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Par Jorge Brites.

Les contraintes financières dues à la crise économique et à la hausse continue du coût de la vie poussent les citoyens à créer de nouvelles formes de solidarité et d'entraide. Par la même occasion, elles les invitent à développer des habitudes de vie et de consommation marquées par une plus grande sobriété et par la recherche de canaux d'achats et d'approvisionnement plus éthiques. Regard sur quelques-unes de ces démarches et initiatives.

Au moins d'août dernier, au moment où avaient lieu, au sein du gouvernement et à la tête de l'État, les principaux arbitrages budgétaires pour l'année prochaine, notre ministre des Finances Pierre Moscovici se déclarait « très sensible au ras-le-bol fiscal » de nos concitoyens. À raison, et la pression fiscale se trouve être d'autant plus grande sur les ménages et les entreprises qu'elle s'ajoute à une conjoncture difficile sur le long terme. Chacun peut le constater : malgré les statistiques officielles qui mettent en avant une inflation globalement maîtrisée dans la zone euro, le coût de la vie augmente quasi-irrémédiablement, et ce depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies. Aux hausses de prix des denrées alimentaires, des carburants, de l'énergie ou encore du logement, s'ajoutent une contribution fiscale extrêmement élevée pesant notamment sur les classes moyennes, ainsi qu'une baisse des aides de l'État (notamment dans le domaine de la santé). Le chômage structurel élevé que nous connaissons depuis le début des années 1980, et sa hausse récente consécutive à la crise de 2007-2008, augmentent encore de façon violente le risque, pour beaucoup, de tomber dans la précarité, voire dans la pauvreté. En atteste le nombre croissant de sans-abris dans les rues de la capitale depuis plus de trois ans.

La question de l'emploi est un nœud supplémentaire à la gorge des citoyens de notre pays, mais même ceux qui travaillent et bénéficient d'un revenu constatent que payer toutes les factures peut relever du défi. Heureusement, comme disent les Sud-Africains : there's always a good cherry on the cake (« il y a toujours une bonne cerise sur le gâteau »). En l'occurrence, dans le cas présent, le gâteau est d'autant plus dur à avaler que la crise a bien lieu mais ne touche pas tout le monde, loin de là, et que ceux qui en sont à l'origine s'en sortent plutôt bien. Mais cessons un moment de broyer du noir capitaliste et arrêtons-nous sur cette fameuse « bonne cerise », c'est-à-dire sur une série d'éléments positifs qui ressortent de la situation sociale précaire dans laquelle nous nous trouvons. Les temps de crise comme celui-ci peuvent être l'occasion d'observer le développement de tout type d'initiatives et d'actes de débrouillardise. Réinventer des modèles originaux et durables de production, d'échange, de consommation et de solidarité apparaît comme une voie de réorientation progressive de notre système économique, de ses valeurs et de pérennisation de notre niveau de vie. Comme l'a si bien dit Jean Monnet, « les hommes n'acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise ».

La raréfaction des ressources naturelles et la montée en force de nouvelles puissances émergentes concurrençant nos économies jusqu'à l'autre bout de la planète, menacent encore davantage d'aggraver sur le long terme la hausse du coût de la vie. Ne nous berçons donc pas d'illusions : la prospérité du temps des Trente Glorieuses est bien terminée et ne reviendra pas, car d'aucuns ont décidé que les économies (et les hommes qui les constituent) étaient en guerre, et qu'il était donc temps de faire des sacrifices, comme en contexte de guerre ! Travaillons plus longtemps, augmentons la productivité, limitons les salaires et les droits sociaux parmi lesquels, par exemple, celui de faire grève pour éviter l'indiscipline dans les rangs, etc. Face à la crise qu'une financiarisation de nos économies, une libéralisation incontrôlée des échanges et une course effrénée au profit ont largement rendu possible, et alors qu'un changement de paradigme était justement nécessaire, le réflexe de nos gouvernements est malheureusement de se lancer tête baissée dans la bataille. Trop compliqué de repenser un nouveau modèle : cela reviendrait à se remettre en cause ainsi que toute la foi dans le système construit depuis les années 1980, voire depuis 1944. Les événements de ces dernières années – la crise sociale rampante, la crise écologique qui s'accélère violemment, les crises financière et économique qui nous ont explosé au nez comme un paquet-cadeau du Schtroumpf Farceur – mettent pourtant en exergue la nécessité pour nous-mêmes de changer notre façon de voir les choses, nos comportements et nos réflexes. Cette leçon est déjà parfois tirée au niveau local et individuel, où des prises de conscience et la nécessité de faire face aux difficultés du quotidien poussent des hommes et des femmes à inventer de vraies alternatives au modèle dominant mais très déséquilibré dans lequel nous vivons dans notre grande majorité. L'individu et le local constituent des échelons d'autant plus incontournables dans une société où les actions de solidarité et de protection de l'environnement sont de plus en plus abordées sous le prisme de la responsabilité individuelle. Ou quand le génie humain, y compris le génie français, partent à la recherche de modèles alternatifs !

