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Par Jorge Brites.

Lors d’une conférence de presse tenue la semaine dernière à Strasbourg, la Commission européenne dévoilait sa nouvelle stratégie d’aide au développement pour 2030. Son but affiché : intégrer les nouveaux Objectifs pour le Développement Durable (ODD) de l’ONU dans ses documents internes. Depuis, Oxfam, Caritas, SDG Watch Europe et quelques autres organisations non-gouvernementales ont exprimé leurs inquiétudes quant à la place des questions sécuritaires dans le texte. Les désaccords, après des décennies de « coopération » internationale aux résultats pour le moins discutables, se limitent à des querelles sur l’emploi des termes « sécurité » ou « migration », et ne couvrent toujours pas le principe même de l’aide au développement. Malgré ses échecs et ses travers. Malgré les avantages qu’en tirent des régimes corrompus et violents. Et malgré les impacts limités qu’en retirent les populations dites « bénéficiaires ».

Mais saurait-il en être autrement ? Avec d’un côté des bailleurs de fonds qui, à hauteur de millions et de milliards, fixent des priorités stratégiques dans des « pays d’intervention » qu’ils méconnaissent largement (voire où leurs agents n’ont parfois jamais mis un pied). Et de l’autre côté, des ONG qui assument pour la plupart le rôle de prestataires de service pour ces mêmes bailleurs, et qui jouent la survie de leur structure et de leurs emplois sur l’existence de l’aide. Une telle « économie du développement » est conçue de telle sorte qu’elle ne peut permettre, de manière trop éclatante, sa propre remise en question. À l’inverse, elle marque la volonté de persister dans une situation déséquilibrée et chargée de sous-entendus entre pays occidentaux et pays dits du Sud.

Arrêtons-nous un instant sur la (petite) controverse qui est née du nouveau et tant attendu consensus sur le développement, censé décliner la stratégie européenne en matière de dépenses, de raisonnement et de priorités sur l’aide pour la période 2015-2030. Les ONG qui l'ont critiqué en viendraient presque à oublier que l'aide publique au développement (APD) n'est pas neutre, qu'elle vient directement ou indirectement servir les intérêts de ceux qui la fournissent. Gardons bien à l'esprit que l'aide comporte, notamment lorsqu’elle est aux mains de l’Union européenne et de ses États-membres – premiers contributeurs de l’APD dans le monde, oh mais quelle générosité apparente ! – deux travers non négligeables. Elle porte des intérêts diplomatiques et économiques (directs ou indirects), puisqu’elle sert de monnaie d’échange lors des négociations commerciales avec le groupe des pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique), dont ressortent généralement des accords déséquilibrés qui assurent la pérennité des échanges que l’on connaît entre l’Afrique et l’Europe depuis l’époque de la colonisation : la première fournissant de la main d’œuvre et des matières premières (pétrole, uranium, produits agricoles, etc.) et la deuxième des produits manufacturés (véhicules, électroménager, etc.) et des services (téléphonie, banques, etc.). Cette répartition des rôles dans l'économie mondiale a certes évolué depuis soixante ans mais elle reste la même dans ses grandes lignes. Mais cette évolution est marginale, et grosso modo, les rapports de force demeurent sensiblement les mêmes. S'y ajoute un contexte d'ingérence, parallèlement aux aides qu'accorde l’Occident, notamment vers l’Afrique – en particulier s’agissant de la France, qui est intervenue militairement dans trois pays africains juste depuis 2011 (voire quatre si l'on y ajoute l'Opération Licorne en Côte d'Ivoire, sous commandement français), soit pour renverser, soit pour sauvegarder un régime politique : la Libye, la République centrafricaine et le Mali.

Face au fiasco de l'aide publique au développement, à quand sa déprogrammation ?

