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Par David Brites.

Le 14 juillet 2016, il y a un an, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, un Tunisien de 31 ans, causait la mort de 86 personnes et faisait 458 blessés sur la promenade des Anglais, à Nice, à bord d’un camion dont la course s’est interrompue sous les feux de la police présente sur place. Pour la cinquième fois au moins en l'espace de quatre ans, après Toulouse en 2012, Paris et Saint-Denis en janvier et novembre 2015, et Magnanville en 2016, la France était frappée au cœur par le fanatisme religieux. Par l’expression violente d’une radicalité qui s’est offerte, époque oblige, à l’islam plutôt qu’à une autre idéologie. Quelques jours plus tard, survint l’assassinat du père Hamel, à Saint-Étienne-du-Rouvray. Cette situation de tension continue qui nous oblige à un contrôle accru des citoyens dans les espaces publics force nos dirigeants politiques à se pencher sur les causes de cette radicalité. Car y répondre par des mesures sécuritaires est nécessaire, mais pas suffisant. Dans le débat d’entre-deux-tours, celui qui est depuis devenu chef de l’État s’interrogeait déjà (sans apporter de réponse) sur les raisons complexes qui poussent des jeunes de nationalité française, nés et scolarisés sur notre sol (ça n'était certes pas le cas de Lahouaiej-Bouhlel), à rejoindre une structure telle que l’État islamique, et sa doctrine totalitaire et mortifère.

Le fanatique est celui qui se croit inspiré par Dieu. Il est par nature intolérant, manichéen, absolu. Alors, un an jour pour jour après le massacre de Nice, en ce jour qui doit théoriquement servir de moment de communion entre tous les Français autour de la mémoire de la Révolution de 1789 et des valeurs promues par la République, comment penser des remèdes au fanatisme ?

Le 3 mai 2006, malgré la position des procureurs qui demandaient la peine capitale, le jury du tribunal fédéral d’Alexandria, en Virginie, s’est prononcé, au terme de deux mois de procès et de sept jours de délibération, pour la prison à perpétuité à l’encontre de Zacaria Moussaoui, un Français d’alors 38 ans, condamné pour avoir voulu participer aux attentats du 11 septembre 2001. Il semblerait que Moussaoui n’ait eu la vie sauve qu’à une voix sur douze, la peine de mort n’étant prononcée qu’à l’unanimité. Quelle aurait été l’efficacité de la peine de mort, puisque Moussaoui aurait cru mourir en martyr ? Plus généralement, en quoi l’approche sécuritaire répond-elle à la nécessité de mettre à mal l’extrémisme religieux ? Les fanatiques de tout bord cherchent à radicaliser les positions des uns et des autres, espérant que l’État adopte une posture de contrôle systématique et arbitraire à l’égard de ses citoyens musulmans issus de l’immigration, que cette politique soit cautionnée par une majorité de Français qui verraient l’islam comme un danger, et que ce contexte renforce la solidarité au sein d’une « communauté musulmane » en voie de radicalisation identitaire et religieuse.

Le maintien permanent de l’État d’urgence et la montée du Front national, de même que les guerres perpétuelles menées par les puissances occidentales au Moyen-Orient, doivent théoriquement favoriser cette situation. C'est en substance ce qu'expliquait l'idéologue syrien Abou Moussab al-Souri dans un ouvrage de 1.600 pages, Appel à la résistance islamique mondiale, mis en ligne en 2004. Doctrine largement reprise par l'État islamique, qui prospère sur les crispations communautaires ; celles-ci doivent conduire au clash des civilisations, qui transcende les frontières. Les musulmans sont stigmatisés à mesure que les gens adhèrent à cette maxime de Philippe de Villiers : « L'islam est le terreau de l'islamisme, et l'islamisme est le terreau du terrorisme » (juillet 2005). La communauté humiliée, toujours considérée comme une « cinquième colonne », se soude et de radicalise. Le risque est donc là, la crise du religieux et des identités, la réalité des « identités blessées » qu'évoquait déjà en septembre 2014 Dominique de Villepin sur France 2, ce cocktail favorise les réactions violentes, les replis conservateurs les plus intolérants. Comme l'expliquait Kenan Malik dans The Guardian le 1er mars 2015, « aujourd'hui, [les musulmans "radicalisés"] se considèrent comme musulmans au sens presque tribal du terme et donnent libre cours à leur insatisfaction avec une vision extrême de l'islam ». Et l'écrivain indo-britannique d'ajouter alors : « L'islam est une religion mondiale, ce qui permet aux islamistes de créer une identité fortement locale et d'apparence universelle. [...] À une époque où les mouvements anti-impérialistes sont en déclin et où la croyance en des alternatives au capitalisme s'est dissoute, l'islamisme radical donne l'illusion d'une lutte contre un présent immortel et pour un avenir utopique. »

