un tel contexte ne profite absolument pas à la gauche radicale, qui rêverait de prendre la place du Parti socialiste comme premier parti de gauche en France. Les élections régionales de décembre 2015 ont été catastrophiques pour le Front de Gauche (ou ce qu'il en restait), le Nouveau Parti Anticapitaliste et Europe Écologie-Les Verts. Les mouvements de protestation du premier semestre 2016, nés à l'occasion de la contestation de la Loi Travail et des tentatives de « convergence des luttes » (Nuit Debout à partir de mars, grèves en série en mai et juin), n'ont pas vraiment changé la donne. La lutte pour le pouvoir se jouera probablement entre les trois forces politiques que sont le centre-gauche représenté par le Parti socialiste (ou Emmanuel Macron si celui-ci se présente et parvient à créer la surprise en surpassant le président sortant), Les Républicains et le Front national. Comment expliquer cette incapacité de l'extrême-gauche à s'ériger en alternative crédible au Parti socialiste, et à capitaliser sur les mécontentements sociaux ?

Sur la place de la République à Paris, en juillet dernier. Le mouvement de contestation sociale « Nuit Debout », qui s'est essoufflé au cours de l'été, aura eu le mérite de redonner un souffle à la démocratie et de consacrer une réappropriation de l'espace public par les citoyens. Toutefois, même au plus fort de son succès, il a eu de réelles difficultés à attirer des gens issus de catégories populaires de banlieues ou de zones périurbaines.

Sur la place de la République à Paris, en juillet dernier. Le mouvement de contestation sociale « Nuit Debout », qui s'est essoufflé au cours de l'été, aura eu le mérite de redonner un souffle à la démocratie et de consacrer une réappropriation de l'espace public par les citoyens. Toutefois, même au plus fort de son succès, il a eu de réelles difficultés à attirer des gens issus de catégories populaires de banlieues ou de zones périurbaines.

Des élections « intermédiaires » qui annoncent un redressement difficile

Le constat de la division de la gauche radicale et écologiste n'est plus à faire, il est notoire et ne date pas d'hier. À chaque élection présidentielle, les partis qui la composent sont inutilement nombreux. Et depuis 2012, les différents scrutins « intermédiaires » ont confirmé cette désunion des gauches françaises. Lors des départementales de mars et des régionales de décembre 2015, comme lors des municipales de mars 2014, la cohérence des alliances d'Europe Écologie-Les Verts (EELV) et du Parti communiste français (PCF) était tout sauf évidente : un coup avec le Parti socialiste et son fidèle (et invisible) satellite, le Parti Radical de Gauche, un autre avec le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, ou plus rarement avec le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), voire un autre coup en solo, selon les communes, les départements et les régions concernés.

Cette division n'est pas forcément la seule raison qui explique la claque électorale subie par ces formations, mais en aucun cas elle ne les a servies. Invité le 18 décembre 2015 sur RMC-BFM TV, l'ancien président du Parti de Gauche Jean-Luc Mélenchon déclarait d'ailleurs, à propos des régionales : « Une élection, c'est quelque chose de sérieux. Nous n'avons pas, le Front de Gauche, traité sérieusement cette élection. [...] Tout le monde a fait une campagne nationale, sauf nous. Nous avons fait treize campagnes locales, avec quatre stratégies d'alliance différentes. Faut le faire ! [...] Je pense que mes amis auraient mieux fait [de mener] une campagne nationale, [d'arrêter] ce petit jeu local. »