Deuxième travers : l'aide au développement porte une vision du monde et une idéologie absolument impropres aux pays où elle est mise en œuvre. D’abord parce qu’elle est bien souvent définie par des gens qui méconnaissent réellement les pays qu’ils prétendent « appuyer » (même quand ils y vivent). Ensuite parce que leur approche du développement et du progrès n’est évidemment pas neutre et atemporelle. La nouvelle stratégie, à titre d'exemple, aborde la question des partenariats publics-privés, ce qui n’est pas anodin puisqu’en Europe également, en matière de services publics, il s’agit d’une idée qui fait son chemin depuis quelques années. Idem si l’on se penche sur les actions des coopérations européennes en matière d'appui aux sociétés civiles africaines : on constate que la Commission européenne pratique une stratification des organisations suivant leur niveau d’organisation et de professionnalisme (comprendre : suivant leur capacité à répondre aux appels à projets de l’UE), avec des organisations de la société civile « de niveau 1 », « de niveau 2 », « de niveau 3 ». Cette stratification, même les acteurs du pays finissent par la reprendre, avec tout le vocabulaire qui va avec (« organisations de base », « cadre logique », « publics bénéficiaires », « objectif général », « objectifs spécifiques », « résultats attendus », etc.). De véritables professionnels de la coopération ont émergé, recrutés pour leur capacité à répondre aux procédures des bailleurs de fonds, à utiliser leur vocabulaire, à remplir les bonnes cases, à penser comme eux.

L’aide publique au développement s’est avéré et s’avère encore une catastrophe pour le continent africain. Elle le place dans l’illusoire perspective d’un développement calqué sur des modèles extérieurs, tout en l’enfermant dans un cadre logique proprement occidental. Ce faisant, elle ne permet pas l’émancipation de ses peuples, et elle ne saurait le faire, car elle est, de base et par définition, l’émanation du paternalisme blanc sur le monde noir. Non seulement on a réussi à convaincre les Occidentaux qu’ils agissaient, par le biais de l’aide au développement, pour le bien de l’Afrique, mais bien pire, on a convaincu les Africains, de manière générale, que les modèles à suivre se trouvaient au Nord et que les Blancs détenaient les clés d’un développement harmonieux et durable. Résultat : ceux-ci bénéficient d’un postulat de compétence et de sérieux ; à l’inverse, les Noirs souffrent très souvent d’un postulat de sous-qualification et de manque de rigueur.

Augmenter l’aide… mais dans quelle optique ?

Pour intituler cet article, on aurait pu tout aussi bien utiliser le terme de « mascarade », plutôt que de « fiasco ». Car on assiste clairement à une vaste entreprise de théâtre, à un monde du spectacle. Dans cette « représentation théâtrale », le vocabulaire spécialisé de l’aide au développement (qui est celui des bailleurs institutionnels bien souvent, que des ONG s’approprient sans difficulté) permet de simuler une « expertise ». Les actions intéressantes sont celles dont on peut afficher des résultats comptables (pour montrer qu’on fait des choses), tout en mettant en avant de grands concepts dont personne ne saurait vraiment expliquer le contenu mais qui sont religieusement brandis. Les  Objectifs du Millénaire pour le Développement, adoptés au niveau de l’ONU en 2000, sont un exemple très illustratif de ce monde du spectacle, du chiffre et de la communication. Les pays dits développés se sont engagés à rehausser l’aide publique au développement à 0,7% de leur produit national brut. Cet objectif chiffré pose déjà souci en soi, car avant même de songer à fixer un chiffre, le même pour tout le monde, une réflexion sur au moins deux points essentiels aurait été nécessaire. Le premier porte sur l’utilité et la légitimité même de cette aide, si l’on tient compte de la capacité réelle des pays du Sud à s’en sortir avec leurs propres ressources, dans le cas où il y aurait une volonté politique locale de servir les gens en s’organisant et en répartissant équitablement les richesses. La perfusion de l'aide, en injectant artificiellement de lourdes sommes dans les pays concernés, constitue une rente qui détourne les élites locales de leur devoir de réformes, de corrections des dysfonctionnements économiques et de protection sociale. L’aide extérieure devient une incitation adressée aux gouvernements locaux corrompus à ne pas prendre leurs responsabilités.

Le deuxième point porte sur les modalités de mise en œuvre de l’aide : sur quels secteurs doit-elle porter ? Par qui doit-elle passer (par le gouvernement, par les ONG locales, par les collectivités, etc.) ? Tout cela, un simple chiffre ne le dit pas. De gros projets mal pensés peuvent s’avérer fortement contre-productifs. On devine par exemple que des subventions très importantes versées à une société civile embryonnaire et sans expérience de gestion de projet peut provoquer la mort de nombreuses associations, des détournements, un sentiment de concurrence au sein du tissu associatif, etc.

