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Par Jorge Brites.

Son pouls vient de s’arrêter, ses paupières se sont closes, définitivement. Sa respiration vient de se couper et ne reprendra plus, après dix mois de combat. Dix mois de soins intensifs qu’a dû endurer la petite Lama, décédée à l’âge de cinq ans à la suite de violents sévices physiques et sexuels infligés par son propre père. Cette tragédie s’est produite en Arabie Saoudite, le 22 octobre dernier. Son père n’est autre que Fayhan al Ghamdi, un célèbre prédicateur de la télévision nationale. Violée, torturée et brûlée, l’enfant présentait à son admission à l’hôpital des traumatismes comportant des blessures par câbles électriques, des coups, un dos brisé, des viols particulièrement cruels et un rectum brûlé. La petite Lama était sous la garde de son père depuis le divorce de ses parents, et sa mère, égyptienne, ne pouvait la contacter qu’à de rares occasions par téléphone.

Un tel crime devrait naturellement susciter l’indignation la plus vive et un désir brutal que justice soit rendue. Pourtant, son bourreau et géniteur a été libéré en février dernier, après seulement 4 mois de prison, et absout d’une simple amende de 200.000 rials, soit environ 40.000 euros… Un crime peu cher payé, au final, malgré son caractère purement atroce et gratuit, et quelques vives réactions en Arabie Saoudite, notamment du collectif Women2drive, un groupe de militantes qui dénoncent la condition misérable des femmes dans le pays. Malgré également une vague de protestation mondiale sur les réseaux sociaux. Une pétition est notamment apparue sur le site de la Maison Blanche, demandant de rompre toute relation avec l’Arabie Saoudite. Une revendication légitime devant une telle tolérance face à la barbarie, mais évidemment restée sans suite, pour des raisons politiques et économiques évidentes : l’Arabie Saoudite constitue un allié de l’Occident dans la région et détient les premières réserves mondiales de pétrole.

Boycotter le régime saoudien : une option cohérente avec nos valeurs

Ce « fait divers » met en exergue une situation alarmante pour les droits des femmes et des enfants dans ce grand pays du Golfe Persique, et qui justifierait largement des sanctions ou des actions de boycott à l’égard du régime saoudien. Certes, le cas de Lama relèverait presque plus du facteur psychiatrique que de facteurs culturels, au vu des sévices infligés. De même quand on sait que son père, favorable au port du voile intégral pour les nourrissons dès la naissance, avait fait certifier auparavant la virginité de son enfant par examen médical – une action qui relève de la plus pure bêtise. En revanche, l’issue donnée à cette affaire par la Justice saoudienne soulève bien de nombreuses questions d’ordre politique et moral, car elle nous renvoie directement à la conception de la société et des rapports hommes-femmes imposée par la doctrine wahhabite. Ainsi, l’Arabie Saoudite punit le viol et le meurtre par la peine capitale, mais un homme ne peut être condamné à mort pour le meurtre de son propre enfant ou de son épouse. Il paie seulement « le prix du sang » ; à savoir, selon la blogueuse Blue Abaya (médecin finlandaise vivant à Ryad), 300.000 rials si la victime est un musulman et 150.000 rials si c’est une musulmane. Il tombe jusqu’à 3.333 rials si la victime est une femme d’une autre religion. Une différence de traitement qui laisse à penser que, selon certains, violer et tuer sa propre femme ou ses propres enfants constituerait un crime moins sujet à condamnation que d’autres. Ceux-ci constituant, d’une certaine façon, la propriété du chef de famille.

