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Par David Brites.

Le Parc national Yasuni et le domaine réservé aux Indiens, dans la géographie de l'Équateur.

Le Parc national Yasuni et le domaine réservé aux Indiens, dans la géographie de l'Équateur.

Le 15 août dernier, la nouvelle tombait : l’Équateur exploitera bien le pétrole enfoui sur le territoire du Parc national Yasuni, en pleine forêt amazonienne. Annoncé en 2007 par le tout nouveau président de la République, Rafael Correa, le projet Yasuni-ITT, qui consistait à préserver cette zone de l’exploitation pétrolière en échange d’une compensation financière à hauteur de 50% du manque à gagner, est donc mort-né. À présent, le pays s’apprête à extraire du sous-sol du Parc 800 à 900 millions de barils.

Pour bien comprendre les ressorts de cet échec, il s’agit déjà d’en reconstituer brièvement la chronologie. Le Parc national Yasuni est une zone de 9.820 km², dans la partie équatorienne de l’Amazonie. Il est considéré comme l’une des dix-neuf zones les plus riches au monde en termes de biodiversité. C’est par ailleurs l’une des quarante-quatre « zones protégées » du pays, qui a mis en réserve 20% de son territoire. On y trouve plus de 2.000 espèces d’arbres, 100.000 espèces d’insectes, et 150 types d’amphibiens. Un seul hectare y réunirait plus d'espèces végétales que toute l'Amérique du Nord. Cette richesse serait héritée de la dernière période glaciaire, la zone ayant servi de refuge à de nombreuses espèces fuyant la baisse des températures.

C’est pour préserver cette perle de la biodiversité terrestre autant que pour sauvegarder un territoire cher aux tribus indiennes autochtones que le président Rafael Correa, élu pour la première fois en novembre 2006 dans la foulée d'une vague électorale rose-rouge en Amérique du Sud dans les années 2000, proposait dès 2007 de renoncer à l’exploitation des réserves de pétrole découvertes en 1990 dans le territoire du Parc – elles sont estimées à plus de 800 millions de barils, soit 20% des réserves de brut du pays. La condition à ce renoncement était un dédommagement financier de la part de la communauté internationale à hauteur de 50% de la valeur du pétrole potentiellement exploitable. Soit 3,6 milliards de dollars (2,7 milliards d’euros), qui auraient dû être versé en une douzaine d’années. Cette initiative originale a immédiatement suscité des promesses de dons considérables, de la part d'États, mais aussi d’entreprises, de régions, et même de particuliers. Le nom donné à cette initiative était Yasuni-ITT (Ishpingo-Tambococha-Tiputini, du nom des trois champs pétroliers concernés).

Le projet a même pris un tour plus concret en 2010, lorsque le gouvernement équatorien a signé un accord avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), qui a alors permis l'ouverture d'un « fonds d'affectation spéciale » destiné à recevoir les contributions internationales. Le PNUD s'engageait également à administrer ces fonds, en accord avec les pays donateurs.

Une initiative lancée dans le sillon d’une révision globale des politiques équatoriennes

Le projet Yasuni-ITT fut particulièrement bien reçu par les milieux écologistes, mais aussi par les Huaoranis, une tribu vivant sur la zone et disposant même d’un territoire « réservé » limitrophe du Parc Yasuni. Il s’inscrit dans la continuité d’un ensemble de grands « chantiers » politiques et sociaux engagés par le président Correa depuis son accession au pouvoir. Il a privilégié les investissements publics et a entrepris une politique de grands travaux : routes, écoles, ponts, aéroports. Projet emblématique, sorte de trait d’union entre les Andes et l’océan : inaugurée en 1908, abandonnée il y a une vingtaine d’année, la ligne de chemin de fer reliant Quito à Durán (sud-ouest), vient de reprendre du service, avant tout à des fins touristiques.

Les réformes se succèdent, avec succès. Expulsion du représentant permanent de la Banque Mondiale (avril 2007), remise en cause de la nature d’un tiers de la dette de l’État équatorien (audit de juillet 2007) et suspension partielle de son remboursement auprès d’établissements bancaires soupçonnés d’opérations financières douteuses (novembre 2008), retrait des forces militaires américaines de la base de Manta (juillet 2009), lancement de la production et de l’importation de plus de 2.000 médicaments non-brevetés par des multinationales pharmaceutiques afin d’élargir l’accès de la population aux soins (octobre 2009), hausse de la taxation des profits relevant du pétrole, augmentation des salaires des professeurs, lutte contre les contrats de sous-traitance privée à l’origine d’emplois précaires, baisse du tarif de certains services publics de base, meilleure redistribution des deniers publics à travers la création ou le renforcement de programmes sociaux d’éducation et de santé, etc.