Cet objectif chiffré traduit une vision comptable du développement, qui doit servir la communication d’un monde généreux (celui du Nord) vis-à-vis d’un monde dans le besoin (celui du Sud). L’Union européenne n’est pas le seul bailleur à perpétuer ce déséquilibre, mais elle en est l'un des exemples les plus caricaturaux. Car devant l’inadéquation des acteurs locaux aux standards européens, plutôt que de s’interroger sur ces derniers, sa réponse est de former les acteurs locaux aux procédures européennes. Plutôt que de s’interroger sur leur caractère inadapté, la réponse est de « professionnaliser » les acteurs locaux, de les mouler à notre image. Comprendre : d’en faire des prestataires de service efficaces, capables de gérer les fonds européens promis lors de négociations commerciales durement menées.

Le plus pathétique étant qu’en continuant de courir derrière les subventions et les aides des bailleurs de fonds, les ONG (locales et internationales) confortent ces derniers dans leur posture. Une attitude, courageuse mais saine, serait au contraire de boycotter les fonds des bailleurs, au moins dès lors qu’ils s’avèrent trop contraignants en matière de procédures, de vocabulaire et de conception de projets.

Les ONG : prestataires de service dans une « économie du développement »

Des « bénéficiaires » de projets qui demandent des per diem, voire une rémunération pour chaque heure et chaque déplacement réalisés (quand bien même l’activité leur est destinée, gratuitement), des acteurs locaux en perpétuelle quête de fonds auprès des bailleurs étrangers dont on se soumet aux moindres standards, des individus formatés et rompus au vocabulaire « projets de développement », des concepts et des références (OMD, ODD, etc.) répétés tels la Table de la loi… tout cela doit parler à quiconque travaille dans le secteur de la coopération internationale. Et ce quotidien de l’aide publique au développement a de quoi laisser un sentiment profond de malaise : celui d’avoir placé les « bénéficiaires » dans une position de perpétuels demandeurs, et d'avoir créé des perroquets, sans esprit critique, bien souvent sans honneur devant leurs bailleurs et sans vision au-delà de la durée d’un projet et de ses financements. Lorsqu'une coopération ou une ONG en vient à verser des per diem pour motiver les gens à venir assister à une activité ou à une formation (ce qui est une pratique généralisée), on est en droit de se demander qui aide vraiment l'autre : si les « bénéficiaires » ne sont pas les bailleurs, qui ont besoin d'être visibles pour justifier leurs enveloppes budgétaires et montrer qu'ils font des choses avec des résultats chiffrés.

La critique du système de coopération internationale, chacun pourra le comprendre, est rendue compliquée par le fait que toute une économie existe grâce à lui. Sans même compter tous les « services et produits dérivés » du monde de la coopération : banderoles, badges, sacoches, bloc-notes et stylos, locations d'hôtel et services de restauration et pauses-café, etc. Une ONG lambda, dont les emplois, les frais de fonctionnement et la visibilité dépendent des subventions de bailleurs de fonds tels que l’agence allemande de coopération (GiZ), l’Agence Française de Développement (AFD) ou la Commission européenne, a-t-elle intérêt à critiquer trop fortement les modalités de mise en œuvre de l'aide publique au développement ? A-t-elle même intérêt à voir son pays d’intervention s’émanciper de l’appui extérieur, et donc l’aide diminuer ? Les pays dits sous-développés constituent des marchés à se partager, et les ONG des prestataires de service. On comprend facilement que les acteurs d’une telle économie ne sauraient être les artisans de leur propre disparition, et donc d’une déprogrammation de l’aide, pourtant souhaitable à terme si l’on souhaite une émancipation réelle des pays concernés. Il serait d'ailleurs intéressant de calculer, dans les montants consacrés à l'aide publique au développement, la part qui revient en fait, par les salaires et autres frais de fonctionnement, dans les poches d'acteurs européens ou nord-américains (ONG, services de coopération et institutionnels, bureaux d'études, etc.). Sans doute une part importante, qui viendrait relativiser les montants affichés par les généreux bailleurs.

