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Par Jorge Brites.

En Mauritanie, comment prévenir l'exode rural des jeunes ? L'exemple de la Maison Familiale Rurale de Kaédi

Le 7 juillet dernier tombaient les résultats du baccalauréat mauritanien. Le chiffre de 4% d'admis en première session a quelque temps circulé, mais la moyenne des filières, sur le site officiel Mauribac, laisse finalement apparaître un taux d'admission moyen de 7,95% (avant publication des résultats de la deuxième session). « Si c'est ça, ce n'est pas si mal », « C'est dans la moyenne mauritanienne », voilà les réactions de la plupart des gens suite à cette « rectification », attestant d'une situation non seulement catastrophique d'un point de vue des résultats et des perspectives offertes à toute une génération de jeunes mauritaniens (y compris les titulaires du baccalauréat), mais également totalement banalisée par des décennies d'inaction ou de réformes brouillonnes du système éducatif.

Si on est loin de la vision apocalyptique véhiculée régulièrement dans les médias occidentaux sur les vagues de migrants qui déferleraient vers l'Europe, la tentation est toutefois grande pour bon nombre de jeunes, notamment en milieu rural ou semi-rural, de quitter leur village, leur quartier, leur ville, pour trouver des opportunités dans la ville la plus proche, dans la capitale, voire à l'étranger. Cette réalité interpelle bon nombre de familles mauritaniennes, et certaines tentent de dissuader leurs jeunes de partir en leur cherchant des opportunités d'insertion professionnelle sur place. Dans la ville de Kaédi, c'est notamment le cas d'une initiative en ce sens qui a vu le jour depuis plus d'une année : la Maison Familiale Rurale (MFR) de Kaédi, un espace d'éducation et de formation professionnelle inspiré des Maisons Familiales Rurales que l'on trouve ailleurs dans le monde et qui pratiquent la pédagogie d'alternance comme méthode d'apprentissage. Regard sur cette expérience innovante.

Les résultats du baccalauréat révèlent le niveau globalement très faible du système scolaire mauritanien  plus encore si l'on s'arrête sur les établissements publics, qui compteraient des classes de plus de cent élèves dans certaines communes périphériques de Nouakchott. Les réformes successives des langues à l'école, symptôme d'un amateurisme et d'une indécision chronique des pouvoirs publics, a produit des générations de jeunes maîtrisant tout à la fois mal le français et l'arabe. Une aberration, quand on réalise que le multilinguisme pourrait constituer un véritable atout en faveur de la cohésion nationale, du brassage interculturel, ou encore du commerce et de l'économie. Outre la qualité des programmes et du corps professoral, le processus d'organisation des examens du baccalauréat est lui-même en cause : fuites de certains sujets, travail de correction bâclé ou pipé, etc. Au final, le sentiment que l'État dispense un enseignement au rabais domine largement, d'autant que les enfants de ministres et d'hommes d'affaires le contournent pour fréquenter les établissements privés ou partir à l'étranger étudier. Et même pour les titulaires mauritaniens du baccalauréat, les perspectives ne sont pas toujours roses : l'université de Nouakchott fait l'objet de nombreuses critiques pour l'absentéisme de certains de ses professeurs, la mauvaise qualité de certaines matières, ou encore pour l'arabisation progressive des filières qui prend une tournure évidemment politique et qui a un effet excluant vis-à-vis des étudiants non arabophones (majoritairement issus des communautés peuhl, wolof et soninké).

Tout ceci, sans compter que l'économie mauritanienne, faiblement créatrice d'emplois, ne permet pas d'insérer tous les jeunes diplômés entrant sur le marché du travail, encore moins dans des emplois de qualité. Résultat : à Nouakchott, il n'est pas rare de trouver un jeune diplômé universitaire chômer, travailler comme agent de sécurité, en stage durant plus d'une année dans un secteur pour lequel il n'a pas étudié, voire même faire le vendeur ambulant. Surtout, la façon dont s'attribuent les postes, qu'il s'agisse des administrations publiques, des entreprises ou du milieu des ONG, porte trop souvent la marque du copinage, du clientélisme ou de la corruption. Trop souvent, le candidat retenu est celui disposant du bon réseau personnel, familial ou tribal, de sorte que l'on trouve rarement les gens à une fonction qui leur convient réellement, et que certains parviennent même à accumuler plusieurs postes et les salaires qui vont avec.