Autant d’initiatives très diverses, qui relèvent, à l’image des politiques menées dans le même temps au Venezuela et en Bolivie, d’un double objectif : (i) améliorer le système de redistribution nationale et le dialogue avec la société civile ; et (ii) restaurer la pleine souveraineté nationale dans tous les domaines, notamment économiques, énergétiques et militaires.

Le 28 septembre 2008, l’adoption par référendum d’une nouvelle Constitution, à 63,93% des voix (75,8% de participation), a consacré cette réorientation globale de la politique équatorienne. La nouvelle Loi fondamentale garantit davantage de droits culturels, économiques et sociaux à la population. Le caractère plurinational de l’État est enfin affirmé (ce qui constituait une revendication essentielle des organisations indigènes). Inédit dans l’histoire des Constitutions dans le monde, cette Loi fondamentale reconnaît des droits à la Nature, ce qui prend en compte un apport des peuples indigènes et de leur cosmovision.

Ces changements profonds se heurtent évidemment à des intérêts particuliers très puissants, à l’échelle internationale (diplomatie américaine, firmes pétrolières sud et nord-américaines, entreprises pharmaceutiques, etc.), mais aussi nationale, comme l’a démontré la tentative manqué de coup d’État du 30 septembre 2010 – ce jour-là, des forces de sécurité équatoriennes ont maintenu en détention le chef de l’État pendant plusieurs heures. Mais, preuve que le président Correa a tapé juste politiquement : le 26 avril 2009 avec 51,99% des voix, puis à nouveau le 17 février 2013 avec 57,17% des suffrages, il est à chaque fois réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle.

Quand les besoins économiques et sociaux l’emportent sur les considérations écologiques

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la présidence équatorienne aura entretenu ces dernières années des relations plus qu'instables avec les organisations indigènes, les syndicats et les associations populaires. Si ceux-ci lui sont reconnaissants des acquis considérables apportés à leur endroit par la Constitution de 2008, ils lui reprochent un certain nombre de faux-pas politiques dictés par des impératifs de croissance économique incompatibles avec leurs propres combats sur le terrain. Parmi les contentieux les plus graves, vient en premier lieu la posture de Rafael Correa vis-à-vis des investissements privés étrangers dans l’industrie minière et pétrolière. En effet, afin de compenser les dégâts de la crise de 2008 et générer de nouveaux revenus, le chef de l’État signait en 2009 une loi sur les extractions minières qui autorise l’exploitation des ressources minières par des multinationales sans consultation préalable des communautés qui pourraient en être affectées.

La même année, une seconde loi accordait également aux industries minières, pétrolières et agroalimentaires un accès préférentiel à l’eau ; pour les organisations de la société civile, cette loi prépare la privatisation future des réseaux de distribution. En 2009, la puissante Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE) exigeait des autorités nationales qu’elles nationalisent les ressources naturelles et qu’elles suspendent « toutes les concessions (extractives, pétrolières, forestières, aquifères, hydroélectriques et celles liées à la biodiversité) ». Sans réponse satisfaisante de la présidence, les militants de la CONAIE ont organisé au cours de l’automne 2009 des rassemblements de protestation et des blocages de routes et de ponts. D’abord reçue violemment par les forces de l’ordre, cette contestation a finalement permis un accord entre le gouvernement et la Confédération : les lois sur l’eau et sur les industries extractives ont été amendées en tenant partiellement compte des propositions de la CONAIE.

Rafael Correa n’en demeure pas moins très critiqué par les associations syndicales et indigènes, alors qu'elles ont largement appuyé son accession au pouvoir. En conservant au sein de son équipe gouvernementale des figures du capitalisme équatorien, le chef de l’État a voulu rassurer les milieux financiers et ne pas sombrer dans un dogmatisme économique radical auquel il n’adhère d’ailleurs même pas idéologiquement, peut-être du fait de sa formation d’économiste. Mais, en faisant ce choix, il propose à son pays un gouvernement qui développe encore certaines politiques clairement inspirées de la gestion néolibérale des exécutifs précédents, et qui représente toujours les intérêts des groupes économiques traditionnels équatoriens. C’est vrai dans le secteur agraire. Et c’est vrai également dans celui des mines.