Hommage aux victimes du terrorisme, en 2016, sur la place de la République, à Paris. Depuis, le site a été nettoyé, et les photos, lettres et autres objets divers retirés.

Hommage aux victimes du terrorisme, en 2016, sur la place de la République, à Paris. Depuis, le site a été nettoyé, et les photos, lettres et autres objets divers retirés.

La violence, solution erronée au fanatisme

Répondre au fanatisme par la violence, voilà la première solution. Elle est simple, évidente. Et bien sûr, l’appareil d’État doit assumer ses responsabilités vis-à-vis de l’ensemble des citoyens, notamment la première qui est celle d’assurer la sécurité. Seulement, la solution devient une source de problèmes quand elle alimente une crispation des sentiments identitaires, favorisés non seulement par une multiplication des descentes de police – alors que les contrôles d’identité sont déjà quotidiens depuis des années pour beaucoup trop de nos concitoyens – mais également par des mesures occasionnelles (mais pas anodines) visant soit disant à préserver l’ordre public, comme les arrêtés municipaux de l’été 2016 interdisant le port du burkini sur les plages.

La recherche d’un rapport de force avec les intégristes de tout bord joue donc le jeu de ces derniers. Les milieux salafistes profitent d’une forme d’impunité qui leur a été offerte pendant plusieurs années par une classe politique qui à la fois se montrait incapable de proposer des perspectives d’avenir réelles et enthousiasmantes aux jeunes issus de l’immigration (qu’elle soit dite de culture musulmane ou pas), et n’empêchait pas des illuminés religieux d’approcher cette jeunesse avec un discours identitaire et cultuel rigoriste et anti-républicain. Bien sûr aujourd’hui, droite, centre et gauche s’entendent pour dénoncer les prêches haineux dans certaines mosquées (pas toutes évidemment) et la propagande terroriste sur Internet. Pour rappel, le ministère de l’Intérieur estimait en 2016 que 3,5% des mosquées et lieux de culte musulmans français sont sous influence salafiste, soit près de 150 sur 2.500 qui existent sur le territoire. Entre 2012 et 2016, pas moins de 45 arrêtés d’expulsion ont été exécutés contre des individus, imams ou autres, appartenant à des mouvances radicales de l’islam. Le 3 août 2016, conséquence directe des attentats de juillet, Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur, annonçait la fermeture d’une vingtaine de mosquées et salles de prière.

Bien sûr, lorsqu’il y a une contrainte avérée ou un cas de violence constaté, il est théoriquement facile d’agir. Dans le cas emblématique de cette serveuse franco-tunisienne, agressée le 6 juin 2016 à Nice, au prétexte qu’elle servait de l’alcool en période de Ramadan, l’acte d’agression est évident, et le Tunisien inculpé pour sa gifle a d’ailleurs été condamné le 15 juin suivant à huit mois ferme, à une interdiction de territoire de trois ans (il était alors en situation irrégulière), et à verser 1.000 euros à la victime. De même, une femme qui se verrait interdite d’entrer par des clients dans un café aurait toute légitimité à recourir à l’autorité publique pour faire valoir ses droits.

