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Par David Brites.

Le 24 février, la Russie a engagé ses forces militaires dans une invasion de l'Ukraine, après plusieurs semaines de tensions et de menaces. Derrière les postures de Moscou, mais aussi des pays occidentaux qui ont alimenté la perspective d'un rapprochement de Kiev à l'OTAN et se révèlent à présent incapables de lui venir en aide directement, sur le terrain militaire (au-delà de livraisons d'armes) ; derrière les discours et la propagande de guerre, la désinformation et les commentaires manichéens des uns et des autres ; et au-delà de l'offensive russe elle-même (et des morts et destructions qu'elle entraîne inévitablement), qui est condamnable en soi ; derrière tout cela, donc, il s'agit de prendre un peu de recul et de décrypter ce qui se joue. Quelques éléments d'analyse et de réflexion.

Commençons par quelques éléments factuels pour nous (re)situer. L'Ukraine est située en Europe de l'Est, entre la Russie à l'est, la Biélorusse au nord, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la Roumanie à l'ouest, et la mer Noire au sud. Le pays est, après la Russie, le plus étendu du continent, et compte près de 45 millions d'habitants – 42,1 millions si on en exclut la Crimée, péninsule annexée illégalement en 2014 par la Fédération russe. Située sur le fleuve Dniepr, qui sépare le pays en deux sur un axe nord-sud, la capitale, Kiev, avec ses quelques 2,9 millions d'habitants, est la première ville du pays, devant Kharkiv, Dnipro, Odessa et Donetsk, qui comptent entre 1 et 1,5 million d'âmes chacune. L'Ukraine a pris son indépendance de l'Union soviétique en décomposition le 24 août 1991. Depuis, son cœur a balancé entre, d'une part, l'Union européenne (voire dans une moindre mesure le bloc atlantique), et d'autre part, les structures créées par Moscou pour maintenir une sphère d'influence sur son ancien empire (la Communauté des États Indépendants, notamment).

Après les deux mandats de Leonid Koutchma (1994-2005), resté très proche de Moscou, la Révolution Orange a permis l'élection de Viktor Iouchtchenko, pro-occidental invétéré, à la présidence de la République, aux dépens du candidat soutenu par Koutchma et par Moscou, Viktor Ianoukovitch, Premier ministre sortant. Mais, après un mandat de cinq ans marqué par les petits calculs politiciens et les échecs en termes de gestion politique et économique, le scrutin de 2010 constitue finalement un revers pour le camp « orange » : discrédité, Viktor Iouchtchenko est balayé, avec à peine 5% des voix, et l'égérie de la révolution, Ioulia Timochenko, cheffe du gouvernement en 2005 et de 2007 à 2010, est vaincue au second tour, face à Viktor Ianoukovytch qui accède finalement à la tête de l'État. Après une décennie 2000 marquée dans la région par les révolutions de velours « colorées » (en Serbie, en Géorgie, en Ukraine, au Kirghizstan, en Moldavie...), et un mandat 2005-2010 tourné vers l'Ouest – Iouchtchenko se disait d'ailleurs, à titre personnel, favorable à l'adhésion de son pays à l'OTAN, en dépit d'une opinion publique plutôt réticente à l'époque –, la Russie est finalement rassurée par l'alternance survenue en 2010. Dans cet article de 2014, nous faisions un bilan des révolutions « colorées » en Ukraine et ailleurs : Serbie, Géorgie, Ukraine, Moldavie : quel est le bilan des « Révolutions colorées » ? Dans beaucoup de ces pays, les clivages y sont trop souvent réduits à une opposition entre pro-russes et pro-européens, sclérosant les débats et réduisant notre propre regard sur ces sociétés.

Rapport de force politique entre la révolution Orange de 2004 et les évènements de la place Maïdan en 2014 : une Ukraine fracturée électoralement, géographiquement... et culturellement ?

Rapport de force politique entre la révolution Orange de 2004 et les évènements de la place Maïdan en 2014 : une Ukraine fracturée électoralement, géographiquement... et culturellement ?

La suite, on la connait, et elle est tragique. Tenté un moment par un Accord d'association proposé par l'Union européenne (premier pas dans le sens d'une adhésion à terme), Ianoukovytch y renonce finalement en novembre 2013, sous la pression de la Russie (qui a oscillé dans cette séquence entre menaces et promesses visant à appâter l'Ukraine). Kiev annonce alors relancer un dialogue actif pour parvenir à un projet d'intégration eurasienne, avec Moscou et quelques autres États ex-soviétiques, notamment la Biélorussie et le Kazakhstan. Cette décision entraîne la révolte de la place Maïdan, à Kiev, qui aboutit à la destitution, par les parlementaires, du chef de l'État en février 2014, et par contrecoup à l'invasion et l'annexion de la Crimée par la Russie. Dans la foulée, deux territoires de l'Est font sécession (avec le soutien actif de Moscou), à savoir les autoproclamées Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, dans le Donbass (un bassin houiller frontalier à la Russie, situé entre la mer d'Azov et le fleuve Don). Le 11 mai 2014, moins de deux mois après une consultation en Crimée ayant plébiscité le rattachement à la Russie, des référendums d'autodétermination sont organisés dans le Donbass, entérinant largement, sans surprise (et sans reconnaissance du résultat par les autorités par intérim installées à Kiev), l'indépendance des deux républiques séparatistes.