Changer nos réflexes de consommation

La hausse du coût de la vie impose à beaucoup de citoyens de s'interroger sur les moyens de dépenser moins. À cela s'ajoute une prise de conscience grandissante de la nécessité de préserver notre environnement, du caractère fini de nos ressources et de l'impact de nos modes de production et de consommation sur notre société et sur les hommes (répercussion sur la santé, droit des travailleurs...). Cette combinaison de facteurs rend propice le développement des écogestes et la chasse aux gaspillages au quotidien. Tous les domaines de la vie sont potentiellement concernés : le niveau de consommation d'eau et d'énergie, la façon de gérer nos déchets, le choix de nos modes de déplacement, les achats de produits alimentaires ou de vêtements et bien d'autres. Un simple clic sur Internet montre la multiplicité des démarches et des conseils et partages gratuits de connaissances en la matière : « bricolez vert », « réduisez vos déchets », « achetez d'occasion », etc.

L'économie écologique : remède aux maux de la crise

Loin d'un « moralisme vert », il s'agit là d'adopter des comportements et des habitudes de consommation dans une logique de sobriété. Une sobriété à la fois économique et écologique : ou comment se servir du bon sens au quotidien pour réduire la quantité de ressources consommées, et ainsi réduire ses dépenses. Ne serait-ce qu'en tant que consommateurs, les enjeux du développement durable constituent une clé étonnante de réduction de nos dépenses. À titre d'exemple, les initiatives visant à éviter les gaspillages alimentaires répondent à des préoccupations financières pour chaque citoyen comme à des enjeux sociaux et environnementaux importants. Une étude menée en 2007 par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME) indiquait que chaque ménage français jette annuellement vingt kilos de nourriture, dont sept non consommés et encore emballés. La marge d'amélioration n'est donc pas anecdotique.

Chez soi, nombreux sont les réflexes qui permettent d'éviter de jeter, tels que la récupération des restes en cuisine, la congélation systématique des aliments qui peuvent se garder, l'utilisation en priorité des aliments dont la date de péremption approche ou est dépassée de peu... Au marché ensuite, lors de ses achats : ne pas faire ses courses le ventre vide ou encore porter une attention particulière aux dates limites de consommation. De même, éviter au maximum les produits jetables et privilégier les pots et emballages contenant davantage de produits peuvent tout autant permettre d'impacter positivement sur le budget alimentaire d'un ménage, en réduisant le rapport prix/poids, que d'économiser la quantité d'emballages utilisée, source de déchets.

Privilégier la récupération

On peut également relever les réflexes et les activités de récupération qui font florès. Vingt millions de tonnes de déchets sont produits chaque année en France, ce qui offre une marge de manœuvre considérable pour les démarches de récupération, revente et réutilisation. Ainsi, parmi les initiatives (privées) locales originales, on peut citer les recycleries et ressourceries qui sont des exemples réussis de structures créées dans le but de réduire ces résidus en collectant les objets susceptibles d'être réutilisés. Au premier trimestre 2013, ces structures (associations, régies, etc.), regroupées depuis 2000 au sein du Réseau des Ressourceries, étaient au nombre de 95 sur toute la France et employaient au total des centaines de personnes. Elles ont quatre activités complémentaires, à savoir : (i) la collecte séparative des déchets ; (ii) le tri, le contrôle, le nettoyage et la réparation de ces objets afin de leur rendre leur valeur ; (iii) la revente de ces objets à faible prix aux personnes qui en ont besoin ; (iv) l'éducation à l'environnement. Inspirée des expériences des Ateliers de la Bergerette à Beauvais, dans l'Oise, et des ressourceries québécoises avec qui elles coopèrent fortement, leur action s'inscrit au cœur de la problématique du développement durable et de l'économie solidaire en intervenant à la fois dans le domaine économique, environnemental et social avec le souci de créer des emplois pérennes et de favoriser l'accès aux emplois à des personnes en difficulté, peu ou pas qualifiées et souvent via un contrat d'insertion.

