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Par David Brites.

Avec 21,30% des suffrages exprimés, Marine Le Pen est parvenue, dimanche 23 avril, à réitérer l'exploit de son père (c'était il y a quinze ans) d'accéder au second tour de l'élection présidentielle. La configuration est toute autre, puisque, alors qu'en 2002 la performance de Jean-Marie Le Pen avait provoqué un « séisme politique », la surprise de cette élection aurait été au contraire que Marine Le Pen n'accède pas au second tour, tant les sondages ont annoncé continuellement ce scénario, depuis 2013. Certes, elle n'atteint pas les scores qui lui étaient annoncés il y a encore deux mois (entre 26 et 28% d'intentions de vote début mars). Elle termine deuxième, talonnée par François Fillon à 460.000 voix près (et par Jean-Luc Mélenchon à 620.000 voix près). Elle n'en fait pas moins un excellent résultat, le meilleur score (en nombre de voix) que le Front national n'ait jamais réalisé, toute élection confondue, puisqu'elle réunit sur son nom près de 7,7 millions de voix aux régionales de décembre 2015, le FN en avait obtenues 6,8 millions.

Forte de ce score important bien que moins élevé qu'escompté, Marine Le Pen s'est vue renforcée dans cet entre-deux-tours par l'offre d'alliance faite par Nicolas Dupont-Aignan, le 28 avril dernier. Entre ce ralliement, assez surprenant de la part du candidat gaulliste, et les réserves portées par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon à l'encontre d'Emmanuel Macron depuis une dizaine de jours, le fameux « front républicain » a un sérieux coup dans l'aile. C'est que depuis 2002, le contexte a certes changé, avec la preuve par les faits que la politique promue par les partis dits républicains est à la fois injuste socialement et inefficace économiquement (et Macron entend accentuer cette politique dans toutes ses dimensions les plus contestables) ; mais aussi, le parti de Jean-Marie Le Pen, avec l'arrivée de sa fille à sa tête en 2011, a connu une révision de son programme et de son image. Reste à savoir si les changements sont cosmétiques, et s'ils justifient la fameuse « dédiabolisation ». Quelques éléments de réflexion.

Première remarque, pour répondre aux cris d'orfraie de certains de nos concitoyens : non, Marine Le Pen n'est ni le maréchal Pétain, ni Adolf Hitler. Cette référence continuelle aux épisodes des années 30 et à la Seconde Guerre mondiale a d'ailleurs cela de choquant qu'elle met à égalité une menace qui existe, mais qui repose essentiellement sur des procès d'intention (cas contraire, il serait aisé de faire dissoudre le Front national), avec l'horreur qui a balayé l'Europe et entraîné la mort de millions de personnes il y a un peu plus de 60 ans. Pour autant, nous ne reviendrons pas sur les risques estimés par les auteurs de ce blog d'une arrivée du FN au pouvoir ; imaginé dans un article de juin 2016 (Le Front national représente-t-il un danger pour la démocratie ?), le scénario « du pire » envisagé en cas de victoire de Marine Le Pen nous invite évidemment à la plus grande vigilance, aujourd'hui mais surtout demain si ce parti accédait au pouvoir.

Les appels au barrage républicain pour contrer la menace fasciste ont cela de problématique qu'ils sclérosent le débat, alors que le Front national peut aussi être critiqué sur son programme et son logiciel idéologique, plus que sur son image. Aujourd'hui, force est de constater que si Marine Le Pen s'apprête à doubler son score du premier tour, alors que son père ne totalisait que 17,79% des voix le 5 mai 2002, c'est à la fois le résultat des échecs des derniers quinquennats, mais aussi, il faut en convenir, le gain de crédibilité du FN depuis l'accession de la fille Le Pen à sa tête. Invité sur France 2, Emmanuel Todd constatait déjà, en janvier 2013 : « Le problème que pose le Front national, c'est qu'il dit des choses qui en apparence ont l'air économiquement raisonnables. Il parle de protectionnisme, il parle de se recentrer sur la nation française. Mais là où la proposition du Front national est viciée [...] et sans avenir, c'est qu'un recentrage sur un projet national suppose un élément [...] de rêve national et d'une nation grande et généreuse, qui comprend tous les Français, y compris les immigrés et leurs enfants. » Face au bilan de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, les scores de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, chacun à sa manière, sont là pour illustrer la désillusion de beaucoup de Français, et la volonté de changer de paradigme économique, social, voire identitaire.