Le printemps 2014 s'achève avec l'élection à la présidence de la République de Petro Porochenko, ancien ministre de Iouchtchenko puis de Ianoukovitch, qui renoue avec une posture pro-occidentale. Sous son mandat, deux protocoles dits de Minsk sont signés en septembre 2014 puis en février 2015 par Kiev, Moscou et les deux républiques sécessionnistes. Supposés mettre un terme à la guerre dans le Donbass, ils ne seront jamais réellement appliqués. En effet, des escarmouches se perpétuent au fil des années, et les rebelles soutenus par la Russie grignotent encore du territoire dans les mois qui viennent, même s'ils ne parviennent jamais à dominer la totalité des régions de Donetsk et de Louhansk. Entre 2014 et 2021, le conflit aura fait 14 000 victimes. Devenu impopulaire devant le marasme économique de son pays, Porochenko, qui devance de peu Ioulia Timochenko au premier tour (elle était pourtant donnée favorite au début de la campagne électorale), est finalement battu très largement au second tour de l'élection présidentielle, en avril 2019, face à Volodymyr Zelensky. Ancien acteur reconverti à la politique, ce dernier devient, à 41 ans, le plus jeune chef de l'État de l'histoire de l'Ukraine. Son élection, qui jette ses bases sur la promesse d'une lutte déterminée contre la corruption, a soulevé d'immenses espoirs, comme l'ont illustré son score impressionnant au second tour (73,22%), ainsi que la majorité absolue acquise par son parti, Serviteur du Peuple, aux élections législatives anticipées de juillet 2019.

Régions ukrainiennes. Situation à la veille du conflit de février 2022.

Régions ukrainiennes. Situation à la veille du conflit de février 2022.

Montée des tensions en 2021-2022 : quelles responsabilités ?

Fin 2021 et début 2022, la montée des tensions est aussi rapide que surprenante. Le 17 décembre 2021, un cycle de négociations s'engage entre Russie, États-Unis et OTAN, mais d'emblée, les Russes arrivent avec une liste d'exigences, sous la forme d'un projet de traité déjà finalisé... Parmi les engagements souhaités : Moscou souhaite reprendre les discussions visant à limiter de part et d'autre l'arsenal militaire conventionnel (tanks, chars, avions...) et l'armement nucléaire à portée intermédiaire, mais surtout, il est demandé à l'Alliance atlantique de renoncer à tout nouvel élargissement (notamment à l'Ukraine), ainsi qu'à la conduite de manœuvres militaires ou à l'installation de bases, dans le futur, « sur le territoire de l'Ukraine, ainsi que sur d'autres États d'Europe orientale, du Caucase du Sud et d'Asie centrale ». Refus de Washington, devant ce qui ressemble à un ultimatum, d'autant que parallèlement, Vladimir Poutine ordonne un déploiement – sans précédent – de 100 000 soldats russes aux frontières ukrainiennes, en Russie, en Biélorusse, ainsi qu'en Crimée. Dernière marche avant la guerre : le 21 février 2022, Moscou reconnaît officiellement les républiques séparatistes de Donetsk et de Louhansk. Après une incursion des forces russes dans le Donbass, c'est finalement une offensive générale, aérienne, maritime et terrestre, qui est déclenchée contre l'ensemble du territoire ukrainien, le 24 février. L'armée russe pénètre alors dans le territoire ukrainien par cinq endroits différents.

Avant même d'évoquer le déroulé des combats et ce que le conflit nous révèle sur le plan militaire, tâchons d'ores et déjà de comprendre ce qui a pu aboutir à cette invasion, qui a surpris plus d'un observateur avisé. De toute évidence, le processus d'escalade qui a abouti à la violation de la frontière ukrainienne par l'armée russe vient de loin. Il tient à la fois à la politique agressive des États-Unis – et plus largement, de l'OTAN, désireuse de s'étendre jusqu'aux limites de la Russie –, dont le point d'orgue fut l'installation à partir de 2016 d'un vaste système de défense antimissile en Pologne et en Roumanie, mais aussi au refus catégorique de la Russie, fut-ce au prix du respect du droit international, de voir son voisinage proche sortir de sa zone d'influence. Depuis l'arrivée de Vladimir Poutine, analysions-nous déjà en 2014 (La crise en Ukraine : le retour de l'Empire russe ?), le pouvoir russe a exprimé la volonté très claire de restaurer son statut de « grande puissance », perdu momentanément dans les années 1990 dans le contexte de déstabilisation de l'économie nationale, de déclin militaire et d'instabilité politique. Sans pouvoir prétendre à l'hégémonie mondiale comme ce fut le cas lors de la Guerre froide, la Russie poutinienne a surtout joué la carte d'un monde multipolaire, où des grandes forces politiques maintiendraient leur sphère d'influence respective et s'équilibreraient les unes les autres. Irrémédiablement, cela se traduit par une contestation de l'ordre unipolaire caractérisé depuis 1991 par la toute-puissance des États-Unis, et donc par un renforcement de son réseau d'alliances international (Pékin, Téhéran, Damas, Caracas...) ; mais aussi par une restauration de l'autorité russe sur son pré carré : Europe orientale, Asie centrale, Caucase, dans la perspective d'inscrire la Russie dans une géopolitique continentale, « eurasiatique ».