On comprend bien les frustrations et le sentiment d'abandon que peut provoquer une telle situation, au parfum d'injustice pour des jeunes qui souhaiteraient faire leurs preuves, vivre mieux et être utiles à leur entourage ou à leur société. Pour eux, le travail informel constitue le principal pourvoyeur d'emplois. Le désir de quitter son environnement familial pour tenter sa chance ailleurs est donc compréhensible, et difficile à blâmer. Pour autant, il existe des solutions et des pistes de travail. Cette problématique de l'exode rural, l'Europe se l'est vue posée dès la fin du XIXème siècle, au cours de la Révolution industrielle, et c'est dans ce contexte qu'ont émergé les Maisons Familiales Rurales, dans la France de l'entre-deux-guerres. De quoi s'agit-il exactement ?
 

Élèves de la Maison Familiale Rurale de Kaédi (mars 2017).

Élèves de la Maison Familiale Rurale de Kaédi (mars 2017).

Les Maisons Familiales Rurales : la culture de l'éducation populaire au service de l'insertion des jeunes ruraux

La première Maison Familiale Rurale naît en France en 1937, dans un village de lot-et-Garonne, quand plusieurs familles capitalisent sur l'expérience de quelques agriculteurs syndicalistes ayant développé une formation alternative au système scolaire classique. Elles prennent ensemble l'initiative d'acheter un bâtiment pour y installer une « école », se réunissent en assemblée générale pour en assumer le pilotage et embauchent un formateur. La structure se voit reconnaître le statut d'association à la Libération, ainsi qu'une subvention du Ministère de l'Agriculture. Entre-temps, la démarche de ces familles en a inspiré d'autres.

Logo du mouvement des MFR

Leur objectif partagé : offrir aux jeunes de leur territoire des perspectives, en leur permettant d'accéder à la fois à une formation professionnelle et à une formation humaine et citoyenne complète. Au-delà des savoirs et des savoir-faire, les Maisons Familiales cherchent donc à transmettre le sens de l'engagement au service de l'intérêt général, celui de la responsabilité et le goût d'entreprendre. Ce n'est donc pas qu'un espace de formation professionnelle, mais un véritable lieu de vie et d'apprentissage de la vie sociale. C'est pourquoi il est courant qu'elles se dotent d'un internat, qui doit constituer un espace privilégié d'ouverture socioculturelle, de compréhension et de respect de l'autre, et d'initiation à la vie collective.

Culturellement, l'initiative prend racine dans les mouvements syndicaux et chrétiens progressistes du XXème siècle, enrichis par les courants de pensée de l'Éducation populaire et de l’Éducation nouvelle. Elles s'appuient également sur les principes de l'Économie sociale et solidaire, en ce qu'elles revendiquent une économie fondée sur des échanges équitables entre partenaires d'un même milieu. C'est pourquoi d'ailleurs une myriade d'acteurs intervient, au final,  dans le circuit d'apprentissage : les familles (elles-mêmes issues du monde rural et exerçant souvent des métiers proches), les professionnels avec qui sont tissés des partenariats pour répondre à l'évolution des métiers, etc. Bien souvent, les membres de la MFR sont des parents qui ont eux-mêmes inscrit leurs enfants dans une formation, ainsi que des professionnels, des responsables ou des élus. La caractéristique principale des Maisons Familiales Rurales, et qui en fait l'originalité, est de constituer à la fois un mouvement associatif familial, ancré dans les territoires et dans le tissu socio-économique, et un mouvement éducatif.

Le pari de la pédagogie de l'alternance

C'est dans les années 1950 que se formalise, au sein des MFR, une pédagogie novatrice autour de l'alternance scolaire, méconnue et contestée à l'époque. N'oublions pas que la France sort alors de trois quart de siècles qui ont vu, porté par la IIIème République, la consécration d'un modèle d'éducation profondément classique et vertical, qui avait vocation à forger de bons citoyens-soldats, patriotes et disciplinés. Notre système, de nos jours, est encore largement inspiré et caractérisé par cette conception autoritaire et unilatérale de l'apprentissage. Ce n'est qu'en 1984 que les lois sur l'enseignement agricole ont reconnu les choix associatifs et pédagogiques des Maisons Familiales Rurales, bien qu'ils se soient développés rapidement dans le monde paysan. Plus tard, les MFR appliqueront les mêmes principes aux secteurs de l'artisanat, du commerce, du bâtiment, des métiers du bois, de l'hôtellerie-restauration, de l'animation, de la mécanique-générale, du commerce, des services à la personne et dans de nombreux autres métiers en ouvrant des centres de formation d'apprentis en relation avec les Conseils régionaux.