Les nouvelles technologies de l'information sont souvent associées à un certain modèle consumériste, notamment parce qu'elles facilitent la consommation et la diffusion de la publicité. Également parce qu'elles permettent un renouvellement rapide des équipements, engendrant une accumulation de déchets high-tech, alors qu'on aurait pu s'attendre, à l'inverse, à ce que la « nouvelle économie » numérique, avec ses ordinateurs, ses gadgets électroniques, nous affranchisse du papier et des déchets. Toutefois, ces nouvelles technologies, en tête desquelles Internet, portent aussi en elles un vaste champ d'opportunités pour le monde de la récupération. Tendent en effet à s'y développer des plate-formes de vente en ligne qui permettent de donner une seconde vie à des objets d'occasion : www.paruvendu.fr/, www.topannonces.fr/, www.linternaute.com/, etc. La plus connue étant en France www.leboncoin.fr/. Évitant ainsi à certains consommateurs d'avoir à acheter du neuf lorsqu'ils n'en ont pas l'utilité et/ou les moyens. Une sorte de vide-grenier moderne.

L'écologie au service de l'autonomie

Ces modes de consommation alternatifs poussent à une recherche de plus grande autonomie au niveau individuel ou de chaque foyer. Le phénomène est notable avec le retour en grâce de la pratique du jardinage, y compris en ville ; le développement de modes de construction alternatifs qui offrent, à l'arrivée, des logements partiellement autonomes en électricité et en chauffage ; ou encore la récupération de l'eau de pluie pour les sanitaires ou d'une partie des eaux usées pour l'arrosage. Cette tendance à une plus grande autonomie n'est pas limitée aux habitations individuelles. En habitats collectifs, on observe une diffusion de la pratique du lombricompostage, des mini potagers sur les balcons ou des jardins partagés – des initiatives évidemment difficiles à quantifier car rarement déclarées.

De façon plus large, le recours aux Associations pour le maintien de l'agriculture paysanne (AMAP) pour se fournir localement en produits alimentaires participe à une certaine autonomisation des territoires au niveau alimentaire. Même si le phénomène reste encore marginal, les AMAP seraient aujourd'hui entre 1.000 et 1.200 en France, soit 50.000 familles et près de 200.000 consommateurs, pour un chiffre d'affaires dépassant les 36 millions d'euros (selon le Mouvement Inter-régional des AMAP). Dans une province comme l'Île-de-France, la demande serait même trop importante pour une offre qui se heurte à des difficultés spécifiques (forte spéculation foncière, disparition des maraîchers et difficultés à susciter ou accompagner des vocations, etc.).

Des voies parallèles au système économique dominant

La crise n'a pas eu pour effet de modifier les bases fondamentales du modèle économique dominant. Toutefois, sous des formes différentes, les systèmes alternatifs construits en marge du système monétaire et d'échange classique prolifèrent. « Quand on ne peut pas changer le monde, il faut changer le décor », déclarait en 2000 l'écrivain français Daniel Pennac. Le Système d'Échange Local (SEL), né au Canada dès les années 1980, constitue une tentative originale et audacieuse de se réapproprier l'économie à l'échelon local. Le SEL est une structure associative classée généralement dans l'économie sociale et solidaire mais s'appuyant dans une large mesure sur les même bases que l'économie dite de marché. Dans une vingtaine de villes françaises, à l'instar de Villeneuve-sur-Lot, dans le Lot-et-Garonne, de telles initiatives ont vu le jour avec la création d'un système permettant aux adhérents de pratiquer des échanges multilatéraux de biens, de services et de savoirs valorisés en une monnaie locale fictive et autonome, sans avoir recours à la monnaie gouvernementale.