Qui faut-il blâmer pour le score du Front national ? Ceux qui se reportent sur ce vote ? Beaucoup le font parce que leur situation s'est dégradée ces dernières années, et parce qu'ils ont un sentiment de déclassement – déclassement individuel, mais aussi déclassement de la France dans le cadre de la mondialisation. La faute ne revient-elle pas plutôt à celles et ceux, au sein des classes aisées et moyennes supérieures, qui perpétuent des programmes politiques qui affectent les catégories socioprofessionnelles les plus vulnérables, en se targuant de bons sentiments, ou en avançant la nécessité d'être compétitifs dans une mondialisation qui ne les met pas eux-mêmes en difficulté ? La faute ne revient-elle pas à celles et ceux qui prônent l'ouverture et la tolérance, quand eux-même, bien souvent, adoptent des stratégies d'évitement de la pauvreté et de la diversité au quotidien, comme l'explique très bien le géographe Christophe Guilluy dans Fractures françaises (2010) ? La nécessité d'une réelle capacité d'empathie et de projection de la classe moyenne supérieure vers les catégories dites populaires sera évidemment une condition indispensable pour dépasser la situation actuelle, qui voit simplement les premiers mépriser les seconds pour leur vote. Pourtant, n'importe qui peut raisonnablement comprendre qu'un ouvrier qui a perdu son emploi en raison d'une fermeture d'usine délocalisée en Roumanie ou en Chine, et dont les aides sociales sont promises à la restriction au nom de la lutte contre un déficit public supérieur à 3% du PIB, n'importe qui peut comprendre, donc, que cet homme (ou cette femme) n'ait pas le sentiment que l'Europe protège.

Manifestation à Paris, le 1er mai dernier (AH, 2017).

Manifestation à Paris, le 1er mai dernier (AH, 2017).

De la volonté du Front national de préserver la souveraineté à l'échelle nationale

Dès sa création en 1972, le Front national a agrégé des forces diverses, royalistes, ultra-catholiques, pétainistes, déçus du gaullisme sur le dossier algérien, poujadistes, etc. Ses postulats de départ sont clairs : la seule échelle de souveraineté qui vaille est celle de la nation ; notre identité repose sur l'idée d'une « France éternelle » héritière de siècles de catholicisme qui ont jeté les bases de la culture française ; le principe de laïcité déracine l'identité française, alors que la part belle doit être donnée à l'Église, notamment dans l'éducation ; être français doit passer prioritairement par le sang, et non par le droit du sol ou toute autre adhésion de cœur à la nation ; les intérêts de la France, à l'époque de la colonisation hier comme de la « Françafrique » aujourd'hui, priment sur toute autre considération, travail de mémoire et autre souci de transparence et de respect de certaines valeurs dans nos relations diplomatiques ; etc.