La création de l'Organisation du traité de sécurité collective, alliance militaire réunissant plusieurs États ex-soviétiques, fut, en 2002, un premier pas en ce sens. Le renforcement, ces dernières années, de l'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), créée de façon formelle en juin 2001 sur initiative de Pékin et de Moscou, en est un autre : cette structure intergouvernementale de coopération politique, sécuritaire et économique, qui regroupe autour des deux géants eurasiatiques la plupart des pays d'Asie centrale (Tadjikistan, Ouzbékistan, Kirghizistan, Kazakhstan) et, depuis 2017, l'Inde et le Pakistan, a pour but officiel premier d'assurer la stabilité régionale. Autre initiative allant dans la même direction : la fondation, précédée auparavant de la création d'une union douanière et d'un marché commun, de l'Union économique eurasiatique, zone de libre-échange entrée en vigueur le 1er janvier 2015 sur initiative de la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et l'Arménie, mais à laquelle l'Ukraine, nous l'avons évoqué plus haut, n'a finalement pas adhéré suite aux évènements de la place Maïdan en 2014.

Autre démarche déterminante dans la restauration de la puissance russe : le renforcement et la modernisation, depuis vingt ans, de l'armée russe. Depuis 2015, son intervention en Syrie pour permettre à Bachar el-Assad de redresser une situation militaire délicate, a illustré une capacité de projection largement restaurée. En outre, en particulier depuis 2014, les exercices militaires d'ampleur, démonstrations de force visant clairement le camp occidental, se sont multipliés, du Caucase à la Baltique et jusqu'en Arctique. Un exemple, et non des moindres, suffit à l'illustrer. Du 11 au 17 septembre 2018, la Russie, après des exercices importants en Méditerranée quelques jours auparavant, conduisait en Sibérie orientale et dans l'Extrême-Orient russe les plus vastes manœuvres militaires de son histoire, dénoncées par l'OTAN comme la répétition d'un « conflit de grande ampleur » : près de 300 000 hommes étaient alors mobilisés, soit toutes les composantes de l'armée impliquées, et des soldats chinois et mongols en soutien. L'armée russe a comparé cette démonstration de force à « Zapad-81 » (Ouest-81) qui, en 1981, avait mobilisé entre 100 000 et 150 000 soldats du Pacte de Varsovie en Europe orientale, les plus importantes manœuvres jamais organisées sous l'ère soviétique.

Derrière ces initiatives, une peur du déclin qui est née de l'effondrement, rapide et violent, du bloc communiste en 1989-1991. En effet, cette volonté « impériale » a été couplée (et les deux phénomènes se sont sans doute auto-alimentés) au souci d'assurer sur le long terme la sécurité du pays face à une Alliance atlantique dont l'expansion jusqu'aux frontières russes est régulièrement dénoncée par Moscou, considérée comme une menace fondamentale pour la sécurité nationale – selon la nouvelle doctrine militaire russe, adoptée justement en 2014. Rappelons qu'après l'adhésion de la Pologne, de la Tchéquie et de la Hongrie en 1999, ce sont sept autres pays, dont les trois États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) qui ont rejoint l'OTAN en 2004, portant ses limites aux frontières de la Russie. Sont encore arrivées dans l'Alliance l'Albanie et la Croatie en 2009, le Monténégro en 2017, et la Macédoine du Nord en 2020. Entretemps, lors du sommet de l'OTAN du 4 avril 2008 à Bucarest, les pays de l'OTAN se sont engagés sur un principe d'élargissement à terme de l'Ukraine et de la Géorgie, même si l'invasion partielle de cette dernière en août 2008, puis de l'Ukraine en février-mars 2014, avait d'ores et déjà refroidi les Européens à ce sujet, notamment les gouvernements français et allemands. Parallèlement, la réduction de la Yougoslavie (puis de la Serbie) comme peau de chagrin, depuis les conflits des années 1990 en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo – conflits au cours desquels les Occidentaux, notamment l'OTAN, ont joué un rôle de premier plan – ont été considérés par les Russes comme un avertissement, une alerte les appelant à prévenir toute intrusion nord-américaine qui pourrait avoir pour conséquence, ne serait-ce qu'à très long terme, le « dépeçage » du territoire russe... « Dépeçage » que l'éclatement de l'Union soviétique et les guerres de Tchétchénie préfiguraient, en quelque sorte.

L'élargissement de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) depuis les années 1990. Situation à la veille du conflit.

L'élargissement de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) depuis les années 1990. Situation à la veille du conflit.

