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Par David Brites.

Depuis deux ans, le Qatar est souvent cité dans l’actualité internationale (et même parfois dans l’actualité française). Son activisme diplomatique n’a d’égale que son potentiel économique fantastique. Or, le 25 juin dernier, l’émir de ce « petit » pays, Hamad ben Khalifa al-Thani, a laissé sa place à la tête de l’État à son fils, Tamin. Une succession qui s’est faite sans bruit et sans douleur. Et sans écho dans l’Hexagone, pourtant concerné par le dynamisme de la politique extérieure qatarie – l'exemple le plus notoire en France étant l'achat du club de football du Paris Saint-Germain par un fonds d'investissement souverain qatari. Au vu de sa récente montée en puissance, et de ce changement de visage au sommet de l’émirat, quelles perspectives politiques et géopolitiques se dessinent à présent pour cette puissance arabe pas comme les autres ?

L’expédition d’Alexandre le Grand qui établit l’autorité de la Macédoine depuis les Balkans jusqu’à l’Indus, la grande épopée mongole qui a permis à des tribus nomades venus des steppes de dominer presque toute l’Asie, ou encore les Grandes découvertes qui ont octroyé au petit Portugal un vaste empire maritime dans des mers encore inconnues, depuis le Brésil jusqu'au Japon : dans l’Histoire, il arrive parfois qu’un peuple se surpasse pour atteindre une ambition démesurée. Aujourd’hui, le Qatar en est un nouvel exemple !

À peine plus grand que la Corse, ce petit pays du Golfe s’est doté d’une aura diplomatique qui concurrence largement celle de grandes puissances arabes ou occidentales. Il a su investir l’argent du pétrole et le mettre au service de sa politique extérieure, saisissant depuis 2011 les opportunités offertes par les évènements du Printemps arabe. Fort d'une grande stabilité intérieure et d'un activisme diplomatique exceptionnel, le Qatar est devenu incontournable sur l'échiquier moyen-oriental. Sa position privilégiée tient tant à sa situation géographique de premier choix et aux ressources naturelles extraordinaires dont regorgent son sous-sol et ses eaux, qu’à l’audace avant-gardiste de son élite politique.

C'est dans un tel contexte, et sans aucune pression intérieure, que l'émir Hamad ben Khalifa al-Thani a quitté son poste le 25 juin dernier, une décision surprenante pourtant passée inaperçue. Presque vingt ans après avoir renversé son propre père, il cède le trône à son fils Tamin, confortant ainsi la pérennité de la dynastie.

L'émir Khalifa ben Hamad (1972-1995).
L'émir Khalifa ben Hamad (1972-1995).

Une situation régionale privilégiée depuis des siècles

Situé sur les routes commerciales les plus stratégiques du Moyen-Orient, au carrefour entre monde arabe et iranien, entre l'océan Indien et la Mésopotamie, le Qatar a été de tout temps une source de convoitise pour les grandes puissances de la région. Islamisé dès le VIIème siècle, le pays est longtemps dominé par la Perse et par les monarchies arabes locales. Après une courte domination portugaise (1517-1538), il est occupé par l’Empire ottoman en 1538 ; les Turcs en resteront maîtres pendant 300 ans.

Les Britanniques s’imposent dans la zone au XIXème siècle, dans un contexte de conflits entre tribus de la région. Depuis Bahreïn, la dynastie al-Khalifa exprime des ambitions expansionnistes, tentant même en 1867 de prendre pied sur le sol qatari. C’est à la suite de cet épisode que la dynastie al-Thani, toujours en place aujourd’hui, accède au trône, en la personne de Mohammad ben al-Thani (1868-1878). Ce dernier est clairement soutenu par le Royaume-Uni qui devient garant de l’intégrité du royaume tout en faisant de celui-ci un protectorat de facto.

Le pays n’a connu que cinq émirs au cours du siècle dernier, jusqu’en 1995. Leur parcours permet de résumer brièvement l’histoire du Qatar au cours du XXème siècle.

  • Sous le règne de l’émir Jasim ben Mohammed al-Thani (1878-1913), l’Empire ottoman, dont l’influence demeure très présente de 1872 à 1893, renonce définitivement au territoire qatari (1913).
  • Sous Abdullah ben Jasmin al-Thani (1913-1949), le protectorat des Britanniques est officialisé par les Britanniques (1916) qui s'attribuent largement les droits de prospection du pétrole (1935). D’importantes réserves pétrolières sont découvertes en 1940.
  • Ali ben Abdullah al-Thani, émir en 1949, abdique en faveur de son fils en 1960. Sous son règne, le pays amorce une modernisation rapide à la faveur des bénéfices de la manne pétrolière qui « inondent » le trésor de l’État, justement à partir de 1949.
  • Ahmad ben Ali al-Thani, émir en 1960, s’émancipe de la tutelle britannique en faisant accéder l’émirat à l’indépendance inconditionnelle le 3 septembre 1971. Il est destitué et remplacé par son cousin dès l’année suivante.
  • Arrivé au pouvoir à la faveur d’une « révolution de palais », Khalifa ben Hamad al-Thani est lui-même renversé par son fils en 1995.