Bon nombre d’exemples, à l’échelle des projets, attestent du paradoxe de l’aide publique, censée servir le développement des pays dits sous-développés, mais définie hors de leurs frontières pour l’essentiel, évaluée à l’initiative des bailleurs et par eux. Prenons l’exemple des politiques d’appui au développement local, dans un pays relativement stable comme la République islamique de Mauritanie. La loi sur la décentralisation prévoit la mise en place de Conseils de Concertation Citoyenne (CCC) dans chaque commune (pour y représenter la société civile locale), et leur contribution au plan d’action de la Mairie – décliné dans le Plan de Développement Communal (PDC).  Le simple fait que certains CCC soient rattachés à telle ou telle ONG (par exemple, on va parler du « CCC World Vision » ou du « CCC Ecodev ») qui a supervisé sa mise en place ; ou que la production du Plan de Développement Communal soit à peu près systématiquement encadrée par des consultants externes ou une ONG ;  tout cela est déjà problématique en soi. Et l'émergence de nouveaux concepts, tel que celui d'« appropriation » par les acteurs locaux, sont ironiquement révélateurs de ce paradoxe : le simple fait qu'il faille se préoccuper de la bonne appropriation d'un projet d'appui par les bénéficiaires eux-mêmes indique bien que le problème est pris par le mauvais bout dès le départ, puisque les projets ne naissent pas où et comme il faut.

Ces travers concernent tout autant les grosses structures de l'APD, telles que le Programme Alimentaire mondial (PAM), l'Union européenne, la coopération allemande (GiZ), etc., que des ONG de développement telles que Save the Children, Action Contre la Faim, Oxfam, etc. : seuls les montants gérés diffèrent, mais même les ONG qui prétendent avoir un ancrage local fort en viennent à adapter leurs objectifs et leurs pratiques aux exigences et aux standards des différents bailleurs, à professionnaliser leurs modes d'actions et de fonctionnement, et à favoriser les carrières dans le secteur de l'APD.

La continuité de l'administration coloniale, ou la marque d'un paternalisme persistant

Prenons le temps de nous interroger sur le rôle des coopérants dans la configuration de l’aide publique au développement : la France, dont les fonctionnaires de l’ancien ministère de la coopération étaient d’abord restés dans les bâtiments du Ministère des colonies, n’a plus d’« agents coloniaux ». Qu’a-t-elle, à la place ? Pléthore de ses ressortissants, qui bénéficient toujours d’un statut privilégié (financièrement et socialement), et qui ont pour fonction d’encadrer l’organisation des services publics d’anciennes colonies (voire parfois de les assurer eux-mêmes, si l’État ne les assume pas). L’exploitation des ressources du pays par l’ancien colonisateur n’a, quant à elle, pas fondamentalement changé, si ce n’est qu’elle est davantage ouverte à la compétition d’autres qui revendiquent aussi leur part du gâteau africain.

Qu’il s’agisse des experts techniques de la coopération institutionnelle ou des ONG de développement (qui vivent bien souvent des subventions de ces mêmes coopérations institutionnelles), tout ce petit corps de métier mâche le travail des autorités locales, lui donne des leçons, a son mot à dire sur l’action publique, accompagne systématiquement toute réforme sectorielle et toute réflexion stratégique sur l’avenir du pays, assure des missions de service public (ou les encadre, tout du moins). Cette présence pose question, car elle est la réminiscence (pour ne pas dire la continuité) d’une administration coloniale qui encadrait déjà, en son temps, l’action publique, les services de base et le développement local dans les colonies. C’est au moins vrai dans l’idée de « développer » le pays, de le faire « rentrer dans l’Histoire », dans l’idée que les habitants ont évidemment besoin de notre présence et que celle-ci serait neutre, de bonne foi et légitime. La perspective du développement a simplement remplacé celle de la « mission civilisatrice ». Une partie du vocabulaire de la coopération est d'ailleurs resté identique à l’époque de l’exploration coloniale au XIXème siècle, avec sa connotation religieuse ou pseudo-atemporelle : on parle de missions, de missionnaires, de séminaires, de coopérants, d’objectifs du millénaire. Même l'appellation « aide au développement » pose question en ce qu'elle semble vouloir d'emblée poser une barrière à la critique : comment peut-on, par principe, remettre en cause de l'« aide » ? Par principe, aider les gens constitue une action louable. Pourtant, cette mission « développementiste » que l'on s'attribue porte indéniablement une forte représentation paternaliste, voire raciste, qui n’a pas vraiment changé depuis la période coloniale.