Certes, le programme du Front national a été fortement revisité depuis le père Le Pen. Entre autres, le rétablissement de la peine de mort n'y apparaît plus, de même que l'interdiction de l'avortement (même si des limitations par d'autres biais, notamment pécuniaires, sont envisagés). Toutefois, comme nous l'avions déjà abordé dès novembre 2013 (Laïcité : les faux-semblants du Front national), ces changements, bien réels (sur l'éducation, sur le rapport au rôle de l'État dans l'économie, sur la laïcité, etc.), ne surviennent pas par hasard. Et l'objectif de « dédiabolisation » ne l'explique pas à lui tout seul. Il y a aussi des raisons politiques de fond, un clivage programmatique, qui consacre un fossé générationnel autant que stratégique entre le père et la fille Le Pen. En effet, cette dernière se sert de la laïcité pour, non pas résorber le déclin de l'Église catholique, inéluctable, mais contenir la montée de l'islam, vue comme une menace ; elle promeut un État-stratège dans l'économie et dénonce les intérêts de la finance mondialisée, pour mieux revendiquer un retour à l'échelle nationale de prérogatives confiées ces dernières années à l'Union européenne ou perdues au profit du secteur privé ; elle critique la suprématie allemande en Europe et les plans de rigueur imposés à certains pays méditerranéens, pour dénoncer une construction européenne que le FN n'a jamais soutenue, même quand la France y tenait une place prépondérante, jusque dans les années 1970 ; elle prône la défense des minorités chrétiennes au Moyen-Orient et une relation renouvelée avec l'Afrique, pour mieux se distinguer de l'OTAN et des États-Unis, et éviter au pays une politique interventionniste à tout-va ; etc.

Il n'y a pas de sujet tabou, et les thèmes abordés par le Front national touchent beaucoup de nos concitoyens qui ne sont pas pour autant racistes ou xénophobes. Pour autant, les clivages doivent être assumés jusqu'au bout, et la posture idéologique du FN doit être claire : le parti d'extrême-droite conserve un logiciel idéologique basé, et sur la promotion de l'histoire catholique de la France (supposément garante de ses traditions et de l'ordre social), et par le souci de restaurer dans tous les domaines la souveraineté nationale pleine et entière, et par la crainte, théorisée par l'écrivain d'extrême-droite Renaud Camus, d'un « Grand Remplacement » de la population française par des hordes d'immigrés musulmans (arabes et subsahariens).

Les dysfonctionnements de l'Union européenne, de l'euro, du cycle de privatisations amorcés depuis 1986, de l'ouverture du pays à la mondialisation, servent la rhétorique du FN mais importent en fait bien peu aux yeux de l'extrême-droite : même quand la construction européenne rimait avec prospérité, et quand bien même l'espace communautaire se porterait bien aujourd'hui, le FN est tout bonnement opposé à tout transfert de souveraineté à un autre échelon que le national. Certains points du programme présidentiel de Marine Le Pen, comme le 91ème qui semble annoncer une joyeuse propagande nationaliste (Défendre l'identité nationale, les valeurs et les traditions de notre civilisation française. Inscrire dans la Constitution la défense et la promotion de notre patrimoine historique et culturel), sont symptomatiques de cette posture, comme le sont également des éléments plus folkloriques, comme sa 93ème promesse : Pavoiser en permanence tous les bâtiments publics du drapeau français et en retirer le drapeau européen. C'est dans cette logique qu'invitée sur TF1 le 18 avril dernier, la candidate FN avait exigé que soit retiré du plateau le drapeau bleu aux douze étoiles.

Ce qui pose problème à l'extrême-droite, c'est l'UE et l'euro en soi, non leurs dysfonctionnements. Le Front national a le droit de défendre l'idée que quoi qu'il arrive, c'est l'échelle nationale qui prime. Mais ce discours basé avant tout sur l'idée d'un sentiment national exclusif (à ce titre, la volonté de supprimer le principe de double-nationalité est symptomatique) doit être clair, et le clivage explicite, et non dissimulé derrière un pragmatisme de façade qui se veut pertinent dès lors qu'il dénonce (à juste titre) les ratés des politiques publiques depuis trente ans.

Dans la manifestation du 1er mai à Paris (AH, 2017).