Dans cette optique, on comprend d'autant mieux pourquoi Moscou voyait d'un œil plus que méfiant l'Ukraine se rapprocher progressivement de l'Alliance atlantique. Du fait de la situation géographique de ce pays, mais aussi de sa proximité historique, culturelle, politique avec la Russie, son intégration à l'OTAN ne pouvait être qu'inacceptable aux yeux du chef du Kremlin, et ce d'autant plus dans un contexte de démocratisation (certes laborieux) de l'Ukraine, à contrecourant de l'évolution autocratique de la Russie poutinienne. Une telle évolution aurait signifié un isolement accru de la Fédération russe. Certes, l'Ukraine ne s'est jamais engagée dans le cadre d'un Plan d'action pour l'adhésion à l'OTAN ; depuis novembre 2002, elle était à peine signataire d'un Plan d'action individuel de partenariat, somme toute peu engageant. Toutefois, en juin 2017, le Parlement ukrainien avait adopté une loi en vertu de laquelle l'adhésion à l'Alliance devenait un objectif stratégique de la politique étrangère et de sécurité du pays – l'amendement qui inscrivait cet objectif dans la Constitution ukrainienne est entrée en vigueur en 2019. L'Ukraine était depuis juin 2020, avec l'Australie, la Finlande, la Géorgie, la Jordanie et la Suède, l'un des six Enhanced Opportunities Parteners de l'OTAN, c'est-à-dire qu'elle était partie intégrante de l'Initiative pour l'interopérabilité avec les partenaires (NATO's Partnership Interoperability Initiative). Cela équivaut dans les faits, en termes de coopération et d'échanges, à une quasi-adhésion à l'OTAN, exception faite du fameux article 5 du traité de l'Atlantique Nord qui prévoit l'engagement automatique en cas de conflit qui engagerait un allié. En septembre 2020, enfin, le président Zelensky a approuvé la nouvelle stratégie de sécurité nationale de pays, prévoyant le développement du Partenariat spécifique OTAN-Ukraine en vue d'une adhésion à l'organisation. Dans ce contexte, l'Ukraine recevait, déjà avant 2022, des entraînements et de l'armement nord-américain.

À ce stade, il est important d'anticiper une critique qui a été formulée à l'encontre de celles et ceux qui, dans le contexte de la montée des tensions début 2022, ont cherché à expliquer la posture adoptée par le pouvoir russe. Expliquer la logique géostratégique de Moscou, ses priorités, et décrypter les responsabilités des Occidentaux dans la tension permanente qui a caractérisé les relations entre la Russie et l'Occident depuis une quinzaine d'année, ne dédouane en aucun cas la Russie de la culpabilité qu'elle porte dans l'invasion de l'Ukraine. De même qu'à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, la culpabilité du régime hitlérien dans le déclenchement du conflit ne devait pas empêcher d'analyser de façon critique la responsabilité des Alliés dans la gestion de la paix après 1918, marquée par l'ostracisation et l'humiliation de l'Allemagne. D'ailleurs, comment envisager une paix de long terme avec la Russie si côté occidental, on se refuse à comprendre son point de vue et les « points durs » de sa diplomatie ? Avec 2 000 km de frontières russo-ukrainiennes, on comprend que l'enjeu du statut géopolitique de l'Ukraine est de taille pour Moscou.

Et s'il est bien un pays qui, en théorie, devrait entendre l'impératif de sécurité de la Russie, ce sont les États-Unis. Lorsque les Soviétiques tentaient, en octobre 1962, d'installer des missiles nucléaires sur Cuba, l'administration Kennedy lançait en retour un ultimatum à Moscou, montrant ainsi que les États-Unis étaient prêts à une guerre totale au nom de leur sécurité. Pour la Russie, une intégration de l'Ukraine à l'OTAN demain signifie la possibilité, après-demain, de l'installation de missiles nucléaires nord-américains pointés vers la Russie, et dès lors, du fait de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord établissant une solidarité entre les membres de l'Alliance, l'impossibilité pour l'armée russe d'intervenir de quelque manière que ce soit sur le territoire ukrainien. Donc oui, clairement, la Russie est coupable de cette guerre et porte la responsabilité de l'ensemble des morts et destructions qui en découlent. Mais cela n'empêche pas d'analyser l'escalade qui s'est observée depuis vingt ans avec discernement, en prenant en compte les conditions sine qua non qu'un pays comme la Russie s'est imposé pour assurer sa sécurité. Et la diplomatie française elle-même n'a-t-elle pas établi des « lignes rouges » (qui justifient bien des interventions militaires) en ce qui concerne sa propre zone d'influence, hier dans la vallée du Rhin, au nord de l'Italie ou encore outre-Pyrénées, désormais en Méditerranée et en Afrique de l'Ouest ? Au nom de ce même principe de sécurité nationale (mais sur la base de justifications encore plus discutables), les États-Unis n'ont-ils pas conduit deux guerres, en Afghanistan (2001-2021) et en Irak (2003-2011), visant essentiellement à installer sur place un régime certes « démocratique », mais surtout « ami », et qui ont finalement provoqué des centaines de milliers de morts ? Donc oui, la Russie est coupable, mais constatons que la posture manichéenne adoptée par nos grands médias n'a pas d'équivalence quand les États-Unis agissent de la même façon, dans la défense (purement et simplement) de leurs intérêts.

Les Russes ont eux aussi fait preuve de naïveté, au moins lorsqu'ils ont apporté devant les négociateurs nord-américains, en décembre dernier, une proposition d'accord « clef en main », et lorsque Vladimir Poutine a rencontré à plusieurs reprises Emmanuel Macron, courant février. Car penser que du jour au lendemain, Américains et Européens allaient dire au président Zelensky : « désormais, ton pays sera neutre, selon le souhait de la Russie », était aussi absurde de la part des Russes que, côté Occidentaux, croire que la Russie ne réagirait jamais à l'élargissement inéluctable de l'OTAN, y compris dans un espace qu'elle considère comme vital pour sa sécurité.