La pédagogie de l'alternance associe, dans une même dynamique éducative, différents lieux qui d'ordinaire s'ignorent : l'école, le monde du travail, la famille, les loisirs. En bref, l'ensemble des adultes que rencontre un jeune au cours de son projet de formation. Avec cette touche en plus de le responsabiliser dans sa quête du savoir et du savoir-faire, en le faisant alterner de façon empirique entre stages et séjours à l'école. Le moniteur qui encadre les élèves a avant tout un rôle d'« animateur » ; il arrive qu'il ne soit même pas spécialiste du domaine dans lequel il « enseigne », ce qui ne pose pas problème puisque c'est l'élève qui va collecter les savoirs sur le terrain et au sein de la MFR. La pédagogie de l'alternance s'appuie à la fois sur les expériences professionnelles en situation réelle, sur des activités pédagogiques permettant de lier les temps en milieu professionnel et familial et les temps à l'école, sur la prise en compte de l'environnement de la personne, et sur l'absence de compétition et de sélection. Avant d'être une accumulation de connaissances, l'apprentissage est vu comme un facteur de développement de l'individu. Le système éducatif construit autour de la pédagogie de l'alternance doit permettre d'appréhender les personnes en formation dans toutes leurs dimensions.

En Mauritanie, comment prévenir l'exode rural des jeunes ? L'exemple de la Maison Familiale Rurale de Kaédi

Entreprendre pour l'émergence des territoires !

Roughiyatou Haidara Chérif, présidente de la MFR de Kaédi

En Mauritanie, comment prévenir l'exode rural des jeunes ? L'exemple de la Maison Familiale Rurale de Kaédi

L'initiative des jeunes dans le développement du terroir nécessite un accompagnement des familles et des élus locaux. La MFR de Kaédi invite tous les jeunes à s'investir dans le terroir pour découvrir les potentialités énormes qu'il renferme et les exploiter pour le bien-être de la Mauritanie et de l'humanité.

Alassane Bathily, directeur de la MFR de Kaédi

Les premiers pas de la Maison Familiale Rurale de Kaédi

En 2014, Roughiyatou Haidara Chérif, une notable de la ville mauritanienne de Kaédi, découvre lors d'un voyage au Maroc une structure de formation professionnelle originale, dotée d'un internat et dont le but est d'offrir des perspectives professionnelles aux jeunes marocains. Il s'agit d'une Maison Familiale Rurale (MFR), née sur le modèle des Maisons Familiales Rurales en France. Elle est rapidement intéressée par l'expérience, de telle sorte qu'elle repart au pays où elle parvient à convaincre plusieurs familles de se joindre au projet de création d'une MFR à Kaédi  – la première en Mauritanie – dont elle assure aujourd'hui la présidence.

Depuis, un premier cycle d'une année de formation a démarré en 2016 au bénéfice d'une vingtaine de jeunes de Kaédi, sur deux filières : agriculture et élevage. Pour cela, deux moniteurs, eux-mêmes formés dans ces deux disciplines à l'École Nationale de Formation et de Vulgarisation Agricoles (ENVA) de Kaédi, ont été recrutés pour les encadrer avec succès.

En Mauritanie, comment prévenir l'exode rural des jeunes ? L'exemple de la Maison Familiale Rurale de Kaédi

J'apprécie beaucoup la MFR, car c'est une école qui permet de lutter contre la délinquance. La MFR récupère les élèves qui ont abandonné les études très tôt, pour les éduquer et les former à savoir vivre.

Meïmouna Samake, monitrice à la MFR de Kaédi pour la filière agriculture

En Mauritanie, comment prévenir l'exode rural des jeunes ? L'exemple de la Maison Familiale Rurale de Kaédi

J'invite tous les jeunes kaédiennes et kaédiens qui sont au chômage à s'intéresser à la MFR de Kaédi pour suivre une formation professionnelle et avoir la chance d'être indépendants.