Quand l'égalité et la fraternité sont réservées aux seuls « nationaux » : une vision profondément injuste des rapports humains

Le Front national se prétend aujourd'hui le garant de l'identité française et des valeurs de la nation (valeurs que l'extrême-droite a longtemps combattues), face à la « dissolution » de la France dans la mondialisation. Mais le parti est dépositaire d'un fond idéologique qui, certes ne base la légitimité des décisions politiques que sur l'échelle de la nation (et c'est bien son droit de défendre ce principe), mais surtout prône une vision exclusive (et excluante) de la nation. En souhaitant abolir le principe de double-nationalité aux extra-européens, en voulant supprimer de nombreux droits aux étrangers résidant dans notre pays, y compris dans l'accès à des services de base tels que la santé et l'éducation, il porte une vision basée sur la primauté de la nation et la priorité donnée aux nationaux, qui ignore toute forme de solidarité avec les personnes résidant sur notre territoire mais ne disposant pas du bon papier d'identité. Cette approche renie profondément l'humanité de toutes celles et tous ceux qui ne font pas partie de la communauté nationale. L'exemple le plus illustratif étant la promesse de supprimer l'Aide Médicale d'État (AME), un dispositif permettant aux étrangers en situation irrégulière de bénéficier d'un accès à la santé. Comme si face au risque de maladie ou de mort, la solidarité humaine connaissait des limites administratives.

Les percées et les succès électoraux du Front national depuis 2012 ont été d'autant plus importants que Marine Le Pen n'a pas eu besoin d'être très présente dans les médias pour attirer de nouveaux électeurs. Après l'échec de son parti aux régionales, face aux nombreux « fronts républicains » qui ont empêché les candidatures FN de l'emporter dans deux ou trois régions où elles étaient particulièrement bien placées, elle s'est même imposée une cure médiatique qui ne lui a été en rien préjudiciable. Ses sorties en disent toutefois long sur son mouvement et sur son rapport aux valeurs de la République, notamment l'égalité et la fraternité. Quand elle sort de son silence, Marine Le Pen prône (c'était en décembre dernier) la fin de la scolarisation des enfants étrangers en situation irrégulière, ainsi qu'une « contribution » pour ceux dont les parents en situation régulière ne travaillent pas. « Si vous venez dans notre pays, dit-elle, ne vous attendez pas à ce que vous soyez pris en charge, à être soignés, que vos enfants soient éduqués gratuitement, maintenant c'est terminé, c'est la fin de la récréation ! »

Derrière une image policée, le FN conserve un double-objectif, motivé par la psychose du « Grand Remplacement » : décourager les candidats à l'immigration, et pousser le plus d'immigrés possible à s'en retourner. Quitte à rogner sur les valeurs de solidarité et d'accès universel à des services publics de base, qui constituent la colonne vertébrale de l'identité française. Liberté, égalité, fraternité, oui, mais seulement pour les Français. Répondant à une attaque de Marine Le Pen sur sa position sur la gestation pour autrui (GPA), Emmanuel Macron déclarait assez justement, le 3 mai dernier, lors du débat d'entre-deux-tours : « Quand vous avez un enfant [né par GPA] sur le territoire français, vous, vous préférez le laisser sans droits. Ça correspond à votre vision de l'humanité. [...] Je suis contre le fait qu'un enfant qui n'a rien demandé à personne, et est né à l'autre bout du monde, subisse cela. [...] Avec vous, il aura la tutelle, et il pourra mourir dans la rue, puisqu'il n'aura pas l'AME, parce qu'il n'aura pas la nationalité française. C'est un projet de société formidable ! »

Le deux poids-deux mesures du Front national vient nous rappeler ponctuellement que le logiciel intellectuel à la base de son projet n'a pas bougé d'un iota depuis le père Le Pen. Ainsi, quand Marine Le Pen comparait, le 10 décembre 2010, le phénomène de prières de rue musulmanes observé alors dans le quartier de la Goutte-d'Or, dans le 18ème arrondissement de Paris, à l'occupation allemande entre 1940 et 1944. Preuve que l'islam est encore et toujours considéré comme une religion « de l'étranger » et que la présence de musulmans sur notre territoire, même quand ils ont la nationalité française, est perçue comme la menace d'une « cinquième colonne ». A-t-on jamais entendu la présidente du Front national dénoncer l'occupation illégale depuis des années de l’église parisienne de Saint-Nicolas-du-Chardonnet par des catholiques ultra-radicaux ? Certes non, car l'une des deux religions est vue comme française, l'autre comme étrangère. Aux yeux du FN, la menace est donc de nature quasi-militaire, comparable à l'occupation allemande de 1940 dans un contexte de guerre identitaire (entre civilisations), où les croyants constitueraient des sortes de « contingents » (étrangers, cela va de soi). L'issue de cette guerre serait la survie de l'identité (chrétienne) française.