C’est bien connu, bien que pas assez dit dans les sphères du pouvoir : la société saoudienne n’est pas un modèle de promotion des droits de la femme ni d’égalité entre les genres. L’Histoire des sociétés humaines est certes marquée par d’innombrables exemples de traitements discriminatoires à l’égard de catégories d’individus pour ce qu’ils étaient : Noirs, Juifs, Tsiganes, homosexuels, athées, minorités confessionnelles, etc. Qu’il s’agisse de la couleur de la peau, de la religion, de l’orientation sexuelle, de l’appartenance à tel ou tel groupe par la naissance, l’altérité a trop souvent conduit aux pires réflexes de défiance et de mépris chez les individus. Mais un régime tel que l’apartheid en Afrique du Sud, qui organisa durant des décennies le développement séparé des « races », a suscité assez d’indignations pour amener de nombreux pays, à partir des années 1970, à adopter des sanctions politiques et économiques et à marginaliser Pretoria sur la scène internationale. Une réaction tardive au regard de ce que représentait l’essence idéologique du système sud-africain dans l’histoire du XXème siècle, mais rendue possible grâce à l’indignation devant le traitement raciste des communautés noires par la minorité blanche au pouvoir. Ceci étant, la communauté internationale envoyait un message clair : l’apartheid constitue un régime raciste qui va à l’encontre de l’égalité entre les êtres humains. Le traitement différencié et l’inégalité des droits frappant les Noirs, pour le seul fait d’être Noirs, ne sont pas acceptables et ne seront jamais plus acceptés.

La condition des femmes en Arabie Saoudite : pas de sujet qui fâche entre amis !

La société saoudienne : régime d’apartheid sexuel

De même que le Noir représentait l’altérité dans un système fondé par les Blancs pour leur bien-être, la femme représente l’altérité dans une société profondément paternaliste et traditionnelle, dans un système conçu par des hommes pour leur bien-être. Or, comment expliquer que le traitement très déséquilibré, voire inhumain parfois, réservé aux femmes dans la société saoudienne soit, de son côté, aussi bien toléré et ignoré par les diplomates et les opinions ? Pourquoi un régime qui organise, dans la loi, le développement séparé et inégal des hommes et des femmes, traitant ces dernières comme des sous-êtres ou des citoyennes de second rang, est-il sujet à l’indifférence des chancelleries occidentales, quand la même indifférence ou tolérance ne s’appliquait pas au régime d’apartheid (du moins dans sa dernière décennie), qui faisait des Noirs des sous-citoyens ? Trois axes de réponses peuvent être d’emblée identifiés pour répondre à cette interrogation, et sans doute sont-ils tous exacts : il est en effet probable que l’explication réside dans la conjonction malsaine de nos intérêts économiques (fortement dépendants de nos fournisseurs arabes en pétrole), d’un certain relativisme culturel et d’une hiérarchie inconsciente des discriminations (selon leur niveau de gravité) dans notre échelle de valeurs.

Pourtant, la seule bonne question qu’il convient de poser est la suivante : l’organisation de la société saoudienne est-elle caractérisée par le développement inégal et séparé de catégories d’individus, à savoir les hommes et les femmes, pour le simple fait d’être nés hommes et nées femmes ? Des éléments de réponse nous ont déjà été donnés plus haut quant au traitement des crimes par la Justice saoudienne : un traitement effectivement inégal et injuste à l’égard des femmes. De nombreux autres exemples de restrictions quotidiennes à leur encontre sont plus connus et vont dans le même sens : officiellement, les Saoudiennes sont interdites de sortir du territoire sans l’autorisation d’un tuteur, et sans être accompagnées d’un proche ou sans porter un bracelet électronique. Idem pour subir une opération chirurgicale sans autorisation d’un homme de la famille : interdit ! La polygynie est légalisée et largement pratiquée ; l’excision également (le quart des Saoudiennes seraient concernées, notamment le long de la Mer Rouge et de la frontière avec le Yémen). Les femmes doivent sortir couvertes pour ne pas atteindre à la pudeur et sont séparées des hommes dans les lieux de travail, dans les écoles, et depuis peu dans les grands magasins, où des cloisons d’au moins 160 centimètres de haut doivent être érigées pour empêcher les deux sexes de se côtoyer – une décision annoncée en janvier dernier. En 2011, l’interdiction pour les femmes de conduire a été médiatisée, suite à la diffusion sur Internet de vidéos de femmes saoudiennes, se filmant au volant par protestation.