Dans son ouvrage L'étrange destin de Wangrin (1973), l'auteur Amadou Hampaté Bâ décrit les colons européens comme des gens de pouvoir mais qui ne maîtrisent pas le pays conquis (l'histoire se situe en Afrique de l'ouest, essentiellement au Mali) et qui doivent donc s'appuyer sur des collaborateurs locaux qui abusent de cette méconnaissance pour eux-mêmes s'enrichir, influencer, etc. Force est de constater que cette configuration a peu changé : bien souvent, les coopérants s'appuient sur des agents locaux en qui ils n'ont pas pleinement confiance, qu'ils croient (ou savent) manipulateurs à leur égard mais dont ils ont besoin, car eux-mêmes débarquent sans connaissance fine de la société et des langues du pays d'intervention.

La présence de milliers de coopérants en Afrique ne semble pas soulever beaucoup de questions. Et chose encore plus surprenante, à peu près personne ne semble vouloir suggérer la méthode inverse, à savoir envoyer des travailleurs d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine vers l'Europe pour se former, apprendre des métiers, gagner en compétences. Cette approche était pourtant largement utilisée par le bloc socialiste durant la Guerre froide : bon nombre d'Africains ont eu l'opportunité, avant 1991 et la chute de l'URSS, de séjourner en Europe de l'Est, et chacun d'eux décrit l'expérience comme très riche, même si les résultats pour l'économie n'est pas quantifiable et qu'il peut varier d'un pays à l'autre comme nous le traitions dans un précédent article sur le retour des travailleurs mozambicains de République Démocratique d'Allemagne : « MadGermanes » : au Mozambique, l'injustice des travailleurs revenus d'Allemagne de l'Est perdure. Sans compter les nombreux avantages que présente le voyage en soi : la découverte d'une autre culture, l'expérience professionnelle dans un cadre différent, les rencontres humaines, l'apprentissage d'une autre langue, l'opportunité de disposer d'un réseau à l'internationale, etc. Pourquoi ces avantages seraient-ils réservés à des coopérants occidentaux ? Des coopérants qui, bien souvent, n'en profitent même pas pleinement, forts de leurs certitudes, plutôt soucieux de profiter de leur séjour comme d'une année Erasmus (en beuveries et en balades touristiques) que de s'intéresser à un pays qu'ils sont, cerise sur le gâteau, supposés « aider ».

Dans ce monde du spectacle, la posture supérieure, convaincue, paternaliste, de « petit chef local » qu'adoptent bon nombre de coopérants, forts de leur position d'intermédiaires entre les bailleurs de fonds et les « bénéficiaires », est évidemment des plus agaçantes. Des coopérants dont on peut sérieusement questionner la motivation, en dehors de leur salaire souvent surélevé (surtout par rapport au niveau de vie local), compte tenu de l'opinion exécrable qu'ils ont parfois du pays où ils vivent et des gens qu'ils côtoient  et que certains décrivent presque littéralement comme des sauvages paresseux. Il est tout à fait révélateur de constater le contraste entre le discours, l'esprit affiché de la coopération internationale d'une part, et le comportement au jour le jour des agents de cette même coopération, vis-à-vis des habitants de leur pays d'accueil : pratiques d'évitement au quotidien (dans les lieux de consommation et de loisirs, les transports publics, etc.), mauvaise intégration et refus d'apprendre les langues du pays (même lorsqu'elles pourraient s'avérer utiles à une carrière en ONG ou dans la coopération), pratique mal cachée de la prostitution, etc.

Nous conforter, Occidentaux, dans une position de supériorité

Le décalage de salaires joue certainement beaucoup, mais on ne peut totalement écarter la thèse d'une prédisposition des expatriés et autres agents de la coopération à abuser de leur position (généralement en tant que Blancs), dans des sociétés non-occidentales où les complexes ont la vie dure. C'est le même racisme sous-jacent qui justifie que dans ces pays, un Blanc sera recruté plus facilement qu'un autre. Le secteur de l'enseignement privé en Afrique est assez symptomatique de cela, puisqu'on trouve régulièrement des jeunes venus d'Europe ou d'Amérique du Nord, sans qualification appropriée, enseigner à des classes de maternelle, de primaire ou de collège là où des diplômes ou une solide expérience sont demandés aux Africains. Le postulat de compétence, de rigueur, voire d'honnêteté des Européens est solidement ancré dans les mentalités.