Les menaces qui pèsent sur l'universalisme républicain sont très explicites dans les domaines qui concernent la fameuse « préférence nationale », qui se traduit par la priorité donnée aux Français à l’embauche et pour se soigner. Si Marine Le Pen n’évoque clairement, pour l’instant, que la suppression de l’Aide Médicale d’État, une fois arrivée au pouvoir, elle reviendrait aussi, à n'en pas douter, sur la possibilité de se soigner gratuitement pour les étrangers extra-européens présents de façon régulière. Cela, dans l’objectif affiché d’éviter les « incitations » à l’immigration. Cassons les droits des immigrés, légaux comme illégaux, et ils se démotiveront à venir. Ils ne sont qu'une variable négligeable, parmi d'autres variables, des menaces qui pèsent sur la nation française ! Certaines mesures de Marine Le Pen sont d'ailleurs explicites sur le traitement qui sera réservé aux clandestins, et laissent peu de place à la raison. Ainsi, la mesure 25 de son programme : Rendre impossible la régularisation ou la naturalisation des étrangers en situation illégale. Simplifier et automatiser leur expulsion. Quel degré de pragmatisme le FN affiche-t-elle avec une telle promesse, qui établit un systématisme absurde sur une question qui nécessiterait un peu plus de réalisme (et d'humanité) ? Ou encore avec la mesure 26 qui parle de « supprimer les pompes aspirantes de l'immigration », un vocable pour le moins ambigu, et qui justifie assez largement l'usage du qualificatif (pourtant abusivement employé ces dernières années) « populiste » pour désigner le Front national.

Quel avenir pour le Front national ?

Compte tenu du score relativement décevant du Front national au premier tour, alors que ses partisans espéraient arriver en tête, Marine Le Pen pourra largement se satisfaire d'un score dépassant 38 ou 39% des voix, voire considéré cette élection comme un succès si elle atteint la barre symbolique de 40%. D'abord, elle sera parvenue à doubler son score du premier tour – en 2002, son père n'avait gagné « que » 800.000 voix entre les deux tours, passant de 16,86% à... 17,79%. Ensuite parce que la perspective d'une victoire en 2022 ne relèvera plus du fantasme. Rappelons qu'en 1969, Alain Poher, président du Sénat, chef de l'État par intérim et candidat centriste, avait obtenu 41,79% des voix contre Georges Pompidou ; un score autour de 40% n'aurait donc rien de déshonorant pour Marine Le Pen. Avec un score particulièrement élevé au premier tour (supérieur à 25%) et la prétention d'être le « premier parti de France », Marine Le Pen aurait pu espérer des ralliements en série venus de partis souverainistes, voire d'élus Les Républicains. Avec le score de 21,30% qui vient clôturer une campagne de premier tour assez terne, la dynamique semblait insuffisante pour provoquer l'électrochoc recherché. Alors est survenue l'offre d'alliance de Nicolas Dupont-Aignan, le 28 avril. La promesse de faire de cet ancien ségueniste, transfuge de la droite républicaine, « fort » de ses 4,7% au premier tour, son futur Premier ministre au sein d'un gouvernement d'ouverture, venait renforcer son image apaisée, tout en donnant l'impression d'un effacement des lignes partisanes entre la droite et l'extrême-droite.