Au-delà de la recherche de nouveaux flux monétaires et de la relocalisation de l'économie, un tel système permet de retisser du lien social, de limiter les transports et de soutenir des projets locaux éthiques tels que la réinsertion à Abbeville, dans la Somme, des publics marginalisés, allocataires de minima sociaux. C'est là un retour à l'échange sans spéculation, une promotion des circuits courts et une éthique différente.

Toujours de façon parallèle au système économique dominant mais d'origine bien plus ancienne, le troc n'a jamais complètement disparu avec l'avènement de la monnaie, et la période actuelle de crise et de hausse du coût de la vie suscite même un regain d'intérêt des consommateurs. Les sites fleurissent sur la toile et les utilisateurs sont plus nombreux chaque jour. Ils y trouvent des avantages sociaux, avec l'occasion de tisser du lien entre les hommes sans le prisme financier ; économiques puisque pas un centime n'est déboursé et que sont évitées les taxes et formalités administratives ; environnementaux car un objet troqué, c'est potentiellement un déchet en moins. Les solutions alternatives peuvent se trouver, au final, dans des combinaisons pratiques de modèles passés (ou anciens) et de recours aux hautes technologies d'avenir.

Quand l'échelon politique s'en mêle : l'exemple des politiques de transports en ville

Le désir de revivification du lien social conduit à une certaine relocalisation des échanges, compatible avec la prise de conscience écologique et le souci de pérenniser nos niveaux de vie et de confort. La diversification des canaux de consommation, du niveau international au niveau local (voire domestique), en passant par un niveau virtuel mais toutefois bien réel, est sans doute une tendance à observer, nourrie par l'imagination (individuelle et collective) et les opportunités existantes. En espérant que, progressivement, des initiatives et prises de conscience individuelles et locales ne découlent des changements structurels plus massifs à l'échelle de la société, portés par les collectivités et les gouvernements.

Dans le cas des transports, on observe déjà des démarches politiques intéressantes, depuis une dizaine d'années environ. Elles répondent à une réelle demande des citoyens vivant en zone urbaine dense : celle de se déplacer à coût raisonnable dans la ville tout en travaillant à la lutte contre toutes les formes de pollution atmosphériques. Alors que les individus eux-mêmes s'organisent dans ce sens (usage du vélo en ville, covoiturage organisé sur Internet), nombreuses sont les municipalités françaises qui se sont lancées dans les transports dits « propres » : les tramways, les bus électriques, les métros... et de façon plus originale, les systèmes de vélos en libre-service, qui constituent, lorsqu'ils existent, le moyen à la fois le plus économe et le moins polluant de locomotion. Sans compter l'impact en termes de santé, puisqu'il invite à faire de l'exercice. Selon une étude Atout France, l'agence de développement touristique en France, l'usage du vélo trente minutes par jour permettrait de prévenir certaines maladies et de réduire ainsi les coûts de la santé. Un calcul de la fédération des cyclistes européens prévoit une réduction de 15% des émissions de CO2 dans les transports si chaque Européen prenait le guidon autant que les Danois, soit 2,6 km par jour. En France, la culture du vélo est encore faible en raison de la force du lobby automobile. À titre d'exemple, chaque Français parcourt en moyenne 87 km par an à vélo, contre 800 à 1.000 km parcourus pour les Néerlandais. Une différence à mettre aussi en corrélation avec l'aménagement des voies. Aux Pays-Bas, les autorités ont été jusqu'à aménager des autoroutes à vélos. En France, Strasbourg, où 35% des voies sont aménagées, est la ville qui connaît la pratique la plus régulière du vélo, avec 9% des déplacements concernés. Suivent ensuite Bordeaux et Lyon, où l'utilisation du vélo représente 6% des déplacements, puis Paris avec 5%.

La marge de manœuvre est donc large. Et de même que le système de voitures électriques en libre-service lancé plus récemment à Paris (les Autolib'), celui des vélos s'avère être un succès prometteur. La preuve que quand les pouvoirs publics s'en mêlent, les choses avancent. Encore faut-il que l'échelon politique soit à l'écoute des attentes et des initiatives originales développées à l'échelle individuelle et locale. Passage incontournable pour permettre une évolution progressive de notre mode de développement (puisqu'un changement brutal n'arrivera sans doute pas) dans une optique plus économe et plus responsable... de quoi en ressortir, à long terme, un gâteau aux cerises ?

Tag(s) : #Société

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