Sur la scène internationale, le contexte de la Guerre froide d’une part, et celui de l’émergence de courants socialistes panarabes d’autre part, poussent très tôt le pays, comme ses voisins de la Péninsule arabique, à s'aligner sur la ligne diplomatique des États-Unis. Cette réalité ne semble pas bouleversée par l’arrivée au pouvoir de Hamad ben Khalifa al-Thani en 1995, ni par l’émergence d’une diplomatie qatarie de plus en plus ambitieuse, ni même depuis 2011 par la montée en puissance du Conseil de Coopération du Golfe dans les affaires régionales. Ces évolutions historiques n’empêchent en rien le Qatar d’entretenir de bonnes relations avec Washington, avec qui les intérêts communs dans la région demeurent nombreux.

Le Qatar et son voisinage proche.

Le Qatar et son voisinage proche.

Hamad ben Khalifa al-Thani a donc dirigé le Qatar de 1995 à 2013. Son accession au pouvoir s’est accompagnée d’une timide ouverture du système politique, ainsi que d’une ambition géopolitique accrue. Alors que depuis l’indépendance, l’émir dirigeait directement le gouvernement, il nomme dès 1996 un Premier ministre, en la personne de son demi-frère qui occupera cette fonction jusqu’en 2007. À cette date, un autre membre de la famille régnante, Hamad ben Jasim al-Thani, accède à ce poste, qu’il cumule avec celui de ministre des Affaires étrangères qu’il occupe déjà depuis 1992. Héraut d’une politique extérieure offensive, Hamad ben Jasim joue donc un rôle décisif dans l’histoire récente de l’émirat, qui lui doit sa place stratégique actuelle dans les relations internationales. En occupant la fonction primo-ministérielle tout en se maintenant à la tête de la diplomatie qatarie, il s’est affirmé pendant deux décennies comme l’homme fort du régime.

Hamad ben Khalifa al-Thani, émir de 1995 à 2013.
Hamad ben Khalifa al-Thani, émir de 1995 à 2013.

Que laissent présager les évolutions politiques récentes du Qatar ?

Peuplé d’environ un million 900.000 habitants, dont 80% d’étrangers (essentiellement venus du sous-continent indien et d'autres pays arabes), le Qatar est limitrophe de l’Arabie Saoudite par son flanc méridional – mais le pays n’a plus d’accès terrestre à la frontière de l’émirat d’Abu Dhabi depuis 1974, lorsqu’un règlement frontalier a conféré un nouvel accès à la mer à l’Arabie Saoudite, dans la baie d’Al-Udaïd. Le Qatar sera par ailleurs relié à l'horizon 2015 à l'île de Bahreïn par le Pont de l’Amitié Qatar-Bahreïn, en construction depuis 2008.

Fondée en 1850, et capitale du Qatar depuis 1916, la ville de Doha a connu une croissance fantastique depuis les années 1950. Il s’y concentre aujourd’hui 90% de la population totale du pays. Le pétrole depuis 1949 et le gaz depuis les années 90 ont permis à l’émirat de se développer de façon considérable : il abrite à présent la troisième ressource mondiale de gaz naturel, et il est le premier producteur mondial de gaz de pétrole liquéfié ; et c’est grâce à son exploitation que presque 250.000 citoyens qataris affichent aujourd’hui l’un des plus hauts revenus par habitant au monde. Le niveau d’éducation du pays est parmi les plus performants au monde, l’espérance de vie y est supérieure à 78 ans, etc.

Mais le régime tend également à diversifier l’économie nationale, en investissant notamment dans la finance, les médias, le commerce, la culture et le sport. La Qatar Foundation, structure « privée » sans but lucratif créée en 1995 par l’émir et intégralement financé par l’émirat, sert un nouveau chantier prioritaire : l’éducation. L’État mise sur l’excellence pour devenir la capitale universitaire du Golfe. Actuellement, 70% de la population est employée dans le secteur tertiaire, et 28% dans l’industrie. Pour autant, les hydrocarbures représentent encore 60% du PIB : un chiffre qui laisse entendre qu’il reste encore beaucoup à faire en termes de diversification des activités économiques. À long terme, sont en jeu le degré de résilience de la société qatarie face aux crises internationales et à la raréfaction des ressources en hydrocarbures, et donc la pérennité du modèle de développement du Qatar et de ses ambitions.

Dans un pays où plus de 80% de la population est musulmane sunnite – quelques 9% sont chrétiens – et où 40% de la population est arabe et parle cette langue, le niveau de vie particulièrement élevé des citoyens nourrit un consensus autour de la nature du régime. Les crises sont rares dans le petit émirat, qui est parvenu à amorcer lentement une ouverture politique en 1995, le système politique apparaissant moins liberticide que dans les pays voisins, en dépit de ses restrictions politiques encore nombreuses. La liberté de la presse s’est étendue, et la chaîne télévisée qatarie Al-Jazeera a progressivement acquis une réputation de source libre et non-censurée. Après la nomination d’un Premier ministre depuis 1996 et l’organisation de premières élections (municipales) en 1999, avec la participation, sans distinction, de tous les citoyens (et citoyennes) qataris de plus de 18 ans, l’émir Hamad ben Khalifa al-Thani a officiellement proclamé une Constitution le 29 avril 2003, jour où les Qataris ont approuvé ce texte par référendum à 97,66% des voix, selon les chiffres officiels (84,3% de participation). Cette nouvelle Loi fondamentale établit la liberté de culte et instaure un « Conseil consultatif », sorte de chambre parlementaire dont 30 des 45 membres doivent être élus au suffrage universel direct.