L’Arabie Saoudite, alliée des États-Unis et rivale de l’Iran dans le Golfe persique, bénéficie incontestablement d’une place centrale dans l’échiquier politique moyen-oriental, une place agrémentée de son rôle croissant dans certaines crises régionales (Bahreïn, Yémen, Syrie) et de son poids déterminant dans l’approvisionnement en pétrole et en gaz des économies développées et émergentes. Cette position clé explique très probablement pour beaucoup l’absence de réactions diplomatiques et de sanctions commerciales devant le conservatisme wahhabite à l’égard des femmes (et d’autres catégories, en tête desquelles les homosexuels, les non musulmans et les travailleurs étrangers). Cette explication trouve en tout cas son illustration dans la répression en 2011 et en 2012, par le régime wahhabite et ses alliés, des mouvements de protestation dans la province de Qatif, à l’est du pays, et au Bahreïn. Quand au même moment, en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen ou encore en Syrie, les régimes opprimant les mouvements issus du Printemps arabe étaient clairement dénoncés, voire faisaient l’objet de sanctions, Ryad écrasait des manifestations pacifiques dans la quasi-indifférence de nos médias et de nos dirigeants. Conclusion : les violations des droits humains fondamentaux par les monarchies du Golfe ne valent pas la peine de se fâcher avec elles. Une conclusion extrêmement inquiétante en vérité, car elle pose la question : et si l’Afrique du Sud avait eu sur son sol de telles réserves de pétrole ou de gaz, le régime d’apartheid aurait-il fait l’objet de sanctions et de condamnations internationales ? Bien malin qui pourra l’affirmer avec certitude.

La hiérarchie des discriminations dans notre échelle de valeurs : pas de quoi se choquer !

Comme évoqué plus haut, le traitement différencié de régimes comme l’apartheid et celui du royaume saoudien, trouve également sa source dans une hiérarchie des discriminations par nos sociétés. Une hiérarchisation sans doute partiellement inconsciente, mais bien réelle, et qui traduit encore aujourd’hui une vision de la société très largement partagée, dans laquelle l’homme et la femme sont des êtres complémentaires par nature avant d’être égaux en droits. Une vision dangereuse, car elle justifie le cantonnement des hommes et des femmes dans des sphères spécifiques et des domaines séparés. Dangereuse également parce qu’elle signifie que deux hommes ensemble ou deux femmes ensemble ne peuvent être complémentaires, et conduit donc naturellement à condamner toute forme de rapports homosexuels. L'Arabie Saoudite est d'ailleurs l'un des sept pays au monde où l'homosexualité est encore passible de la peine de mort (avec l'Iran, le Yémen, la Mauritanie, la Somalie, le Nigeria et le Soudan). Fervents partisans de cette vision « complémentariste » des hommes et des femmes, les députés russes ont adopté en janvier dernier à la Douma, presqu’à l’unanimité, une proposition de loi contre la « propagande homosexuelle », succédant de quelques mois le parlement ukrainien en la matière. Elle prévoit des amendes allant jusqu’à 125 euros pour une personne physique et jusqu’à 12.500 euros pour des entreprises ou des écoles. On constate que les condamnations de ce vote par les pays européens sont restées extrêmement timides, voire inexistantes. Pourtant, si une loi similaire avait concerné la « propagande juive » ou la « propagande noire », il est évident que les réactions auraient été vives (en Russie comme ailleurs), et ce malgré le poids de la Russie dans notre approvisionnement en gaz naturel. Mais s’agissant de la cause homosexuelle, pas un mot. L’homophobie reste un mal tolérable dans l’imaginaire collectif ; on comprend que les virils descendants des cosaques ne veuillent pas être pris pour des tarlouzes… Précisons que cette loi s’inscrit dans un contexte de recrudescence des discours et des actes violemment homophobes en Russie : plusieurs affrontements ont déjà eu lieu ces derniers mois entre militants orthodoxes et défenseurs de la cause homosexuelle venus s’embrasser devant la Douma en signe de protestation ; la mairie de Moscou est récemment allée jusqu’à se prononcer pour l’interdiction du célèbre « baiser russe », sous prétexte que celui-ci inciterait à l’homosexualité…