Guerre en Ukraine (1/2) : de la nécessité de comprendre les origines du conflit pour en sortir
Guerre en Ukraine (1/2) : de la nécessité de comprendre les origines du conflit pour en sortir

Ukraine et Russie : une relation ancienne et complexe

En outre, côté occidental, on a beaucoup sous-estimé la dimension émotionnelle qui entoure la relation entre la Russie et l'Ukraine. Américains et Européens ont pensé que l'Ukraine pouvait être traitée comme un autre pays d'Europe centrale ou orientale. Beaucoup ont exagéré, après l'invasion du 24 février, l'idée que le régime poutinien serait obsédé par l'idée qu'une démocratie, un État libre, puisse émerger à ses frontières – rappelons que c'est déjà le cas, et depuis longtemps, avec la Finlande, ou encore avec les États baltes. Le raisonnement plaît peut-être à quelques va-t'en guerre qui veulent repeindre leur soutien à l'Ukraine des couleurs de la lutte pour la démocratie, mais il ne correspond que très accessoirement à la réalité. Car une Ukraine « libre », qui offrirait à Moscou toutes les garanties de sa sécurité, tout en maintenant un socle de relations privilégiées avec le grand frère russe, aurait probablement suffi à Vladimir Poutine. Preuve en est, les Russes ont jugé que sous la présidence Ianoukovytch entre 2010 et 2014, les garanties de leur sécurité étaient réunies.

Si la gestion des affaires de Viktor Ianoukovytch avait bien des défauts (coups de force contre la presse, contre l'opposition politique...), elle représenta, après les crises liées aux prix et à la distribution du gaz naturel en provenance de la Russie et transitant par l'Ukraine (notamment en 2005-2006, en 2007-2008, puis à nouveau en 2008-2009), une période d'accalmie dans les relations Kiev-Moscou. Le président ukrainien donna alors à la Russie satisfaction sur trois points essentiels. 1) Sur la neutralité du pays, avec une réaffirmation de la non-adhésion de Kiev à l'OTAN. 2) Sur la base de Sébastopol (Crimée), dont le bail avec la Russie fut renouvelé dès 2010 et assuré jusqu'en 2042 – en échange de quoi, le gouvernement ukrainien obtint une diminution de 30% du prix du gaz qui lui était livré. 3) Sur la langue russe, Ianoukovytch ayant garanti que celle-ci resterait langue officielle du pays, et donc que les personnes le désirant pourrait faire leurs démarches administratives en russe. (L'un des prétextes directs à la prise de la Crimée par la Russie fut d'ailleurs, le 23 février 2014, dès le lendemain de la chute de Ianoukovytch, la décision absurde et provocatrice des nouveaux dirigeants de l'Ukraine d'abolir le statut du russe comme seconde langue officielle dans les régions de l'Est.) Ces garanties sont vitales aux yeux du Kremlin, en témoignent les divers livres blancs produits ces dernières années par l'armée russe, les doctrines de sécurité de l'état-major russe, ou encore les déclarations du président russe depuis vingt ans.

En juillet 2021, dans un long texte intitulé Sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens, Vladimir Poutine défendait l'idée que les deux pays – Russie et Ukraine – ne forment en réalité qu'« un seul peuple – un tout ». Et l'indépendance de l'Ukraine y est décrite à la fois comme une « tragédie » et comme une injustice, la Russie ayant « en fait été dépouillée ». La publication de ce texte en russe, en anglais et en ukrainien, illustre le fait que le « public visé » était multiple, à la fois le peuple russe lui-même, le voisin ukrainien, et la communauté internationale dans son ensemble. Son contenu traduit le sentiment de nombreux Russes pour qui l'Ukraine fait partie de la Grande Russie, et que leurs histoires sont intimement liées – ce qu'elles sont, indiscutablement. Le chef de l'État russe, qui a considérablement réduit son cercle de conseillers directs, s'est enfermé dans un prisme de lecture réducteur, qui fait fi des évolutions contemporaines de la société ukrainienne. Dans son souci de donner de la profondeur historique à sa présidence, en s'inscrivant dans la lignée des Tsars et des dirigeants soviétiques, Vladimir Poutine a recyclé un récit national suranné, et cette posture vient se mêler à sa volonté d'endiguer le déclin supposé de son pays. Cette vision conforte donc les paradigmes classiques de la puissance, comme vient tragiquement l'illustrer la réalité de la guerre.

Sans remonter jusqu'au premier embryon d'État russe qui jeta ses bases à Kiev au Xème siècle, un peu de perspective historique s'impose à ce stade, au moins pour comprendre le refus du pouvoir russe de reconnaître la réalité de la nation ukrainienne, son droit à exister de façon distincte de la grande sœur russe. Pour rappel, l'Ukraine comme État libre et indépendant est une construction relativement récente, et de fait, son territoire a été pendant (très) longtemps une sorte de zone tampon, à la fois espace de conflits et d'échanges, aux confluences entre plusieurs « mondes », incarnés entre plusieurs grandes puissances qui s'en sont disputées le contrôle – ce qui ne signifie pas qu'il ne s'est pas forgé sur son sol une identité particulière, propre au climat, à la géographie, aux cultures des peuples autochtones (qu'ils fussent nomades ou sédentaires, d'ailleurs). Civilisations de la mer Noire, des steppes eurasiatiques, des Balkans et du massif des Carpates, mais aussi du Caucase voisin, ou encore des grandes plaines d'Europe centrale, l'Ukraine fut longtemps le réceptacle de toutes ces influences, et la nation moderne ukrainienne est le résultat de toutes ces influences.