Aboubacry Abdoul Sow, moniteur à la MFR de Kaédi pour la filière élevage

Cette expérience, pilote en Mauritanie, a encore du chemin à parcourir, même si beaucoup a déjà été fait grâce au dynamisme et à la contribution des familles membres et des moniteurs. Ses moyens sont encore limités : matériel pédagogique, outils de travail (du matériel vétérinaire par exemple, pour réaliser des travaux pratiques sur la filière d'élevage), etc. Et le modèle économique de la structure reste d'ailleurs à construire. L'institution ne dispose pas encore du statut d'organisme de formation, certifié par le Ministère à l'Emploi, à la Formation professionnelle et aux TIC, même si cela ne devrait pas constituer un obstacle majeur. De même, si certaines familles avaient déjà une certaine expérience de la vie associative, d'autres en apprennent les mécanismes dans la pratique. Les moniteurs, quant à eux, se forment et s'approprient progressivement les ressorts de la pédagogie de l'alternance, mais cela est encore nouveau et demandera du temps et de la pratique. À titre d'exemple, les temps de stage demeurent très courts, quand ils devraient constituer une véritable immersion du jeune dans un milieu professionnel réel. De même que l'articulation entre les maîtres de stages, les référents pédagogiques (qui sont des personnes-ressources, parmi les membres de la MFR), ou encore les moniteurs, reste à affiner.

Pour tout cela, la MFR de Kaédi n'est pas seule puisqu'elle reçoit un appui méthodologique de certaines de ses homologues en France, notamment au sein de la Fédération départementale des MFR d'Indre-et-Loire –  conformément à l'esprit de partage, de partenariat et de travail en réseau porté par le mouvement des MFR à travers le monde. Mais la mise en pratique d'une initiative telle qu'une Maison Familiale Rurale impose de prendre en compte le contexte spécifique mauritanien, à plusieurs niveaux. Ainsi, les deux moniteurs, issus des communautés peuhl et soninké, ne maîtrisent pas le hassanya ou l'arabe, et ne peuvent donc animer ou dispenser de cours dans l'une ou l'autre de ces langues. À terme, la capacité de la Maison Familiale Rurale à accueillir des jeunes de toutes les communautés, et donc à dispenser en hassanya ou en arabe, constituera indéniablement un facteur de succès de cette structure en faveur de la cohésion sociale et de l'insertion. Autre exemple : la mise en place, à long terme, d'un internat comme on le voit dans bon nombre d'autres MFR à travers le monde, demandera probablement des aménagements, compte tenu de la réticence de la plupart des familles à voir leurs filles sortir du foyer avant le mariage, pour des raisons religieuses et traditionnelles.

Par ailleurs, sur un autre plan, le niveau scolaire particulièrement faible de certains élèves de la MFR de Kaédi contraint à une remise à niveau, y compris avec des cours d'alphabétisation. En outre, le milieu familial parfois précaire d'où viennent les élèves et la distance de leur village ou de leur quartier, font que même payer le transport quotidien pour se rendre à la MFR ou sur les lieux de stage, peut s'avérer difficile. Prendre en charge le coût de transport, ou se doter d'un transport collectif, sera sûrement un enjeu important à court terme, pour l'institution.

Ces premières lacunes ou difficultés sont on-ne-peut-plus normales, surtout si l'on rappelle que la MFR de Kaédi n'en est qu'à sa première année de réalisation d'un cycle de formation – qu'elle a mené avec succès. Le deuxième est déjà sur les rails et devrait démarrer dès le mois prochain, avec un nouveau groupe d'une vingtaine d'élèves. Ces difficultés ne cachent donc pas le travail important que la MFR de Kaédi a livré depuis 2014, et qui devrait constituer une source d'inspiration pour bon nombre de familles dans d'autres zones de Mauritanie, et un espoir pour les jeunes soucieux de contribuer au développement économique et social de leur territoire. Elles constituent autant de défis à prendre en considération et à transformer en succès. Les personnes parties prenantes en montrent déjà toute l'envie et la motivation : les familles qui mobilisent leurs ressources, les moniteurs qui travaillent avec application, la direction qui cherche à développer et à renforcer les capacités de l'association, et même les élèves sortant du premier cycle de formation, qui se sont récemment constitué en association pour mieux organiser leurs initiatives futures en faveur d'activités agricoles et d'élevage.

Les Maisons Familiales Rurales symbolisent, d'une certaine manière, la mobilisation d'une société civile capable de se prendre en charge, d'agir pour améliorer la situation, voire d'apporter des alternatives de qualité à des pouvoirs publics défaillants. C'est particulièrement vrai en Mauritanie. C'est pourquoi il est important que la démarche de création d'une MFR puise son existence dans son territoire et contribue à nourrir, en retour, ce territoire. Souhaitons que le temps confirme rapidement le premier coup d'essai, en quelque chose de solide et de pérenne.

Maison Familiale Rurale de Kaédi, en Mauritanie (avril 2017).

Maison Familiale Rurale de Kaédi, en Mauritanie (avril 2017).

Tag(s) : #International

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