La lutte contre le fanatisme est bien plus difficile dès lors que l’on aborde des idéologies (islamistes, d’extrême-droite, etc.) qui ne sont pas condamnables dans la loi, mais qui entraînent une multiplication des actes minant le vivre-ensemble, tels que le choix de séparer hommes et femmes dans l’espace public, ou encore la distribution de nourriture comportant ostensiblement du porc. Respect des libertés fondamentales oblige, un homme portant une barbe supposément calquée sur celle du prophète, ou une femme portant le voile ou évitant les espaces publics mixtes, voire le refus de signes de sociabilisation aussi simples que de serrer la main à une personne du sexe opposé, voilà des exemples de comportements qui ne sont nullement condamnés par la loi. Et à moins de jouer aux équilibristes au-dessus des lignes rouges qui constituent les limites de la démocratie – des contradictions entre défense de la culture française et les libertés fondamentales déjà traitées dans un article de septembre 2016 (« Libertés publiques » versus « identité française » : se dirige-t-on vers une dichotomie dangereuse ?) –, ils ne le seront toujours pas demain.

Sortons du cadre franco-français. Les mêmes causes entraînent toujours les mêmes effets. Depuis la Guerre du Golfe de 1991, mais surtout depuis les interventions américaines en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003, le fossé entre Occident et monde musulman s’est creusé comme jamais. En outre, il s’est transformé en serpent qui se mord la queue : l’Irak (et dans sa suite la Syrie) est devenue le centre névralgique du terrorisme islamiste, alors qu’il était jusque dans les années 90 très peu affecté par le fanatisme religieux, voire en voie de sécularisation. Il est était de même, dans la même période, de la Tchétchénie, cette fois écrasée par la Russie à partir de 1999 ; elle est finalement devenue un autre fournisseur de combattants radicalisés, alors que la cause tchétchène, longtemps assumée par une élite militaire laïque (décapitée dans les années 2000), a été récupérée, à la grande joie de Moscou, par les réseaux islamistes – une dégénérescence de la lutte indépendantiste que déplorait, en 2006, la journaliste Milana Terloeva, dans son beau témoignage Danser sur les ruines – Une jeunesse tchétchène.

En conséquence de la radicalisation de nombreux combattants de confession musulmane sur l’ensemble des fronts ouverts depuis 20 ans en Asie centrale, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et dans le Caucase, soit par écho des rivalités opposant l'Iran à l'Arabie Saoudite, soit en conséquence de l’interventionnisme occidental, l’Occident perçoit l’islam comme une religion intrinsèquement violente et intolérante. Gare aux prophéties auto-réalisatrices : à force de dire que les gens ne peuvent pas vivre ensemble, pas se parler, pas se côtoyer, on en fait une réalité. Non pas que des haines ou des ressentiments ne pré-existaient pas aux guerres ouvertes ces dernières années, mais clairement, celles-ci les ont accentués, amplifiés, multipliés. Par définition, l’usage de la violence renforce le manichéisme des peuples, puisque la guerre entraîne la caricature de l’ennemi et l’associe au mal absolu – trois des « États voyous » désignés comme tels par l’administration W. Bush, Corée du Nord, Iran, Irak, constituaient d’ailleurs dans la propagande américaine de l’époque un « Axe du Mal ».

Statue érigée en 1889 en hommage à la République, à Lyon.