Cette hiérarchie des discriminations (raciales, sexuelles, confessionnelles, etc.) s’explique facilement : en raison du choc moral qu’ont constitué, au cours du siècle dernier, des évènements aussi dramatiques que la colonisation en Afrique et en Asie, la Shoah en Europe ou encore la ségrégation aux États-Unis, les diverses formes de racisme se sont naturellement et progressivement placées en tête des courants de pensée suscitant notre indignation. On trouve donc, au-dessus des discriminations sexuelles dans notre échelle de l’immoralité et de l’inacceptable, les discriminations raciales. Cette hiérarchisation est palpable lorsqu’on prend le temps de se pencher sur le traitement qui en est fait en Occident au jour-le-jour. En France par exemple, les injures à caractère sexuel dans l’espace public sont passibles de 22.500 euros d’amende et de six mois de prison. Cela concerne tant les injures à caractère sexiste que celles portant sur l’orientation sexuelle. En théorie du moins. Dans les faits, elles ne sont jamais sanctionnées… à la différence d’autres types d’insultes. Celles à caractère raciste sont poursuivies, y compris lorsqu’il n’y a pas de plainte des victimes. Elles sont poursuivies d’office par le Ministère de l’Intérieur, en charge des libertés publiques et des affaires juridiques, parce qu’on considère qu’elles constituent un trouble à l’ordre public. Comprendre : au contraire des discriminations raciales, celles basées sur le genre ou sur l’orientation sexuelle ne constituent pas un trouble à l'ordre public. Elles sont pourtant une réalité largement partagée et peuvent constituer de vrais obstacles à la tranquillité, au bonheur et à l’épanouissement individuel et collectif. Le documentaire controversé de l’étudiante belge Sofie Peeters, intitulé « Femme de rue » et diffusé à l’automne dernier, illustre de façon flagrante la violence et le caractère pesant que peut prendre le harcèlement sexuel au jour le jour dans l’espace public – y compris dans une ville comme Bruxelles. Des capitales occidentales au cœur de l’Orient, les femmes sont bien victimes de systèmes patriarcaux et de préjugés qui prennent le pouvoir sur leur vie.

Récemment, le débat puis le vote de la loi dite du « Mariage pour tous » ont révélé de façon cynique ce deux poids, deux mesures, lorsqu’a été invoqué par ses opposants le droit à une objection de conscience des maires, qui devait permettre à ces derniers, s’ils sont en désaccord avec la réforme du mariage, de ne pas les célébrer eux-mêmes lorsqu’ils concernent des couples homosexuels. Le Président de la République François Hollande lui-même est d’abord allé dans ce sens, avant de corriger le tir et de déclarer que la loi s’appliquerait partout et dans toutes les communes. Les choses sont clarifiées, mais cette demande, qui a fait l’objet d’une pétition lancée à l’automne 2012 par des maires de l’opposition, n’a au final pas choqué grand monde. Un maire, Jean-Claude Massiou, a même déclaré le mois dernier que ni lui ni ses adjoints n’appliqueraient la loi dans leur commune de six cents habitants, Abjat-sur-Bandiat (Dordogne), et ce quels que soient les risques encourus. La liberté de conscience apparaît là comme un instrument de protestation. En somme, je suis maire, premier représentant de la République dans ma commune, mais une loi de cette même république n’étant pas à mon goût et ne correspondant pas à mes valeurs, je m’accorde le droit de ne pas l’appliquer. Pour ceux-là, la démission de leur poste de maire aurait pourtant constitué l’acte de protestation le plus cohérent. En mai 1981, suite à l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République, Philippe de Villiers, alors sous-préfet de Vendôme (Loir-et-Cher), demanda une mise en disponibilité pour ne pas servir un pouvoir de gauche avec lequel il se disait en profond désaccord. Loin de représenter un modèle de finesse intellectuelle, cette personnalité aujourd’hui disparue de la vie politique a au moins eu le souci de la cohérence avec ses idées, en protestant contre un pouvoir en place sans remettre en question l’État de droit. On en attendait autant de Jean-François Copé et de ses camarades signataires de la pétition, mais il faut croire que c’était encore au-dessus de leurs forces : satisfaire leur électorat, certes, mais démissionner représenterait une gageure politique et financière déjà trop pénible.

Enfin, chacun peut parfaitement imaginer le tollé qu’aurait provoqué une demande d’« objection de conscience » sur d’autres sujets sensibles, telle que la célébration de mariages mixtes entre Noirs et Blancs. On retrouve encore une fois des réactions contrastées devant différentes atteintes au principe d’égalité. Il n’est évidemment pas question ici de dénoncer des réactions disproportionnées face aux discriminations raciales, mais simplement de constater qu’il reste encore un chemin long et parsemé d’embûches pour qu’à l’avenir, les discriminations sexuelles – qu’elles concernent les femmes ou les homosexuels – ne soient considérées comme des atteintes aussi graves aux libertés et à l’égalité. En 2006, poussée dans ce sens par une constitution postapartheid fondamentalement soucieuse de mettre fin à toutes formes d’inégalités entre ses citoyens, l’Afrique du Sud a légalisé le droit pour les couples homosexuels à se marier et à adopter des enfants… ce qui induit bien que l’interdiction du mariage et de l’adoption pour les couples de même sexe y constituait une atteinte à l’égalité des droits.