À partir de la fin du Moyen-Âge, l'histoire de l'Ukraine et de la Russie s'intriquent, se mêlent sur tous les plans, à la fois politique, géostratégique, culturel, militaire, aux dépens des influences de l'Europe centrale et de la mer Noire. Les Cosaques prennent dans ce processus historique une place prépondérante. Pour rappel, s'ils constituent, au XIXème siècle, une caste de soldats laboureurs cantonnés dans des aires territoriales et régis par des statuts spécifiques, leur fixant des obligations militaires permanentes, à l'origine, ce sont des marginaux sans attaches, chassés vers les zones frontalières de l'État russe par les progrès de la centralisation et l'asservissement progressif de la paysannerie. Leur nom, qui se prononce et s'écrit aujourd'hui kazak (il vient d'un mot turc qui a donné son nom à l'une des républiques issue de l'effondrement de l'URSS, le Kazakhstan), apparu dès le XIIIème siècle dans ses premières formes étymologiques, désigne un homme libre, vagabond, aventurier. Il désigne d'abord des cavaliers d'origine turque qui sillonnent les steppes s'étendant de l'Asie centrale aux Carpates, avant de s'appliquer, une fois la Horde d'Or disparue et les khanats tatars affaiblis, à tous ceux qui viennent chercher fortune dans les zones d'expansion russe. Il se forme des communautés cosaques tout le long des confins méridionaux et orientaux du pays russe, sur le cours inférieur du Dniepr et du Don, jusqu'au pied du Caucase et au bord de la Caspienne, et même en Sibérie, aux confins de la Chine sur le fleuve Amour.

En Ukraine, les Cosaques avancent avec leurs troupeaux de bœufs et de moutons, et se fixent sur ces terres fertiles qu'ils cultivent, toujours prêts à reprendre les armes face aux Turcs et aux Tatars, qui alimentent les marchés d'esclaves de Constantinople. Bientôt, ils se lancent eux-mêmes, dans de grandes embarcations, dans des razzias sur les côtes de la mer Noire. Ils restent sujets nominaux du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie, qui s'étendent aux XIVème et XVème siècles aux dépens des Tatars. Ils protègent leurs frontières méridionales, face aux Turcs ottomans qui à la même époque s'emparent de Constantinople (1453) et des Balkans et prennent sous leur protection le khanat tatar de Crimée, résidu de la Horde d'Or. Fin XVIème, les rois de Pologne tentent de transformer ces Cosaques sédentarisés, propriétaires et cultivateurs, en une armée régulière : ils sont enregistrés sur un registre, par régiments et par centuries, se voient verser une solde, et sont placés sous l'autorité d'un commandant en chef (ou Hetman). Or, dans la même période, l'évolution des rapports de force politique et religieux va cristalliser les passions : après l'Union de Lublin, qui réunit en 1569 le grand-duché de Lituanie (population majoritairement russe et d'obédience orthodoxe) et la Pologne, et stimule l'influence de cette dernière sur la noblesse russe dans la région, en 1596, au concile de Brest-Litovsk, une partie du clergé orthodoxe, pour jouir des mêmes droits que les catholiques, se sépare du patriarche de Moscou et, tout en conservant le rite oriental, se soumet à l'autorité du pape. Or, de nombreux fidèles et le bas-clergé rejettent l'union des Églises, symbole de la suprématie de la Pologne dans une région que la couronne polonaise considère comme une terre de colonisation – elle distribue alors d'immenses domaines aux nobles polonais, dépossédant et réduisant ainsi au servage de nombreux paysans ukrainiens. La résistance nationale et religieuse se double donc d'un conflit social.

Résistance nationale, car au-delà du Dniepr, les Cosaques zaporogues (« au-delà des chutes ») refusent la double domination polonaise et papale. Ils continuent à former des communautés libres, vivant de chasse, de pêche, mais aussi de brigandage. Ils choisissent eux-mêmes leurs chefs, ou atamans, et constituent une sorte de république militaire, la Setch, installée dans les basses terres proches de la mer Noire, foyer de l'insurrection. De nombreux paysans menacés d'expropriation s'y réfugient. Entre 1625 et 1638, l'Ukraine est ravagée par une suite ininterrompue de combats sanglants, où révoltes et répressions s'enchainent inexorablement. En 1648, la guérilla de l'hetman (commandant militaire en chef) Bogdan Khmelnitski lui permet d'étendre sa domination sur l'ensemble du territoire ukrainien, de parler d'égal à égal avec le roi de Pologne, le khan de Crimée, le tsar de Moscou. C'est lui qui, en 1654, signe le traité de Pereïaslav qui place la rive gauche du Dniepr, avec Kiev et une petite portion de la rive droite, sous domination russe – c'est en mémoire de ce traité, et pour son trois-centenaire, que Nikita Khrouchtchev « offrit » la Crimée à l'Ukraine, en 1954.