La société démocratique : l’alternative du goût de vivre

Les grands textes fondateurs de la démocratie moderne – la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1946, la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales de 1950, la Charte des Droits fondamentaux de l’Union européenne de 2001 – posent les bases de notre modèle politique sur des valeurs de tolérance qui contrastent totalement avec l’idée de fanatisme religieux. C’est fort de notre système de démocratie libérale que nous conforterons la résilience de notre société face au fanatisme, quel qu’il soit : pas en dénaturant notre modèle, en s’attachant à ressembler à la caricature que nos ennemis font de nous, mais en assumant un régime de libertés publiques et de droits civiques qui est désormais constitutif de notre identité, et en prônant non pas l’exclusion de certains de nos concitoyens pour ce en quoi ils croient, mais l’union nationale républicaine. Ainsi, par exemple, la proposition d’expulser du territoire la totalité des personnes dites fichées S du territoire français, formulée pendant la campagne électorale par Marine Le Pen est non seulement absurde en termes de lutte contre le terrorisme – elle révèle d’ailleurs une réelle méconnaissance vis-à-vis de l’outil administratif que sont les fiches S – mais aussi antinomique avec l'État de droit, et contre-productive en termes de vivre-ensemble.

Au contraire d’une idée reçue, la démocratie ne constitue pas une faiblesse face au fanatisme, mais bien une force. Dans son oraison funèbre en hommage aux morts de la première année de la guerre du Péloponnèse, Périclès déclarait ainsi en son temps, évoquant le modèle de démocratie athénien en opposition au régime autocratique et oligarchique de Sparte et ses alliés : « Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins. Loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. Du fait que l’État, chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l’égalité est assurée à tous par les lois. […] La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république, et dans nos relations quotidiennes la suspicion n’a aucune place. Nous ne nous irritons pas contre le voisin […]. La contrainte n’intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n’étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel. »

Ces propos, rapportés par Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse, sont complétés par l’idée que la démocratie induit un goût pour la vie qui ne suppose pas une seule idéologie, une seule cause, un seul combat, mais au contraire une diversité de plaisirs, d'objectifs, de causes : « Nous avons ménagé à l’âme des délassements fort nombreux ; nous avons institué des jeux et des fêtes qui se succèdent d’un bout à l’autre, de merveilleux divertissements particuliers dont l’agrément journalier bannit la tristesse. » L’épanouissement culturel des citoyens est donc une piste tracée par ces premiers éclaireurs de la démocratie. « Notre ville est ouverte à tous, ajoute Périclès. Jamais nous n’usons de xénélasies [manifestation pratiquée à Sparte et consistant à obliger les étrangers à obtenir une autorisation révocable pour résider dans la cité] pour écarter qui que ce soit d’une connaissance ou d’un spectacle. » La suite fait étrangement écho à la situation actuelle : « Voici donc en quoi nous nous distinguons : nous savons à la fois apporter de l’audace et de la réflexion dans nos entreprises. Les autres, l’ignorance les rend hardis, la réflexion indécis. » Bien sûr, Périclès, aidé ici d’un Thucydide qui laisse percer sa fierté patriotique, trace un portrait très certainement embelli d’Athènes, qu’auraient certainement contesté ses ennemis, voire ses propres « alliés » de la Ligue de Délos. Toutefois, on comprend l’idée sous-jacente qui est que la démocratie sort renforcée lorsqu’elle assume, en dépit des menaces immédiates, son modèle et ses valeurs.

La culture, les perspectives d’épanouissement individuel et collectif, le temps libre, les loisirs, cela compte pour permettre aux citoyens d’être heureux, et il ne faut pas confondre culture et évènementiel – en bref, un Euro de foot 2016, malgré l’enthousiasme qu’il entraîne, ne vaudra jamais un accès égal et continu à la culture et à la connaissance. Il ne faut pas non plus négliger cette dimension culturelle dans la recherche du bonheur et de l’épanouissement. Toutefois, cela ne suffit pas. D’abord parce que permettre aux gens de s’épanouir suppose autre chose que des intentions politiques : cela doit passer par des investissements massifs dans les infrastructures, les animateurs, les sports, les arts, l’école… y compris dans les quartiers ou les villages qui sont aujourd’hui dépourvus de ces moyens. Ensuite, parce que deux autres dimensions doivent être prises en compte pour répondre efficacement au fanatisme : l’amélioration des perspectives sociales dans les zones les plus marginalisées économiquement ; et enfin, la crise identitaire et l’insécurité culturelle qui frappent toute une génération de jeunes Français, quelle que soit leur religion.