Le relativisme culturel, ça nous arrange !

Face à la possibilité de sanctions et de condamnations des régimes monarchiques du Golfe, d’aucuns pourront avancer la complexité des sociétés qu’ils représentent comme facteur de difficultés pour toute réforme brutale du statut de la femme. Cœur du monde islamique, cette région voit depuis longtemps ses populations maintenues à l’abri des influences occidentales (à l’exception du développement technologique que la manne pétrolière permet de se payer… pourquoi se priver des bonnes choses ?). Le clergé musulman, dépositaire de l’ordre traditionnel établi et de la morale, y joue un rôle absolument prépondérant, et représente – tout comme l’Église en Europe depuis le XIXème siècle – le principal facteur de blocage à toute progression de l’égalité entre hommes et femmes. Les guerres menées par les puissances occidentales dans le monde musulman au cours des vingt dernières années ont par ailleurs renforcé l’idée, dans la « rue arabe », d’un Occident soucieux d’imposer son modèle de société. Dans un tel contexte, toute ingérence étrangère dans les rapports traditionnels entre hommes et femmes, que constitueraient des sanctions économiques ou un boycott du régime saoudien, s’avèreraient contre-productifs.

Ce raisonnement n’est pas vide de sens mais il cache une double hypocrisie : il suppose tout d’abord une forme de déterminisme culturel dans les pays de la Péninsule arabique. La liberté pour les femmes, ce n’est pas pour eux. Du moins pas tout de suite. Par la même occasion, la séparation des sexes, la lapidation de femmes adultères ou la pratique de l’excision seraient tolérables, à défaut d’être normales, dès lors qu’elles ont lieu à Médine ou à Djedda, et non à Paris.

Or, ce déterminisme culturel, nous nous arrangeons ensuite pour l’appliquer de façon appropriée, selon nos intérêts politiques et économiques du moment. Nous admettons volontiers que les guerres en Afghanistan, en Irak ou encore en Libye ont attisé les tensions avec l’Occident, mais nous n’assumons pas le caractère stratégique de ces interventions pour nos pays ; l’argument officiel est qu’il fallait libérer les Afghans des Talibans, les Irakiens de Saddam Hussein, etc. Nos alliés dictateurs, en revanche, peuvent rester en place… L’illusion ne prend pas, et c’est précisément parce que nos actions sont cohérentes avec nos intérêts stratégiques, et non avec nos valeurs, que nous ne pouvons être pris au sérieux par cette même « rue arabe ». Nos principes s’en trouvent naturellement décrédibilisés. Cessons plutôt de faire la guerre et de chercher du pétrole dans la terre des autres ; et si nous estimons que certaines valeurs, telles que l’égalité des droits, le respect de la dignité humaine ou encore la liberté d’opinion, doivent être considérées comme universelles, alors appliquons-les universellement, y compris dans nos relations diplomatiques. Si accueillir le chef d’État sud-africain au cours des années 1980, ou le dictateur nord-coréen aujourd’hui, n’est pas chose envisageable, elle ne doit l’être pour aucune forme de régime inégalitaire ou totalitaire. D’autant que les partisans des droits des femmes existent et militent déjà dans le monde arabe, et que la signature de contrats économiques et commerciaux avec un régime comme celui de Ryad, loin de leur venir en aide, renforce la position et les intérêts de la dynastie et des élites au pouvoir.

L’évolution de la société saoudienne : un long, très long fleuve tranquille ?