Ce ralliement ouvrait de nouvelles perspectives à une candidate qui menait avec un certain succès sa campagne d'entre-deux-tours. Si elle atteint la barre des 40% au second tour, qu'elle parvient à doter son mouvement d'une centaine de députés aux législatives, elle pourrait avoir le bon sens de refonder un nouveau parti pour faire disparaître le nom du Front national, et par la même occasion se débarrasser de la présidence d'honneur de Jean-Marie Le Pen, qui agit elle-aussi comme un repoussoir pour de nombreux électeurs. Si par ailleurs, elle préside le premier groupe parlementaire d'opposition, et qu'elle pense ce nouveau mouvement – Florian Philippot aurait déjà proposé le nom « Les Patriotes » – en lien avec Nicolas Dupont-Aignan, elle aura fait un coup de maître, et 2022 aura alors une toute autre perspective. Débarrassée de la figure du père, elle pourra attirer à elle des gaullistes historiques, comme Marie-France Garaud (proche de Jacques Chirac dans les années 70), qui a justement déclaré voter pour elle au second tour.

Tout cela était sans compter la prestation catastrophique de Marine Le Pen lors du débat d'hier, mercredi 3 mai, au cours duquel elle aura passé plus de temps à attaquer Emmanuel Macron qu'à dérouler son propre programme. À croire qu'elle est très mal conseillée, Marine Le Pen a préféré jouer une carte agressive, trop brouillonne pour être efficace, plutôt que de s'atteler à jouer le coup d'après, voire les coups d'après (c'est-à-dire les législatives de juin et la présidentielle de 2022), en cherchant à rendre son projet crédible. Résultat, alors qu'elle montait dans les intentions de vote ces derniers jours, et qu'elle pouvait objectivement espérer atteindre cette fameuse barre des 40%, le défi apparaît déjà inatteignable, car peu probable qu'elle ait convaincu qui que ce soit hier. Un parallèle peut être fait avec l'entre-deux-tours de 1995, lors duquel, conscient qu'il n'était pas favori, Lionel Jospin a préféré adopté une posture professorale apaisée, certes soporifique, mais qui soignait sa stature présidentielle : on aurait pu s'attendre à ce que Marine Le Pen fasse de même, alors qu'au sortir de ce débat, elle perd des points, et pour cette élection, et pour la suite.

Pire, elle est parvenue à faire passer Emmanuel Macron pour quelqu'un de crédible et de sérieux, ce qui n'était pas une mince affaire. Ce grand rendez-vous est venu clore une série de rendez-vous télévisuelles qui, des débats des primaires LR et PS à ceux du premier tour, avaient pourtant représenté parmi les seuls moments réellement intéressants des derniers mois, car ils avaient apporté du fond à une campagne pourrie par les « affaires » et leur traitement médiatique. La teneur de ce débat d'entre-deux-tours, en nous rappelant aux mauvais souvenirs des échanges houleux entre Clinton et Trump l'année dernière, vient à contre-courant des affrontements d'idées auxquels nous avions eu droit, et c'est bien regrettable.

Pour autant, difficile de prévoir précisément le score de dimanche prochain, même si le nom du prochain chef de l'État ne fait aucun doute. Emmanuel Macron aura fait une campagne en-deçà de ce qu'on pouvait espérer face au Front national, n'ayant pas l'air de prendre conscience de l'enjeu. Pire, la campagne de culpabilisation menée par certains, notamment à l'égard des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, a cela d'absurde qu'elle ne se base que sur des arguments émotionnels dignes du café du commerce. Il y a pourtant matière à dénoncer le programme du Front national sans adopter une posture culpabilisatrice, et sans se créer des sensations antifascistes. En outre, les postures partisanes venues d'institutions publiques ou d'acteurs supposément neutres, sans atteindre les degrés observés dans l'entre-deux-tours de 2002, sont profondément choquantes. Interrogé sur RMC-BFM TV le 1er mai dernier, Nicolas Dupont-Aignan dénonçait cette situation en évoquant l'exemple suivant : « Au mépris de toute la neutralité administrative voulue par le général de Gaulle pour les grands-fonctionnaires de l'État, [...] jeudi 27 avril, les présidents d'instituts de recherche – le CNRS, l'Ifremer... donc des hauts-fonctionnaires –, ont lancé un appel pour M. Macron, engageant les chercheurs. »