Sur le défi social, on ne rappellera jamais assez cette citation d’Amilcar Cabral, leader de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert, à l’occasion d’un séminaire de 1969 à Conakry : «  Nous devons toujours nous rappeler que les gens ne se battent pas pour des idéaux ou pour ce qui ne les intéresse pas directement. Les gens se battent pour des choses pratiques : pour la paix, pour vivre mieux en paix, et pour l’avenir de leurs enfants. La liberté, la fraternité et l’égalité restent des mots vides […] s’ils ne signifient pas une réelle amélioration de leurs conditions de vie. » Cela suppose de penser la démocratie aussi dans sa dimension sociale, pas uniquement dans sa dimension politique. Emmanuel Todd, démographe français, dénonçait il y a deux ans l’incapacité de la classe moyenne supérieure à penser cette solidarité pourtant nécessaire à la résolution des crises que connaît notre société. Le 15 mai 2015, sur France 2, évoquant la mobilisation des habitants des centres urbains boboïsés des villes anciennement très catholiques, il expliquait ainsi que ces derniers « n’affirment pas tellement des valeurs positives de liberté et d’égalité, puisque la France ne pratique pas [ces valeurs]. Elle pratique l’acceptation d’un chômage à 10%. Ces classes moyennes acceptent la destruction du monde ouvrier, elles acceptent que se perpétuent dans les banlieues des conditions qui ralentissent l’assimilation des gosses d’immigrés. Tout cela n’est pas l’égalité. »

Sur la dimension identitaire, nous amorcions déjà une première réflexion sur ce sujet dans un article de mars 2015 (France : la citoyenneté à l'épreuve de la diversité culturelle). Balayer cette question d’un revers de main au prétexte qu’elle ne serait qu’instrumentalisée pour éviter de traiter les questions sociales réduit les individus à leurs seuls besoins matériels. Or, les Hommes se nourrissent aussi de spiritualité.

Hommage aux victimes de Nice, près de la promenade des Anglais (septembre 2016).

Hommage aux victimes de Nice, près de la promenade des Anglais (septembre 2016).

Le rôle du débat théologique

Refuser le débat théologique est une option envisagée par certains, qui préfèrent considérer que les tenants d’un islam violent porté par l’État islamique, Al-Qaïda et autres réseaux terroristes, ne seraient pas vraiment musulmans, ne seraient que des « fous ». Mais cette approche est aussi absurde que si l’on disait des Croisés au Moyen-Âge qu’ils n’étaient pas chrétiens. Est chrétien qui se proclame de la doctrine du Christ, croît qu’il n’y a qu’un dieu, que Jésus est son fils et le messie, et qu’il faut suivre les préceptes du Nouveau testament. Peu importe qu’ils fassent effectivement ce qui est dit dans la Bible, libre à chacun ensuite de dire s’ils sont de bons ou de mauvais chrétiens. De la même manière, est musulman qui croit qu’il n’y a de dieu qu’Allah, que Mahomet est son prophète, et que le Coran est le livre saint qui rapport la parole d'Allah. On peut ensuite débattre sur la compréhension ou non du message qui y est proposé.

D’aucuns se proposent tout de même de poser les questions théologiques sur la table. Des débats internes au monde musulman ont régulièrement lieu, ils n’ont d’ailleurs pas attendu les invectives de l’Occident pour exister. À titre d’exemple, l’islamologue suisse Tariq Ramadan demande depuis 2003 un moratoire dans les États islamiques appliquant les châtiments corporels prescrits dans la Charia, pour cesser ces peines et ouvrir un débat théologique afin d’en finir avec ces pratiques. Autre exemple, le 14 janvier 2015, suite aux attentats contre le siège de Charlie Hebdo à Paris quelques jours auparavant, Muhammad Tahir-ul-Qadri, érudit islamique d’origine pakistanaise et leader de l’organisation soufie Minhaj-ul-Quran, s’est exprimé dans une fatwa (avis juridique islamique) de 600 pages ; dans ce qui constituait alors probablement l’argumentaire théologique le plus complet contre le terrorisme islamiste, il expliquait alors, comme il l’a ensuite résumé dans une conférence à Londres, que les terroristes « ne peuvent pas prétendre que leurs suicides sont des actes commis par des martyrs qui deviendront des héros de l’oumma. Ils deviendront des héros du feu de l’enfer. […] Il n’y a aucune place pour le martyre, et leurs actes ne seront jamais, jamais considérés comme le djihad. »