Ce raisonnement déterministe met par ailleurs de côté une réalité : ces sociétés ne se résument pas à leur(s) religion(s) – et heureusement ! Tout comme en Europe depuis deux siècles, la remise en cause des schémas patriarcaux dominants nécessitera, au Moyen-Orient, de bousculer l’ordre traditionnel. Pour cela, une réinterprétation des textes (en tête desquels le Coran) voire une remise en cause radicale de la doctrine et des pratiques religieuses pourraient constituer des passages obligés. Un tel processus peut s’avérer long et violent, mais certains paramètres, qui semblent aujourd’hui anodins, pourraient lentement modifier la donne sur le long terme. Notamment parce que la sociologie saoudienne change progressivement de visage : l’indice de fécondité décroît depuis les années 1980, et on compte aujourd’hui en moyenne moins de 2,3 enfants par femme saoudienne (contre 7,3 enfants il y a 40 ans !). La population, qui ne compte que 3% de personnes âgées de plus de 65 ans, devrait connaître, à court et moyen terme, un vieillissement rapide – d’autant que l’espérance de vie moyenne dépasse désormais les 74 ans. En attendant, 100.000 jeunes entrent chaque année sur un marché du travail incapable de donner des emplois à tout le monde. Les étrangers représentent déjà le tiers des 26,5 millions d’habitants du royaume, et leur nombre augmentant en moyenne de 4% chaque année, leurs conditions de vie et de travail souvent difficiles pourraient, à l’avenir, donner lieu à des revendications et donc poser problème. À noter que plus de la moitié de la population active est étrangère. Tous ces paramètres pourraient faire l’objet de sérieuses tensions sociales, au détriment du pouvoir en place et de l’ordre établi.

L’accès grandissant aux médias (en tête desquels Internet) et à l’éducation, ainsi qu’une urbanisation avancée (plus de 80% de la population) sont autant de facteurs qui jouent également, à terme, en faveur d’une évolution positive du statut de la femme.

Autre évolution sociologique intéressante à relever : la multiplication des familles décomposées due à un nombre considérable de divorces. On compterait ainsi en Arabie Saoudite près d’un divorce toutes les 20 minutes. En 2011, il y aurait eu quelques 34.622 séparations pour 162.880 mariages, dont 86% par répudiation de la femme, 4,2% sur demande de l'épouse et le reste par annulation pour d'autres motifs. Toutefois, des sociologues saoudiens évoquent souvent un taux de divorce beaucoup plus élevé encore, atteignant 40% voire 50%. En 2012, un cas de répudiation par SMS a même défrayé la chronique, d’autant qu’il a été reconnu « islamiquement correct » par la Justice.

Et l’Arabie Saoudite n’est pas un cas isolé parmi les pétromonarchies du Golfe : selon une étude dont les résultats ont été publiés le 4 mars 2013 par le Times of Oman, le taux de divorces (officiel) serait de 24% au Bahreïn, de 26% aux Émirats Arabes unis, et atteint la cote d’alerte au Qatar avec 35%. En clair : les pays du Golfe affichent en la matière des taux parmi les plus élevés au monde. En février 2013, le cheikh Saeed Al Qah’tani a même publiquement regretté que le taux de divorce ait dépassé les 50% dans certaines région saoudiennes. Des chiffres alarmants qui ont incité les autorités à rendre obligatoires des stages matrimoniaux destinés à sensibiliser les couples avant le mariage. En attendant, les statistiques indiquent qu’il y a 1,5 millions de « vieilles filles » en Arabie Saoudite, et que ce chiffre pourrait dépasser les 4 millions en 2014. Les effets de cette situation peuvent, à terme, être importants, car des femmes élevant seules leurs enfants exprimeront sans doute davantage le désir de travailler pour subvenir à leurs besoins et à ceux de la famille. Sans compter que le poids démographique grandissant de ces femmes dans la société saoudienne pourrait remettre en cause un certain nombre de conventions sociales, le divorce étant permis par l’islam mais n’en constituant pas moins, selon l’enseignement du Sceau des Prophètes, « l’acte licite le plus détesté de Dieu ».