À présent, à gauche du Parti socialiste, la situation est très préoccupante. À moins d'un dernier sursaut en perspective de la présidentielle de 2017, il est d'ores et déjà possible de dire que le Front de Gauche a vécu. Dès le 10 février 2016, Jean-Luc Mélenchon, las des combines partisanes qui n'en finissent pas, annonçait sa candidature, de façon unilatérale. Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, a longtemps tergiversé, sans annoncer sa propre candidature à la présidentielle, ni déclarer son soutien à la candidature de Mélenchon. Au sein des écologistes également, la confusion a été là aussi totale. Les calculs d'une Cécile Duflot désireuse d'être la candidate des Verts à la présidentielle de 2017 ont mis fin en 2015 aux derniers espoirs d'union de la gauche radicale : membre avant-hier du gouvernement socialiste, favorable hier à des alliances ici et là avec le Front de Gauche, elle souhaitait, au moment des régionales, dialoguer avec le PS... Jean-Luc Mélenchon s'amusait même, le 18 décembre dernier, toujours sur RMC, des retournements perpétuels et imprévisibles des écologistes : « Madame Duflot, je m'en vais la chercher chez Zig, elle est partie chez Zag. Je vais chez Zag, elle est repartie chez Zig. [...] Je ne peux plus suivre. Je ne comprends pas, ou plus exactement, je comprends trop ce qui se passe : [...] c'est les combines, les arrangements et tout ça. [...] Tout le temps que j'ai discuté avec Mme Duflot, c'est du temps de perdu. »

Entretemps, les présidents de groupe d'Europe Écologie-Les Verts au Sénat (Jean-Vincent Placé) et à l'Assemblée nationale (Barbara Pompili et François de Rugy) quittaient le parti, dénonçant l'« écologie gauchiste » et disant vouloir rejoindre le gouvernement Valls – lors du dernier remaniement en février 2016, François Hollande n'a évidemment pas hésité à profiter de cet opportunisme pathétique, même si le fruit politique de ce débauchage est à coup sûr totalement nul. Dans le but de gagner en visibilité, François de Rugy, en septembre 2015, et Jean-Vincent Placé, en octobre de la même année, fondaient respectivement « Écologistes ! » et l'« Union des Démocrates et Écologistes » (UDE) ; ces deux partis, dont la naissance n'a pas fait plus de bruit qu'un caillou lancé dans une mer agitée, sont destinés soit à disparaître, soit à se coller au Parti socialiste, tel un Parti radical de Gauche version écolo. Placé a certes pu estimer avoir réalisé une bonne opération en ralliant dans sa formation le parti Écologistes ! (rebaptisé en juillet 2016 « Parti écologiste »), ainsi que le Front démocrate, créé et présidé par Jean-Luc Bennahmias dans la foulée de son départ du Modem en juin 2014 ; en un sens, l'UDE a pris la forme d'une confédération de partis écologistes pro-gouvernement, un peu sur le modèle de l'Union des Démocrates et Indépendants (UDI), qui réunit les innombrables micro-partis qui composent le centre-droit. Toutefois, cette armée mexicaine d'écologistes ne pèse pas bien lourd électoralement, et reste totalement dépendante du Parti socialiste. Quoi qu'il en soit, Europe Écologie-Les Verts n'est pas sorti indemne de cette séquence politique. Et pour cause, aux dissidences nombreuses s'est ajoutée une grave crise de leadership, lorsqu'à l'entrée de Jean-Vincent Placé et Barbara Pompili au gouvernement s'est ajoutée (contre l'avis du parti évidemment) celle d'Emmanuelle Cosse : cerise sur le gâteau, la secrétaire nationale de l'époque se joignait donc aux transfuges pour abandonner le bateau qu'elle dirigeait et occuper le poste de ministre du Logement.

Les élections régionales de décembre 2015 ont bien montré que dans le tripartisme qui se met progressivement en place, avec le Front national, Les Républicains et le Parti socialiste en première ligne, l'extrême-gauche est la grande oubliée des Français. La claque est sévère. À titre d'exemple, EE-Les Verts est sorti du scrutin de décembre avec à peine 200 conseillers régionaux dans toute la France (sur les 265 que comptait le parti depuis 2010) ; à la fin de l'année 2015, le siège parisien du parti était en vente, et la formation prévoyait de se séparer d'environ un tiers de sa masse salariale au niveau national, sans compter les économies à prévoir en régions. Et à quelques semaines de son départ opportuniste au gouvernement, Emmanuelle Cosse nous illuminait de son intelligence en déclarant, en guise de leçon tirée du scrutin : « L'opposition de gauche est une impasse. » Pour elle, la dichotomie pouvoir-opposition correspondait à une « vision simpliste, imposée à la fois au plus haut niveau de l’État et par Jean-Luc Mélenchon, [qui] a réduit considérablement notre espace politique. » C'est le drame des Verts autant que des communistes, d'assumer un jeu d'équilibriste consistant à n'être ni totalement alliés des socialistes, ni totalement dans l'opposition. Cette stratégie a déjà été maintes fois sanctionnée par les électeurs, c'est d'ailleurs peut-être pour ça que Mme Cosse a fini par trancher pour un poste de ministre.