Le fanatique ne vit que pour sa croyance et n’interprète son environnement qu’en fonction d’elle. Sa vie est encadrée par son idéologie.  Les théologiens peuvent jouer un rôle déterminant, même s’il n’est pas suffisant à lui seule si les causes politiques et sociales ne sont pas elles-aussi résolues. D’ailleurs, partout où ils ont prospéré, en Iran dans les années 1970, en Palestine dans les années 2000, en Égypte, en Tunisie et au Maroc dans les années 2010, les partis religieux ont gagné sur la base de l’échec des élites qui avaient auparavant dirigé pendant plusieurs décennies leur pays, et avaient fait la preuve de leur inefficacité politique, de leur soumission à des intérêts privés, de leur clientélisme, de leur malhonnêteté, de leur dimension véreuse.

Il n’y a pas de remède miracle contre le fanatisme, et à peine cet article vise-t-il à esquisser des pistes de réflexion pour lutter contre le radicalisme religieux. Le politique a peu de moyens à court terme, toutefois il a une responsabilité considérable sur la résilience du modèle démocratique qu’il est censé représenter. Cela passe par autre chose qu’une réponse sécuritaire. D'abord parce qu'elle est indigne des valeurs que nous prétendons porter collectivement. Cela, espérons qu'Emmanuel Macron le comprendra mieux que son prédécesseur à la tête de l'État, en dépit de la continuité idéologique qui s'observe entre les deux hommes. Pour rappel, Français Hollande avait marqué les semaines qui avaient suivi les attentats du 13 novembre 2015 d'annonces sécuritaires diverses. L'écrivain et historien flamand David Van Reybrouck avait alors publié une lettre adressée au président français (Monsieur le Président, vous êtes tombé dans le piège !), traduite et publiée dans plusieurs médias français, où il écrivait ces mots : « Il existe d'autres formes de fermeté que le langage de la guerre. Immédiatement après les attentats en Norvège, le premier ministre Jens Stoltenberg a plaidé sans détours pour "plus de démocratie, plus d'ouverture, plus de participation". Votre discours [aurait pu] parler des deux valeurs de la République française [que sont] l'égalité et la fraternité. Il me semble que nous en avons plus besoin en ce moment que de votre douteuse rhétorique de guerre. »

Enfin, la réponse strictement sécuritaire est à bien des égards contre-productive. Rappelons que la spécificité du fanatisme religieux est sa dimension transnationale. Il dispose en effet de plusieurs foyers dans le monde. C’est d’ailleurs toute la difficulté rencontrée par les Américains depuis 2001, puisque telle l’hydre de Lerne dans la mythologie grecque, à chaque fois qu’une tête est coupée au terrorisme islamiste, une autre renaît. Dernier exemple en date : en début de semaine, l’armée américaine a tué le nouveau chef de la branche de l’État islamique en Afghanistan, trois mois seulement après la mort de son prédécesseur dans les mêmes circonstances ; elle cherche ainsi à empêcher que Daesh, en mauvaise posture en Irak et en Syrie, ne crée un nouveau sanctuaire aux confins de l’Asie centrale. Véhiculer des valeurs d’ouverture, de tolérance, de démocratie, voilà la voie plus difficile, mais la plus sûre. Et la plus juste.

Tag(s) : #Société

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