Enfin, les outrances d'où qu'elles viennent sont à condamner, y compris quand elles visent l'extrême-droite : cela va des sobriquets tels que « la fille du borgne » sur Internet (imagine-t-on de Gaulle surnommé « le père de la trisomique » ?) aux railleries, violentes et indignes, de Stéphane Guillon sur le décès de la mère de Nicolas Dupont-Aignan, survenu le 27 avril 2017. Définitivement, la politique ne se grandit pas de ce type d'anecdotes.

Manifestation à Paris, le 1er mai dernier (AH).

Manifestation à Paris, le 1er mai dernier (AH).

Comment repenser le lien avec les « catégories populaires » ? De la meilleure façon de lutter durablement contre la montée de l'extrême-droite

Éviter que le Front national poursuive sa montée en puissance nécessitera autre chose que des blagues douteuses, des insultes dont l'extrême-droite est elle-même coutumière, et des mises en garde contre un supposé fascisme. Ce cocktail ne convainc plus grand-monde. Repenser l'orientation politique donnée à la France et à l'Europe depuis une trentaine d'années, qui a déjà fait la preuve de son inefficacité, serait déjà un premier pas, que n'engagent absolument pas le candidat Macron et ses acolytes. Il faudrait aussi penser la question de l'insécurité identitaire de nos concitoyens sans se contenter perpétuellement de pointer du doigt les uns et les autres – et cette recommandation vaut pour tout le monde –, sans se limiter à considérer les « jeunes de banlieue » comme des déclassés haineux et djihadistes potentiels, et sans qualifier les électeurs du Front national de racistes et de fascistes. Aborder les comportements électoraux sans mépris, sans condescendance, mais aussi sans naïveté, est devenu plus qu'une nécessité, à un moment où le vote a rarement été aussi aligné sur les clivages sociaux.

Toute la difficulté est là : le sentiment de déclassement social et de désaffiliation culturelle favorise l'attachement à des concepts identitaires simples et rassurants, dont le Front national se veut le héraut. Une telle posture explique que sa position sur l'immigration attire à lui autant d'électeurs issus des milieux périurbains et ruraux oubliés dans le cadre d'une mondialisation qui met les grandes métropoles à l'honneur. La gauche ayant pendant longtemps abandonné les préoccupations des catégories populaires, celles-ci se rabattent sur un FN qui a su donner à sa rhétorique une teinte chevènementiste, voire gaulliste, qui lui réussit électoralement. À voir si le travail de refondation initié, chacun à leur manière, par Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, peut servir à renouer le lien qui unissait auparavant gauche et « peuple » – le score du candidat de la France Insoumise, y compris dans les milieux ouvriers, employés et chômeurs, peut laisser espérer une telle perspective, même si la désunion des gauches qui se profile pour les législatives de juin n'augure rien de bon. Plus qu'un appel à s'opposer à l'extrême-droite (qui va de soit), les manifestations de la gauche syndicale qui se sont tenues le 1er mai dernier visaient surtout, justement dans cet esprit constructif pensant l'après-7 mai, à une prise de conscience sociale qui doit permettre, sur le long terme, de lutter durablement contre les tentations extrémistes.

Si tant est que les législatives lui confèrent une majorité gouvernementale, Emmanuel Macron aura, après dimanche, la charge d'endiguer, par sa politique, cette montée en puissance du FN. La configuration du second tour de 2022 nous donnera une réponse à la question de savoir si le quinquennat Macron aura participé, ou non, à la « dédiabolisation » du Front national, ou du moins à rendre crédible le programme de Marine Le Pen, par contrecoup de ses propres échecs.

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