Le contexte politique et médiatique global n'aide en rien une alternative à gauche, et ce depuis longtemps. Les leaders de la gauche radicale en sont les principaux responsables, mais ils ne sont pas les seuls. Alors que la rhétorique de la droite a banalisé le discours du FN, à gauche, on a observé le phénomène inverse : la perte de valeurs sociales du Parti socialiste (autrement dit, sa conversion au libéralisme économique), lente mais assez constante depuis 1983, a fait perdre à l'« autre gauche » tout crédit dans le débat public, où elle passe pour un ramassis d'utopistes révolutionnaires, même quand ses idées relèvent juste du bon sens ou de la justice sociale. En cela, on peut remercier la présidence Hollande, qui s'inscrit de façon assumée dans une vision faussement candide de la « mondialisation heureuse », de creuser un peu plus la tombe de la gauche française.

L'alternative à gauche peut-elle venir du Parti socialiste ?

« Sortir de l'impasse », tel était le nom de la tribune paru en février dernier dans le quotidien Le Monde, co-signée par plusieurs personnalités de gauche, parmi lesquelles on comptait Daniel Cohn-Bendit et Martine Aubry. Cette dernière faisait alors figure de principale opposante au sein du Parti socialiste, et parce que ses liens avec les députés « frondeurs » sont bien connus, et parce que les autres ténors de la gauche du parti, comme Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, semblaient avoir disparu des radars médiatiques depuis l'été 2014. Pourtant, la maire de Lille réapparaissait elle-même pour la première fois depuis le début du quinquennat.

Dans les réseaux sociaux, les sympathisants de gauche déçus de la présidence Hollande ont loué la franchise de cette tribune, de même qu'ils avaient fait l'éloge de Christiane Taubira lorsque celle-ci avait quitté le gouvernement, le 27 janvier 2016, sur un désaccord portant sur l'inscription dans la Constitution de la déchéance de nationalité aux terroristes binationaux nés français. Pourtant, Mme Taubira a cautionné pendant près de quatre ans la politique du gouvernement – qu’elle n’a d’ailleurs pas quitté pour un différend sur la ligne économique et sociale ; en un sens, de « symbole de la gauche » (avec le Mariage pour Tous), elle est devenue la « caution de gauche » du gouvernement.

Quant à Martine Aubry, elle a finalement donné l'impression, après presque quatre années de mutisme, d'assumer la carte de la gauche « frondeuse » pour capitaliser sur le bateau à la dérivela ficelle était tellement grosse qu'il était surprenant d'observer autant d'applaudissements sur cette fameuse tribune de février. Cette même Martine Aubry qui appuyait la candidature de Dominique Strauss-Kahn jusqu’en 2011, mais dont on imagine qu’elle aurait mené une politique différente si elle avait gagné la primaire de gauche face à François Hollande... Le comble étant que, le 17 septembre dernier, lors d'un rassemblement du Parti socialiste, la maire de Lille est finalement rentrée dans le rang en évitant toute critique contre la présidence Hollande, laissant entendre par-là, selon ses proches, qu'elle ne prendrait pas position contre le chef de l'État sortant dans le cadre de la primaire PS.