Pourtant, l'Europe ou les États-Unis comptent bien assez de problèmes eux-mêmes et auraient besoin de cette énergie vive que constituent tous les acteurs de la coopération. On en vient à constater des projets d'appui innovants, sur la participation des habitants à la vie publique locale, sur l'expression de la jeunesse, dans des pays dits sous-développés, qu'en Occident-même on aurait du mal à transposer. Il ne viendrait à l'esprit de personne que des Africains viennent partager de telles expériences ou des savoirs en Europe. L'image du monde non occidental, chez nous, reste encore largement celui d'un espace où la tradition, le folklore, les croyances ancestrales prévalent. Alors de là à venir nous enseigner des choses !

Autre symptôme de ce complexe, particulièrement fort entre l'Afrique et l'Europe : il est clair que le principal, voire l'unique modèle des pays africains et du monde de la coopération reste cantonné à l'Europe, en matière de développement. Les États africains sont construits à l'image des États européens, les orientations politiques africaines succèdent en générale de quelques années celles en Europe (c'est particulièrement flagrant, par exemple, pour les processus de décentralisation lancés dans les années 1980, en France d'abord, puis dans ses anciennes colonies). Pourtant, des pays d'Asie ou d'Amérique latine ont su développer depuis longtemps déjà, des initiatives et des solutions innovantes sur les questions politiques, sociales et environnementales, qui répondraient sans doute mieux aux préoccupations des pays d'Afrique, tout en cassant ce monopole de « monde idéal » qu'incarne le continent européen.

Le regard porté sur l'Afrique, sur ses sociétés, sur l'aide publique au développement, repose encore sur une vision ethnocentrée, marquée par une forme de condescendance et de paternalisme. Au-delà du racisme intrinsèque qu'elle implique, cette lecture pose un réel souci, à l'Occident lui-même : en prétendant sortir l'Afrique de l'ornière, l'aide publique au développement nous dédouane en partie de toute réflexion ou autocritique sur nous-mêmes. Elle nous conforte dans l'idée que notre système politique, économique et social est bon puisqu'il est en mesure d'inspirer les autres, puisqu'il se pose en modèle pour tout un continent.

Le fiasco de l’aide publique au développement : l’illusion d’une émancipation possible

On peut dire sans abus que la plupart des pays africains ne sont pas indépendants, et que l'aide publique au développement contribue largement à cette situation. Elle constitue une rente facile pour bien des régimes corrompus, qui ne se gênent pas pour brader leurs ressources naturelles aux plus offrants. Et il est proprement honteux de voir célébrées chaque année les indépendances de tant de pays, sans aucune réflexion de fond sur leur caractère réel ou non. Dans des précédents articles, nous avions déjà abordé les raisons de cette situation complexe, largement nourrie par la réalité de frontières dessinées par la colonisation, d'économies ancestrales détruites, de modèles politiques importés (Développement et identités en Afrique : la clé ne rentre pas dans la serrure !) ; les Européens portent une responsabilité historique, mais soulignons le rôle catastrophique joué par les élites africaines dans ce vaste système, où elles participent au déracinement de leur peuple et à l'exploitation de leur pays (Les « élites africaines » sont-elles encore... africaines ?).

Pavés de bonnes intentions, les projets financés par les agences onusiennes et autres coopérations étrangères se multiplient depuis des décennies dans l'ensemble du continent africain. Ici dans la région de Maputo, au Mozambique, un projet de latrines financé par la coopération française en 2014.

Pavés de bonnes intentions, les projets financés par les agences onusiennes et autres coopérations étrangères se multiplient depuis des décennies dans l'ensemble du continent africain. Ici dans la région de Maputo, au Mozambique, un projet de latrines financé par la coopération française en 2014.

Que se passerait-il demain, en cas de déprogrammation de l'aide publique au développement ? Des appels allant dans ce sens émergent de plus en plus, y compris venant de citoyens africains. On peut citer l’ouvrage Dead Aid (2009), de l’économiste zambienne Dambisa Moyo. Même si elle se limite par ailleurs à prôner une intégration pleine et entière de l'Afrique dans le système économique et financier international – et non de la voir s’en émanciper –, elle traduit bien un ras-le-bol vis-à-vis d’une situation qui ne permet pas à ce continent de mettre fin à ses maux les plus violents, ni de s’inventer un destin.