Des changements récents qui accompagnent ces évolutions sociologiques

Ces évolutions sociologiques changent lentement les paradigmes en place dans le pays, et s’accompagnent de changements laborieux mais bien réels : force est de constater que la société saoudienne n’est pas aussi statique qu'on l’imagine bien souvent, remettant en cause les thèses relativistes ou déterministes. On constate l’émergence depuis plusieurs années de revendications féministes, à travers des groupes comme celui des Women2drive apparu en 2011, ainsi qu’une contestation politique et sociale menée en mars 2011 puis juillet 2012 par la communauté chiite de la province de Qatif, en solidarité avec les manifestations au Bahreïn, et demandant la fin des discriminations confessionnelles. La concomitance de ces mouvements, mêmes marginaux et totalement déconnectés les uns des autres, peut créer une dynamique contestataire intéressante et propice au développement d’une opposition constructive à la monarchie absolue. D’autant que sont organisées, depuis 2005, des élections municipales au suffrage universel masculin (à l’exception des militaires). Seule la moitié des conseillers municipaux sont élus, l’autre moitié restant nommée par le gouvernement, mais il reste que ce scrutin a été le premier à avoir lieu dans tout le royaume et a donc créé de nouvelles attentes. Toute liberté en appelle d’autres, ce qui ouvre des perspectives positives à long terme. Dans les petites monarchies voisines de la Péninsule arabique (Qatar, Bahreïn), les élections municipales ont précédé de peu l’élection d’un parlement. Rien d’étonnant par conséquent à ce que nombre de Saoudiens s’attendent dans leur pays à une telle évolution concernant l’élection des membres du Majlis ach Choura (dit conseil de la Choura), une assemblée consultative instituée en 1993 et dont les membres sont désignés par les autorités. Un pas que celles-ci ne semblent pas encore prêtes à franchir. De plus, dans un pays où les associations, peu nombreuses, sont sous l’étroite surveillance du gouvernement qui les autorise ou les interdit de façon arbitraire, l’idée même de partis politiques est anathème.

À l’égard des femmes, de maigres progrès politiques sont par ailleurs venus d’en haut, au cours des dernières années : le 26 septembre 2011 notamment, le roi Abdallah annonçait l’octroi aux femmes du droit de vote et de se présenter aux élections municipales – seul scrutin existant dans le pays. Cette décision ne s’appliquait pas aux élections de 2011, mais prendra effet en 2015, les assemblées communales étant élues pour 4 ans. Dans la foulée, le souverain saoudien annonçait l’association de femmes dans le conseil de la Choura, en qualité de membres à compter de la prochaine législature. À long terme, cet élargissement de la sphère politique aux femmes pourrait avoir des impacts importants. Il indique une évolution positive de l’interprétation théologique : les oulémas, des savants reconnus pour leurs recherches dans le domaine coranique et considérés comme gardiens de la tradition musulmane, ont été consultés, ainsi que d’autres personnalités de référence, avant que cette décision ne soit prise. Celle-ci a donc dû être considérée comme une modernisation équilibrée conforme aux valeurs islamiques.

Dans un système théocratique – ce qu’est, de fait, le régime saoudien, ses lois étant entièrement basées sur la charia –, une telle évolution constitue potentiellement un pas de géant vers l’égalité entre hommes et femmes, même si les impacts de cette décision peuvent ne pas se faire sentir avant des décennies, et même si le pouvoir réel reste détenu par la famille royale et les autorités religieuses. La potentielle présence de femmes aux assemblées communales ou dans l’enceinte de la Choura leur donnera, d'abord, une tribune pour mieux défendre leurs droits et exprimer leurs attentes et leurs besoins. Elle leur donnera une visibilité limitée mais réelle dans la sphère publique, propice à rendre à terme moins choquante leur présence dans d’autres secteurs : si une femme peut assumer des responsabilités en tant qu’élue et prendre des décisions politiques, elle peut être considérée comme capable de même dans d’autres domaines de la société (l’enseignement, la santé, l’économie, etc.) – tout cela dans le respect de l’islam. L'intervention de femmes dans une sphère publique sera l'occasion d'améliorer leur image, de faire tomber certains préjugés et de créer des modèles féminins pour bon nombre de jeunes filles. Par ailleurs, il faut bien se représenter que les hémicycles des conseils communaux ou de la Choura pourraient voir, à l’avenir, hommes et femmes se côtoyer quotidiennement, travailler ensemble sur des dossiers communs, débattre ensemble (en public), s’affronter lors d’élections, etc. Or, quel sera l’effet de victoires électorales de femmes face à des candidatures masculines ? Ou encore d’un évènement tel que l’accession d’une femme au poste de Maire de La Mecque ou de Médine ? Autant d'hypothèses qui semblent relever de la politique fiction, mais que cette réforme rend, à l’avenir, envisageables.