Les sympathisants de gauche, qu'ils soient des critiques de la première heure ou des déçus du hollandisme, en sont réduits à faire l'éloge de gens qui ont participé directement au gouvernement ou à la direction du Parti socialiste ces dix dernières années. Il est bon de dénoncer les politiques gouvernementales lorsque celles-ci sont injustes, de surcroît lorsqu'elles s'éloignent des promesses de campagne, mais il est meilleur de ne pas le faire seulement un an avant la fin du mandat. Bref, il s'agit aussi d'être un peu critique à l'égard des « frondeurs » – auxquels on peut associer Taubira, ou encore Europe Écologie-Les Verts – parce qu’en se refusant à faire tomber un gouvernement Valls qu'ils contestent pourtant sur tant de points, ils ont vocation à être les éternels cocus du hollandisme, en plus de servir de « cautions de gauche » au Parti socialiste.

Le 18 juin dernier, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, entérinait en Conseil national l'organisation d'un vote de désignation du candidat PS pour 2017. Cette primaire doit avoir lieu les 22 et 29 janvier, et devrait compter sur la présence d'un François Hollande qui en est réduit à ça pour retrouver un semblant de légitimité. Les participants potentiels doivent être issus de ce que Cambadélis appelle la « Belle Alliance Populaire », c'est-à-dire la gauche de gouvernement : outre le PS, on y trouve les écologistes pro-Hollande, notamment l'UDE de Placé, et jusque récemment, le Parti Radical de Gauche. Se sont successivement déclarés candidats, côté socialistes, Marie-Noëlle Lienemann le 9 juin, Gérard Filoche le 14 juin, Benoît Hamon le 16 août, et Arnaud Montebourg le 21 août ; et côté écologistes de l'UDE, Jean-Luc Bennahmias le 21 juin, et François de Rugy le 12 juillet. Reste à savoir si François Hollande, dans la perspective probable de sa candidature, passera par cette primaire ou non – il a laissé entendre qu'il s'y plierait, mais peut-être la débâcle de Sarkozy à la primaire de la droite l'aura-t-elle convaincu de s'éviter une humiliation similaire. Si Hollande s'impose la primaire PS (ce qui représenterait une première... et une opération bien décrédibilisante pour un chef de l'État), à peine Montebourg peut-il représenter pour lui une menace. Manuel Valls, quant à lui, ne s'y présentera que si le président sortant décide de ne pas y aller. Ce samedi 26 novembre, le très inutile Parti radical de Gauche, en investissant Sylvia Pinel pour l'élection présidentielle sans passer par la case primaire, hypothèque encore un peu plus l'organisation de ce scrutin, duquel les Français se désintéressent de toute façon grandement.

Dans tous les cas, il n'y a pas grand-chose à espérer de cette échéance, si elle a bien lieu. Le Parti socialiste est un habitué des scrutins bidonnés et des tambouilles politiciennes. En outre, on peut aussi espérer une candidature de François Hollande ou, à défaut, de Manuel Valls, pour donner aux électeurs une dernière occasion de sanctionner leur bilan gouvernemental ; en effet, on pourrait poser la question du sens d'une candidature Montebourg ou Hamon, c'est-à-dire d'un candidat socialiste qui se dédouanerait de tout ce qu'a fait le gouvernement depuis 2012. Quoi qu'il en soi, le PS, donné perdant dans tous les scénarios envisagés, quel que soit son représentant, doit surtout chercher à éviter une trop grande débâcle pour 2017, ce qui serait déjà un exploit.

À gauche du Parti socialiste, que se profile-t-il ?