Notons au passage l'ironie de l'Histoire, qui a vu les peuples d'Ukraine lutter contre la domination de la Pologne catholique, sorte de relai des influences occidentales vers la Russie, avec pour point d'orgue le refus de l'union des Églises en 1596. La construction de l'Ukraine moderne s'est (entre autres) faite sur cette base : le rejet de la figure papale, de la suzeraineté polonaise, et le rapprochement avec l'Église russe. Or, c'est la rupture avec la sphère civilisationnelle slave et orientale qui symbolise désormais le « passage obligé » de l'Ukraine vers l'indépendance et une réelle souveraineté. Rappelons ainsi que, très symboliquement, l'Église orthodoxe d'Ukraine a proclamé son détachement de l'Église russe en 2018. Son autocéphalie a été reconnue en 2019 par le patriarcat œcuménique de Constantinople et le patriarcat orthodoxe d'Alexandrie ; sans surprise, cette décision a provoqué un schisme avec le patriarcat de Moscou, et plusieurs autres églises orthodoxes se sont abstenues de reconnaître cette nouvelle Église autocéphale.

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie, peinture réalisée entre 1880 et 1891 par l'artiste ukrainien Ilia Répine (1844-1930).

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie, peinture réalisée entre 1880 et 1891 par l'artiste ukrainien Ilia Répine (1844-1930).

Au milieu du XVIIème siècle donc, ce qui, sur la carte, constitue l'Ukraine moderne, est déjà soumis à des influences multiples, qui préfigurent d'une certaine manière la situation actuelle : les territoires situés à l'ouest du fleuve Dniepr sont possessions de ladite République des deux nations (avec un roi « élu »), unissant la Lituanie à la Pologne (catholiques) ; la partie orientale est sous domination du Tsarat de Russie (orthodoxe) depuis 1654. Au XVIIIème siècle, avec les partages successifs de la Pologne par la Russie, la Prusse et l'Autriche, c'est la totalité de l'Ukraine qui se trouve réunie à l'Empire russe. À la fin du siècle, le hetmanat est aboli (1764), les Cosaques intégrés à l'armée régulière, leur élite assimilée à la noblesse russe. La Stech des Zaporogues, toujours aussi indocile, est détruite une première fois par Pierre le Grand en 1709, et définitivement dissoute en 1775 par Catherine II. À noter toutefois que son souvenir reste vivant dans l'Ukraine moderne. Ses exploits sont chantés dans les doumy, ces longues chansons épiques qui se transmettent oralement de génération en génération, et que des vieillards aveugles, les Kobzars, psalmodient au sein d'une bandoura (ou kobza, sorte de guitare) dans les foires de la région, présentes en Ukraine au moins jusqu'au XIXème. Comme le rappelle feu Michel Aucouturier, éminent spécialiste du monde slave (et russe en particulier), dans sa préface au roman de Nicolas Gogol Tarass Boulba (rédigée en 1991 et dont est largement inspiré ce passage de notre article), les chroniques polonais et cosaques des XVIIème et XVIIIème siècles ont consigné les péripéties des doumy, et chroniques historiques et chansons populaires sont, depuis le début du XIXème siècle, recueillies par les lettrés d'Ukraine, qui ont redécouvert ainsi le passé glorieux de leur pays. Gogol était d'ailleurs de ceux-là.

Au XIXème siècle justement, le sentiment anti-polonais se renforce dans l'opinion russe, suite à l'insurrection polonaise de 1830 : il a une inflexion fortement ukrainienne, ou pour mieux dire cosaque, car il garde la mémoire de l'antique rivalité, politique mais aussi religieuse, entre les États russe et polonais, pour la possession des terres de Biélorusse et d'Ukraine. Comme l'écrit encore Michel Aucouturier, il ne s'agit pas encore de nationalisme ukrainien : « tout au plus peut-on parler d'un certain particularisme, lié aux souvenir d'une autonomie encore récente et d'un passé glorieux ». Les Cosaques révoltés contre la Pologne apparaissent au nom de l'orthodoxie comme les champions les plus authentiques de la cause russe, de l'Orient détenteur de la vraie foi contre l'Occident soumis à l'autorité papale. « Le patriotisme ukrainien n'est encore qu'une variante "régionale" du patriotisme russe, ajoute-t-il. Mais il lui donne une coloration particulière, dont le "mythe cosaque" [...] est l'illustration. »

On l'a bien compris, donc, à partir du XVIIIème siècle, le « rouleau-compresseur russe » se met en action : le Khanat de Crimée, peuplé de Tatars, tombe en 1783, et la rive ouest du Dniepr en 1795, dans le cadre du troisième partage de la Pologne. À noter que l'extrême-ouest de l'Ukraine (Volhynie, Galicie orientale) demeurera autrichienne, puis austro-hongroise, jusqu'en 1918, avant de devenir polonaise jusqu'en 1939, puis annexée par l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale ; désormais cœur battant du nationalisme ukrainien, elle n'a été intégrée à l'Ukraine soviétique qu'en... 1945 !