Autre progrès récent opéré par la monarchie : l’âge minimum pour le mariage des jeunes filles en Arabie saoudite a été fixé à 16 ans, selon une nouvelle loi approuvée le 7 mars dernier par le gouvernement, et qui vise à mieux protéger les enfants contre les mariages forcés. Le contrat de mariage sera dorénavant officialisé devant une instance juridique et la jeune fille devra faire part de son accord directement devant un juge. De telles avancées constituent des points positifs dans un océan de préjugés et de coutumes patriarcales violentes. On se souvient qu’en 2008, une petite fille âgée de 8 ans avait été mariée de force à son cousin quinquagénaire. Plus récemment, en janvier dernier, une adolescente de 15 ans, mariée de force avec un homme de 86 ans dans la région de Jazane, proche du Yémen, a fui le domicile conjugal avant la nuit de noces, et a obtenu le divorce grâce à l’appui d’une association de défense des droits humains et après l’intervention du chef de la tribu et des notables locaux.

Les progrès observés semblent des combats d’arrière-garde, vus d’Europe, mais s’avèrent déterminants en Arabie Saoudite, même si un décalage risque de persister entre le droit théorique et son application pratique. Lentement, trop lentement, les mentalités tendent à évoluer. En témoigne la participation, pour la première fois dans l’histoire de ce pays, de deux femmes saoudiennes aux Jeux Olympiques de Londres, en 2012 : la judokate Wodjan Ali Seraj Abdulrahim Shahrkhani et l'athlète Sarah Attar, alors âgées de 18 et 19 ans. Elles ont certes dû bousculer un peu le protocole vestimentaire – vêtues de manches longues et d'une sorte de cagoule qui ne laissait apercevoir que l'ovale de leur visage –, mais leur présence révolutionne à elle seule la pratique du sport et sa perception dans leur pays, comme le soulignait l’athlète Sarah Attar après sa course du 800 mètres : « Ce fut un expérience incroyable. C'est un énorme honneur d'être ici pour représenter les femmes d'Arabie saoudite. […] C'est un moment historique, j'espère que cela va changer les choses, c'est un énorme pas en avant. »

Les sanctions internationales et le boycott : des compléments possibles de la lutte interne pour l’égalité des droits

Ces maigres progrès, s’ils constituent des premiers pas indispensables, ne changent pas encore sensiblement les conditions des femmes dans le pays, et n’empêchent pas des drames tel que celui de la petite Lama de se produire. La pression des opinions publiques et des gouvernements étrangers partageant le désir de défendre l’égalité entre les hommes et les femmes, devrait se faire sentir au travers d’actions concrètes de boycott et de condamnations claires. À l’inverse, la nature des rapports diplomatiques, économiques et commerciaux entre l’Occident et les pétromonarchies contribuent au renforcement de leurs capacités financières et militaires. Dans le cas du régime d’apartheid, les condamnations internationales (en 1973, une convention internationale votée par l’assemblée générale des Nations Unies qualifie l’apartheid de « crime contre l’humanité ») ont participé à marginaliser Pretoria, et constituaient bien un levier de pression. Elles étaient efficaces parce qu’elles rejoignaient une montée de la contestation interne des Noirs à partir de 1976 et l’opposition grandissante des pasteurs afrikaans issus de l’Église réformée hollandaise qui dénonça l’apartheid en 1986. En Arabie Saoudite, l’émergence d’une contestation interne face à la situation des femmes doit porter le même espoir et être appuyée autant que faire se peut.

La possibilité pour une puissance régionale comme Ryad de trouver d’autres débouchés pour son pétrole et son gaz – notamment auprès des pays émergents, dont la demande va croissante –, ne facilite pas les choses parce qu’elle limite les impacts potentiels d’un boycott de la monarchie saoudienne ; mais ce paramètre n’a pas empêché, dans le passé, la France et d’autres pays de couper leurs relations diplomatiques et commerciales lorsque nous y avions un intérêt stratégique, quand bien même le pays qui faisait l’objet de sanctions ne manquait pas d’alliés. Remplaçons l’intérêt stratégique comme moteur de nos décisions par l’intérêt supérieur des valeurs que nous prétendons défendre, et alors nous ressemblerons un peu à ce que nous pensons et prétendons être.

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