En dépit du soutien annoncé de Cécile Duflot, Yannick Jadot, Noël Mamère et Antoine Waechter, Nicolas Hulot déclarait, le 4 juillet dernier, renoncer à se présenter à la prochaine présidentielle. En dépit également de bons sondages – certains lui octroyaient entre 9 et 11% des intentions de vote. Le Joker d'Europe Écologie-Les Verts tombe donc à l'eau, et depuis, le parti a organisé, dans l'indifférence générale, une primaire « ouverte » pour se choisir un candidat. Bien que donnée favorite, Cécile Duflot, confrontée à trois eurodéputés, a été éliminée dès le premier tour, le 19 octobre, payant sans doute ainsi et sa perte d'influence sur la direction du parti, et son impopularité dans l'opinion publique, et surtout ses calculs politiciens, qui masquaient mal ses ambitions. Comme le déclarait Daniel Cohn-Bendit le 20 octobre sur Europe 1, « [les votants] ont fait payer son "moi, moi, moi" à Cécile Duflot ». Avec 24,41% des 12.343 suffrages exprimés (une participation dérisoire), elle devançait Karima Delli (9,82%), mais était distancée par Michèle Rivasi (30,16%) et Yannick Jadot (35,61%). Dans ce scrutin sans enjeu, sans clivage et sans passion, c'est finalement ce dernier qui l'a emporté au second tour, ce lundi 7 novembre, avec 54,25% des voix. Il lui reste à présent, en avril prochain, le défi de faire mieux que Dominique Voynet en 2007 (1,57%) et Eva Joly en 2012 (2,31%), ce qui est loin d'être acquis.

Restait à savoir si le PCF présenterait une candidature à part entière. Le 4 juin dernier, 71% des participants au 37ème Congrès du Parti communiste avaient déjà adoubé la stratégie consistant à organiser, avant de choisir le candidat à la présidentielle, une « grande votation citoyenne nationale, expliquait Pierre Laurent le lendemain du vote sur France Inter, pour décider d'un pacte d'engagements communs » ; seuls 24% des votants avaient alors préféré soutenir une motion pro-Mélenchon. Coincé entre ses ambitions personnelles, l'objectif de son parti de conserver un groupe parlementaire, et la perspective d'un score misérable à la prochaine présidentielle, le secrétaire national du PCF a par la suite écrit, le 13 octobre, à Jean-Luc Mélenchon, mais aussi à Christian Paul, chef de file des frondeurs socialistes, et à David Cormand, secrétaire général d'Europe Écologie-Les Verts, pour leur proposer de se rencontrer et de se coordonner en vue des élections présidentielle et législatives, avant de lancer, le lendemain, une pétition pour une candidature unique de la « gauche d'alternative ». Deux démarches restées lettres mortes. Entretemps, le parti a envoyé ses militants, armés d'un questionnaire intitulé « Que demande le peuple ? », s'adresser à des milliers de citoyens (400.000, dit la direction), et 65.000 ont répondu à leurs questions, le tout pour un résultat présenté le 8 octobre, et somme toute assez inutile. En effet, le PCF avait-il besoin d'un tel effort de consultation pour obtenir d'un panel (non-représentatif) de citoyens que ceux-ci déclarent que la politique doit prioritairement les protéger « de la loi du plus fort [et] construire de l'égalité » ?

Le 5 novembre, les 535 délégués du Parti communiste choisissaient à 55,7% des voix de « présenter une candidature issue de leurs rangs », aux dépens d'un appel à voter pour celui qui avait représenté le Front de Gauche en 2012. Pierre Laurent payait ainsi des mois de tergiversations : après avoir tout fait pour trouver une alternative à la candidature de Mélenchon, il avait finalement pris position en sa faveur. Le choix d'une candidature PCF restait suspendu à la décision des militants, alors que l'option d'un ralliement à la candidature d'Arnaud Montebourg dans la perspective de la primaire PS était parfois évoquée en coulisse. Ce dimanche 27 novembre, les adhérents communistes ont finalement pris position, à une courte majorité de 53,6% des voix, pour un soutien à Mélenchon (tout en laissant officiellement à leur parti une « autonomie, critique et constructive »), 46,4% d'entre eux votant pour une candidature PCF indépendante avec retrait possible « au profit d'une candidature commune d'alternative à l'austérité ». Les communistes s'évitent donc la corvée de se choisir pour 2017 un représentant qui aurait probablement répété le score catastrophique de Marie-George Buffet en 2007, à savoir 1,93% des voix. Certains adhérents PCF devraient encore traîner des pieds pour soutenir Mélenchon, mais leur poids électoral s'avère très marginal. Reste à voir si la machine électorale de ce parti, avec son armée de militants de terrain actifs, s'investira pleinement en faveur du mouvement de la France Insoumise ; car en effet, depuis des semaines, les critiques venues des rangs communistes à l'égard de l'ancien candidat du Front de Gauche étaient nombreuses et étaient même parfois d'ordre programmatique.