En l’absence d’alternative crédible, Rafael Correa reste le moins pire des présidents auxquels l’Équateur peut prétendre. De très loin, compte tenu des postures néo-libérales que s’entêtent à adopter les leaders successifs de la droite équatorienne. Au vu de l'ambivalence politique adoptée par le chef de l’État, l’exemple du mouvement indigène observé à l’automne 2009 révèle à quel point l’ampleur et la dynamique des luttes sociales seront décisives pour donner un contenu profondément émancipateur aux processus politiques et économiques en cours dans le pays. Rappelons que la mobilisation de la communauté indienne, qui revendique quelques 14 millions de personnes (sur une population totale de 15 millions d’habitants…), a déjà provoqué la chute de deux chefs d’État par le passé, en 2000 et en 2005. Si la situation du président Correa semble encore très loin d'un scénario de ce type, ce dernier ne peut pour autant pas négliger les revendications des confédérations indigènes et syndicales, qui ont encore su prouver en mars 2012 leur capacité de mobilisation, en faisant venir deux mille personnes dans la capitale pour faire valoir le manque d’écoute de l’État sur leurs doléances relatives, encore une fois, à l’accès à l'eau et à la nationalisation des mines.

Rafael Correa, chef de l'État depuis janvier 2007.
Rafael Correa, chef de l'État depuis janvier 2007.

Quel avenir pour le Parc National de Yasuni ?

« Le monde nous a lâchés ! » C’est ainsi que le président Correa justifiait, en août dernier, sa décision d’autoriser l’exploitation du pétrole dans le Parc Yasuni. En effet, moins de 1% des promesses de dons ont été effectuées à ce jour. Et la population autochtone sera la première à en pâtir – pas moins de 11.000 personnes, des Huaoranis et des Quechuas, vivraient sur cette terre. Sans oublier un écosystème exceptionnel qui s’avère d’ores et déjà menacé. Alors que certains avaient vu dans l'initiative Yasuni-ITT une renaissance des discussions environnementales sur la scène internationale, à l’heure des échecs des grandes conférences sur le réchauffement climatique, notamment celle de Copenhague en 2009, l'abandon du projet est révélateur du manque de fonds dédiés à la protection de la biodiversité dans le monde. Or, avec l'exploitation du pétrole de Yasuni, ce sont quelques 400 millions de tonnes de dioxyde de carbone qui risquent maintenant d’être dégagées dans l’atmosphère.

La présidence de la République équatorienne explique à présent que l’extraction du pétrole visera essentiellement à lutter contre la pauvreté dans son pays. Un argument difficilement tenable, dès lors qu'on envisage les conséquences économiques, sociales et sanitaires qui attendent les populations vivant sur le Parc et à proximité. Il faut préciser que les 500.000 barils de pétrole déjà exportés quotidiennement par l’Équateur représentent 40% des ressources de l’État. Une réalité dont doit tenir compte Rafael Correa, alors que la production pétrolière stagne depuis maintenant deux ans. Après avoir autorisé l’exploration dans un autre territoire indigène, au sud de Yasuni, la décision du 15 août dernier représente donc le point d’orgue d’un changement de paradigme de la présidence équatorienne dans la gestion des ressources naturelles. Nul doute que ce choix va ranimer la protestation indigène. Le monde associatif demande déjà l’organisation d’un référendum sur la question.

Car la population peut aisément constater les ravages que provoque sur son environnement l’exploration pétrolière. En effet, il lui suffit pour cela de se déplacer dans une province voisine, celle de Sucumbíos, située au nord du Parc Yasuni : les ravages de Texaco (filiale du géant pétrolier Chevron) y sont évidents, ils se traduisent par de vastes paysages de désolation. Le déversement de déchets pétroliers y a laissé les sols et les rivières contaminés, sur plus d’un million d’hectares de surface. En janvier 2012, la confirmation en appel de l’amende record ordonnée par la Justice équatorienne contre Chevron-Texaco apparaissait comme un bond en avant dans la lutte contre les abus des firmes pétrolières. À présent, l’exploration du site de Yasuni constitue un véritable recul dans le combat idéologique qui vise à bâtir un monde sans pétrole. Les garanties verbales du président Rafael Correa ne semblent pas convaincre, même si l’exploitation du pétrole ne se fera au maximum que sur une portion limitée du Parc (un hectare pour mille), et qu'il est évident que les abus des firmes pétrolières ne se reproduiront pas comme dans l'affaire Chevron-Texaco, ou en tout cas pas dans les mêmes proportions. Les experts redoutent surtout les impacts dramatiques sur la faune et la flore locale, ainsi que sur la santé des habitants du Parc.

En abandonnant l’esprit du projet Yasuni-ITT, qui voulait que le bon sens nous conduise à laisser le pétrole sous terre – la France fait de même avec le gaz de schiste, là encore pour combien de temps ? –, les autorités équatoriennes, qui auraient pu s’enorgueillir de jouer un rôle avant-gardiste sur cette question, viennent de repousser pour plusieurs années le défi de l'après-pétrole et de la recherche d'énergies alternatives.

Tag(s) : #International

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