Après une brève tentative d'indépendance en 1918-1920, suite à la Révolution russe de 1917, l'Ukraine fut contrainte de rejoindre l'Union soviétique naissante après plusieurs années de désordre particulièrement violentes, caractérisées par l'action de bandes armées, les affrontements entre Russes blancs et Russes rouges, et la reprise du territoire par l'armée bolchévique. Les années 1920 furent marquées par la collectivisation (forcée) des terres, qui suscita de la résistance au sein de la paysannerie, et par contrecoup une montée du nationalisme. Après une première famine en 1922, la grande famine orchestrée par les autorités soviétiques, en 1932-1933 (connue sous le terme Holodomor), brise définitivement la résistance ukrainienne, au prix de la confiscation de nourritures et d'une répression terrible qui feront six à huit millions de morts. Sans oublier les grandes purges staliniennes de 1937-1938, qui frappent au moins 270 000 Ukrainiens, tués pour moitié, les autres envoyés au Goulag. Sont encore venus s'ajouter huit millions de morts ukrainiens pendant le Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle le pays est occupé par les forces de l'Axe. Le territoire ukrainien constitue, déjà à l'époque, un enjeu majeur, puisqu'il représente un quart de la production agricole soviétique, et les mines de fer de Kryvyi Rih (au sud) et de charbon (à l'est) alimentent en acier le complexe militaro-industrielle de l'URSS.

Malgré la période dramatique de 1917-1945, les liens ont toujours été très forts entre les deux peuples. Le pays a donné un dirigeant à l'URSS en la personne de Léonid Brejnev, et la plupart des secrétaires généraux du PC soviétique, y compris Mikhaïl Gorbatchev, avaient des membres de leur famille très proche originaires ou résidant en Ukraine. Le territoire ukrainien a été, à juste titre, qualifié de « grenier à blé » de l'URSS, grâce à ses riches « terres noires », et elle en fut la première région industrielle, avec la houille du Donbass.

Pour Vladimir Poutine, l'Ukraine, mais aussi la Biélorussie, n'auraient jamais dû prendre leur indépendance. Celle-ci ne devient possible, d'ailleurs, qu'à la faveur de tractations politiciennes survenues au moment de la chute de l'Union soviétique. En effet, l'accord qui la rend possible a été signé, le 8 décembre 1991, par Leonid Kravtchouk, Boris Eltsine, et Stanislaw Chouchkievitch, dirigeants respectifs de l'Ukraine, de la Russie et de la Biélorusse, qui ont ce jour-là acté de la dislocation de l'Union soviétique et donné naissance à la Communauté des États Indépendants (CEI). Problème, dans l'esprit de Eltsine, cet accord visait, non pas tant à séparer ces trois républiques slaves, qu'à se débarrasser de Mikhaïl Gorbatchev, alors président de l'Union soviétique, considérablement affaibli politiquement suite au putsch manqué du 8 août 1991. Entretemps, le 1er décembre 1991, les Ukrainiens ont approuvé leur indépendance, à 92% des voix (84% de participation).

La carte des gazoducs transitant par l'Ukraine depuis la Russie illustre bien les enjeux géopolitiques qui se cachent derrière la question énergétique. La Crimée représentait, déjà sous les présidences Iouchtchenko et Ianoukovytch, un autre enjeu de taille, puisqu'une majorité de Russes y vit encore, et que Moscou y maintenait une base militaire où stationne la flotte russe.

La carte des gazoducs transitant par l'Ukraine depuis la Russie illustre bien les enjeux géopolitiques qui se cachent derrière la question énergétique. La Crimée représentait, déjà sous les présidences Iouchtchenko et Ianoukovytch, un autre enjeu de taille, puisqu'une majorité de Russes y vit encore, et que Moscou y maintenait une base militaire où stationne la flotte russe.

Dans ce premier volet, nous avons cherché à remettre en perspective l'histoire de l'Ukraine dans son environnement régional – dans sa situation particulière à la croisée des ensembles culturels catholique d'Europe centrale, orthodoxe d'Orient, et méditerranéen enfin –, après avoir rappelé le poids des dissensions politiques et des débats identitaires survenus depuis la Révolution orange de 2004. Cette prise de recul paraît indispensable pour amorcer une analyse du conflit qui ne se résume pas à une vision manichéenne et réductrice des rapports de force en présence. Du point de vue de la Russie, l'Ukraine fait partie intégrante de son « voisinage proche », voire de sa sphère d'influence (et de domination) historique. Elle est essentielle à sa sécurité, et représente sa frontière « naturelle » – le terme Ukraine veut d'ailleurs dire « marche », « frontière », il désigne une ligne de front, en quelque sorte. Et si l'histoire (celle moderne et celle plus ancienne) ne justifie aucunement le refus de Moscou de voir l'Ukraine s'émanciper géopolitiquement (ce qui est en théorie le droit le plus strict du peuple ukrainien, libre et souverain), nous sommes bien contraints d'en tenir compte, du fait même de l'invasion russe et de l'impossibilité d'y mettre fin par les (seules) armes. La seconde partie de cet article sera consacré aux enseignements (divers) du conflit depuis ses débuts, et aux pistes qui s'esquissent, bien laborieusement, pour en sortir : Guerre en Ukraine (2/2) : quelles leçons géopolitiques et militaires tirer du conflit ?

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