Le siège du Parti communiste français à Paris.

Le siège du Parti communiste français à Paris.

Le leader de la gauche radicale s'évite donc un concurrent issu des rangs communistes. Jean-Luc Mélenchon n'évitera toutefois pas, outre celle des Verts, les candidatures déjà déclarées de Nathalie Arthaud pour Lutte Ouvrière et de Philippe Poutou pour le Nouveau Parti Anticapitaliste. L'extrême-gauche se présentera donc encore divisée, ce qui ne devrait pas avoir trop d'impact sur le score de Mélenchon, mais lui ravira encore un ou deux points par-ci par-là, bêtement. En dépit des critiques qu'il a essuyées de ses anciens partenaires du Front de Gauche lors de l'annonce de sa candidature, il bénéficie d'une dynamique de campagne appréciable, mais surtout du vide qui plane autour de lui – rien que pour ça, il a dû se réjouir du désistement de Nicolas Hulot. Depuis quelques mois, la plupart des sondages place Mélenchon (et Macron) au coude-à-coude, voire, de plus en plus, devant François Hollande pour le premier tour de la présidentielle. L'absence du président sortant au second tour serait déjà un coup de tonnerre en soi, mais s'il n'était que quatrième à l'issue du scrutin, dépassée par la gauche radicale, voire cinquième derrière Macron et Mélenchon, le symbole serait terrible et probablement fatal au Parti socialiste.

La perspective d'être le troisième homme de la présidentielle fait sans doute miroiter à Mélenchon le rêve de s'ériger en Podemos ou en Syriza français, capitalisant sur la colère sociale et la contestation qui s'est manifestée en 2016, entre autres avec des mouvements tels que Nuit Debout. Le choix du slogan « La France insoumise », en rappelant la dénomination des Indignés, illustre d'ailleurs bien cette posture en 2012, le slogan de campagne du Front de Gauche était « L'humain d'abord ». On peut comprendre qu'il se soit lancé seul, si effectivement ses échanges avec les écologistes comme avec les communistes ne semblaient pas avoir de fin – nous ne reviendrons même pas sur la perspective d'une primaire large incluant à la fois François Hollande et Jean-Luc Mélenchon, option totalement absurde compte tenu de l'incompatibilité idéologique des deux hommes. Toutefois, en négligeant son alliance passée avec le PCF, il a blessé un grand nombre de militants qui ont participé activement à sa campagne en 2012, comme cette adhérente de la CGT et sympathisante communiste, qui l'interpellait dans un rassemblement, début 2016 : « Seul, seul, vous n'y arriverez pas monsieur. Monsieur Mélenchon, je m'excuse : je vous ai porté, je vous ai suivi dans tous les meetings, et tout et tout. Et là, tout d'un coup, tout s'écroule. J'en pleurerais, j'en pleurerais... J'en pleurerais, on va dans le mur ! »

Même si le rassemblement du 5 juin place Stalingrad, à Paris, a montré à ceux qui en doutaient encore qu'avec cinq à dix mille personnes présentes, il n'était pas « seul », l'absence d'une vaste alliance de la gauche radicale réduit la dimension collective de sa dynamique de campagne, alors que l'usage du « je » est bien plus frappant cette année qu'il ne l'était dans sa bouche en 2012. Le week-end du 15-16 octobre dernier dans le Nord, la première « convention » du mouvement La France Insoumise a permis au député européen de présenter un début de programme, en se concentrant sur les réformes institutionnelles, ainsi que sur le volet écologiste, abordé de façon pointue et assez innovante ; mais en dépit des ambitions portées par le rassemblement en termes de concertation, la présence d'environ un millier de personnes à ce rendez-vous « programmatique » ne permet pas vraiment de se rendre compte de l'écho de cette campagne électorale dans l'opinion publique et sur les citoyens qui seront appelés aux urnes en avril prochain.