Le cas du Rwanda est intéressant à noter. En 2012, coup sur coup, les États-Unis et le Royaume-Uni, pourtant deux proches alliés de Kigali, puis l'Allemagne, les Pays-Bas, la Suède et la Commission européenne, ont suspendu leur aide à ce pays. Motif officiel : le soutien apporté par Kigali au groupe armé M23 qui semait la terreur en République Démocratique du Congo (RDC). Cette décision a immédiatement privé ce petit pays, à peine relevé du génocide de 1994, de 75 millions de dollars (57,8 millions d'euros), alors que les dépenses de l'État étaient assurées à 48% par des versements étrangers. Le Rwanda a donc choisi, contraint et forcé par la perspective d'un déficit budgétaire abyssal, de créer le fonds de développement Agaciro et d'en appeler à la contribution du peuple rwandais, par voie bancaire ou par sms. Le résultat n'est pas parfait, loin de là, d'autant plus si l'on prend en compte les très fortes inégalités sociales et l'interventionnisme du pays en RDC voisine, mais le Rwanda revient tout de même de loin et est aujourd'hui montré en exemple dans certains secteurs, tels que celui du numérique. La preuve que le retrait de l'aide ne signifie pas nécessairement une catastrophe humanitaire pour le pays concerné, même dans le cas d'un retrait brutal, dans un pays post-conflit et enclavé.

La question de savoir par quoi substituer l'aide n'est pas réglée, mais osons au moins poser la question et chercher des solutions autres que, soit l'aide au développement, soit l'accès aux marchés financiers. Et des solutions existent. Le mois dernier encore, Stella Agara, militante kényane engagée dans la lutte contre l'évasion fiscale et vice-présidente de l'organisation African Youth trust, était en déplacement à Bruxelles où, se référant à un rapport de l'Union africaine relatif aux flux financiers illégaux au départ de l'Afrique, produit sous la commission Mbeki, elle a rappelé que le continent perdait l'équivalent de trois fois l'aide au développement qu'il reçoit. Le principal problème est l'évasion fiscale des multinationales, puisque ce phénomène représenterait 60% des pertes – contre 12 à 15% pour la corruption, et le reste pour les mauvaises pratiques commerciales. L'Ouganda, par exemple, a perdu plus de 350 millions de dollars de la société Heritage Oil, enregistrée à l'Île Maurice... un chiffre plus élevé que le budget santé du pays.

Des systèmes alternatifs, au Nord comme au Sud, nous donnent déjà des pistes à des petites échelles : monnaies locales, systèmes de troc, etc. D'autres restent à inventer, et le génie humain nous en donne largement les moyens. Au final, aucun pays ne s'émancipera et n'améliorera la situation de ses habitants de manière durable, solide et harmonieuse, si un cocktail de conditions endogènes n'est pas réuni : un gouvernement et des autorités publiques stables et disposant d'une vision claire et sérieuse pour le pays ; une sécurité juridique (pour les investisseurs nationaux ou étrangers) ; une génération de jeunes instruits (et donc un système d'éducation efficace) ; un certain degré de libertés individuelles et collectives ; etc. Les aides extérieures, une fois ces conditions réunies, deviennent assez secondaires.

Des personnes engagées dans la coopération internationale trouveront toujours des exemples de projets qui, ici et là, ont permis d'améliorer la vie des gens. Mais la question n'est pas là. L'enfer est pavé de bonnes intentions, et l'entreprise de colonisation au XIXème siècle l'a d'ailleurs bien démontré. La réalité est que l'ensemble du système de l'aide, couplé à l'exploitation des ressources naturelles de l'Afrique, ralentit profondément l'émancipation des peuples de ce continent et entretient une administration locale corrompue. Des coopérants et autres « militants » d'ONG peuvent partir d'Europe de bonne foi (mais comme le faisaient certains colons ou missionnaires il y a un siècle), il n'empêche que l'aide entretient une panoplie de métiers au niveau de vie surélevés, qui ont objectivement intérêt à son maintien (et donc à ce que les pays-cibles en nécessitent).

Force est de constater que, rapportée aux montants engagés dans l'aide publique au développement, les résultats ne sont pas brillants, bien au contraire. Et ils ne seront probablement pas meilleurs demain.  Presque soixante ans après les indépendances, penser la déprogrammation de l'aide est devenu une nécessité pour (commencer à) sortir de la situation déséquilibrée, tissée depuis tant de temps entre l'Occident et les pays dits du Sud. Pour le moment, on en est loin.

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