Surtout, les bons sondages de Jean-Luc Mélenchon sont un trompe-l'œil. Car, même à 13 ou 14% des voix devant François Hollande (donné à 9% par un sondage Sofres le 25 octobre), l'ancien candidat du Front de Gauche et le chef de l'État sortant font, à eux deux, 23 ou 24% des voix grand maximum – Emmanuel Macron tournant quant à lui autour de 14%, en attirant aussi des suffrages centristes. 23 ou 24%, soit moins que le score de Marine Le Pen à elle toute seule... De ce constat, difficile de déduire ce qu'il manque à la gauche radicale pour réellement décoller. Les raisons sont sans doute multiples, et au final, le trop-plein de candidatures de gauche à chaque présidentielle ne peut pas être déterminant. À droite, les candidatures extrémistes ou souverainistes (de Villiers en 1995 et en 2007, Mégret en 2002, Dupont-Aignan en 2012) n'ont pas empêché le Front national de faire les scores qui furent les siens par le passé. Entre partis pro-européens et formations souverainistes, entre libéraux et anti-libéraux de tout bois, les Français qui daignent encore se déplacer pour voter doivent choisir entre des modèles de société divergents. Or, en dehors des logiciels idéologiques qui diffèrent fondamentalement, les deux points sur lesquels extrême-gauche et extrême-droite se distinguent dans leurs programmes sont : 1) le rapport à l'Europe, la gauche radicale voulant réorienter les politiques européennes et rétablir une forme de protectionnisme à l'échelle communautaire, la droite souverainiste souhaitant par principe mettre fin aux délégations de souveraineté concédées depuis 50 ans à l'Union européenne (quelles qu'elles soient : contrôle des frontières, émission de la monnaie, etc.) ; 2) l'immigration, le FN inscrivant son projet dans la logique du « Grand Remplacement » théorisé par Renaud Camus, l'extrême-gauche promouvant une politique d'accueil ouverte.

Le croisement de ces deux questions peut nous offrir un début de réponse sur les mauvais scores de la gauche radicale ; celle-ci ne traite dans son programme que les questions économiques et sociales, sans pour autant apporter des réponses à l'« insécurité » identitaire que vivent un grand nombre de catégories populaires, notamment celles résidant en zones périurbaines ou rurales – le cœur électoral de Marine Le Pen. Insécurité identitaire née à la fois de l'élargissement de l'Union européenne (et de l’affaiblissement de la France en son sein), des dynamiques économiques liées à la mondialisation, de l'immigration et de ses effets perçus ou réels, ou encore de la hausse de la délinquance et des trafics dans certains quartiers. C'est peut-être dans la posture « socialo-gaulliste », que la gauche radicale a le plus de chance de répondre à ces questions. Jean-Luc Mélenchon n'est pas si éloignée que cela de cette vision « républicaine » de la nation et de la gauche, portée jusqu'en 2002 par Jean-Pierre Chevènement.

Sur l'Europe d'abord. Le 20 février 2016 dans l'émission On n'est pas couché sur France 2, il déclarait : « [Il faut] raisonner en termes de rapport de force. [...] Les Allemands et nous, nous avons chacun des intérêts. Mme Merkel est la tête la plus rationnelle de toute l'Europe. Elle applique la politique qui convient à son peuple. Et en face, elle a des gamins. » Avant d'ajouter, phrase cruciale : « Entre la souveraineté des Français et l'euro, je choisis la souveraineté des Français. » Le mouvement du député européen a eu l'occasion de reformuler cette posture lors du rassemblement des 15 et 16 octobre, dans le Nord : « Le plan A, c'est la sortie concertée des traités européens par l'abandon des règles existantes pour tous les pays qui le souhaitent et la négociation d'autres règles. Le plan B, c'est la sortie des traités européens unilatérale par la France pour proposer d'autres coopérations. » Avec, à la clef, un référendum pour que le peuple puisse trancher.

Sur la nation ensuite. Le 26 mai 2016, dans l'émission Des paroles et des actes sur France 2, il expliquait : « La doctrine du mouvement ouvrier est internationaliste. Inter-nationaliste. Dans le mot même, il y a les "nations". Jean Jaurès disait : "Un peu d'internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup l'en rapproche." [...] Jamais la tradition de gauche n'a été une négation de la nation. Mais encore faut-il dire de quelle nation on parle. Nous les Français, nous avons une doctrine particulière [...] : pour nous, la nation n'est pas ethnique, la nation est politique. [...] La république, chez nous, fonde la nation, et pas l'inverse. »

Sur l'immigration, enfin. Ce même 26 mai sur France 2, il répondait à la question de savoir si l'immigration est une chance : « Ça dépend dans quel contexte on est. [...] Maintenant, on n'est pas en expansion, donc aujourd'hui on ne pourrait pas dire : [...] "Allez, tout le monde vient !" [...] D'où sortez-vous cette idée que nous sommes pour dire à la Terre entière : "Venez chez nous !" [...] Là où nous ne sommes pas d'accord, c'est quand les travailleurs sont ici, [...] qu'on les traite comme des chiens, des animaux, qu'on les montre du doigt. » Sans être anti-immigrationniste (et surtout anti-migrants) comme celui du Front national, ce discours a au moins le mérite du réalisme, en rappelant qu'« évidemment, personne ne peut être pour l'ouverture des frontières de manière irresponsable ». Mais il est trop marginal et anecdotique pour avoir un quelconque impact sur l'électorat d'ici 2017. En outre, il ne répond pas au sentiment d'insécurité culturelle vécu par beaucoup de Français actuellement, et qui nourrit le vote pour le Front national. D'ailleurs, sur ce thème, le rassemblement de la France Insoumise des 15 et 16 octobre n'a été que l'occasion de s'en tenir à des généralités (« arrêter les guerres par une diplomatie active et indépendante au service de la paix »), tout en rappelant la promesse déjà maintes fois formulées (et légitime) de régulariser les travailleurs sans papiers.

Dans un contexte national parasité par le FN, la mise en place d'une vaste plateforme électorale serait nécessaire, à gauche, pour faire entendre une autre voix que celle du Parti socialiste. Cela permettrait d'élargir le socle de sympathisants au-delà des communistes et des écologistes. Une agrégation des partis de la gauche radicale (parmi lesquels le jeune Nouvelle Donne), mais aussi d'indépendants issus de la société civile – à l'image de ce qu'était parvenu à faire, en 2009, Daniel Cohn-Bendit avec Europe Écologie –, est indispensable pour parvenir à proposer une alternative crédible et un tant soit peu attractive. En outre, un tel rassemblement politique devrait compter dans ses rangs des ténors du Parti socialiste et de ses satellites, car dans notre système médiatique, les phénomènes d'étiquette sont tels que seules deux ou trois formations (dont le PS) bénéficient d'un capital de crédibilité suffisant pour espérer gagner des élections nationales. À défaut de capter les voix des catégories populaires qui ne votent plus à gauche voire ont déserté les urnes, une telle plateforme, inédite sur le plan politique, pourrait capter les mécontentements de mouvements comme Nuit Debout, qui rejettent le système traditionnel des partis. On est encore très loin de voir la gauche radicale faire corps de cette façon. Pour l'instant, l'objectif est déjà pour le mieux placé de la « gauche de la gauche » (Mélenchon, de toute évidence), sans se laisser doubler par une candidature centriste (Bayrou ou Macron), de passer devant François Hollande (ou son supplétif éventuel, Manuel Valls) au premier tour... avant de voter pour le candidat des Républicains au second tour, face à Marine Le Pen. Difficile de croire que quelque chose pourrait venir remettre en cause ce triste scénario.

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