En dépit de cette ouverture, le régime n’est en rien une monarchie constitutionnelle. Quinze députés demeurent directement nommés par l’émir de façon totalement arbitraire, de même que le Premier ministre, qui est systématiquement issu de la famille royale. Reportées à plusieurs reprises depuis 2004, les premières élections directes du pseudo-Parlement qatari n’ont toujours pas eu lieu – le dernier calendrier proposé, prévoyant une élection en 2013, a finalement été bouleversé par la succession observée à la tête de l’État. Les partis politiques restent interdits, ce qui induit l’impossibilité de s’organiser pour proposer des alternatives gouvernementales crédibles. Toute contestation interne sérieuse ou critique à l’égard de la famille régnante est réprimée. À titre d’exemple, le 16 novembre 2011, l’écrivain Mohammed Al-Ajami, alias Ibn al-Dhib, était arrêté pour un poème saluant l’avènement des révolutions du Printemps arabe et exprimant l’espoir qu’elles s‘étendraient aux monarchies du Golfe. Condamné en première instance le 29 novembre 2012 à la prison à perpétuité pour « atteinte aux symboles de l’État et incitation à renverser le pouvoir », il a vu sa peine réduite à 15 ans de prison par la Cour d’appel du Qatar, le 25 février 2013. Ce Poème du Jasmin exprimait l’espoir que le changement touche d’autres pays arabes que la Tunisie, dans une allusion aux monarchies du Golfe, affirmant : « Nous sommes tous la Tunisie face à une élite répressive ». Dans une référence au Qatar, qui abrite une importante base américaine, il y ajoute : « J’espère que sera bientôt le tour des pays dont le dirigeant s’appuie sur les forces américaines ». Pour le Qatar, le Printemps démocratique est encore loin.

Logo de la chaîne Al-Jazeera.
Logo de la chaîne Al-Jazeera.

La puissance géopolitique qatarie : des ambitions démesurées ?

Vitrine d’un monde arabe « moderne », l’émirat du Qatar agit fortement à travers l’ensemble du Moyen-Orient ainsi qu'en Afrique du Nord, par ses investissements et par son soutien logistique à de multiples courants politiques ou militaires, notamment à la mouvance des Frères musulmans. Doha est le parrain de cette confrérie depuis que l'Arabie Saoudite a rompu ses liens elle au début des années 1990. Et ce alors que la branche qatarie des Frères aurait été dissoute en 1999 en raison de désaccords avec la famille régnante. Alors qu'éclate les révolutions en Tunisie et en Égypte, Hamad ben Khalifa al-Thani est persuadé que l'islamo-conservatisme tel que porté par la confrérie (et par son vaste réseau régional) correspond aux aspirations profondes des peuples arabes. Décidé à se trouver du « bon côté de l'Histoire », il met immédiatement au service du Printemps arabe le soutien financier et logistique de son pays, pensant que les révoltes successives permettront partout l'accession au pouvoir de régimes amis noyautés par des personnalités liées aux Frères musulmans.

À titre d’exemple, le 29 mars 2011, le Qatar devenait le premier pays à reconnaître le Conseil National de Transition (CNT), structure représentative des insurgés en Libye ; d'avril à août 2011, le régime qatari engageait même six de ses avions militaires – la moitié de son aviation de chasse – aux côtés des pays de l’OTAN engagés en Libye, pour effectuer des missions de reconnaissance, envoyait dans la même période des agents au sol pour soutenir l’insurrection victorieuse contre le régime de Mouammar al-Kadhafi, et dépensait près de deux milliards de dollars dans son soutien à la Révolution dans la même période. Alors que les balles sifflaient encore sous le ciel libyen, le Qatar a signé une série d’accords pour un montant de huit milliards de dollars avec le CNT. La Libye représente un investissement d’avenir pour le Qatar, puisque la reconstruction du pays est estimée à 700 milliards de dollars – les Chinois et les Russes ont laissé pour 30 milliards de dollars de chantiers inachevés, qui ne demandent qu’à être repris. L'appui financier conséquent vis-à-vis des Frères musulmans en Égypte, le haut niveau d'investissements qataris dans le secteur des télécommunications en Tunisie, ou encore la fourniture d'armes aux groupes islamistes modérés affiliés à la confrérie en Syrie, relèvent de la même logique d'alliance. Pour le cas syrien, le Qatar vise certes des contrats de construction pharaonique en cas de chute de Bachar el-Assad au profit des Frères musulmans, mais il a surtout en ligne de mire les enjeux à la clef liés à l’exportation de gaz ; en effet, alors que l’Arabie Saoudite refuse sur son sol de construire de longs gazoducs reliant l'émirat aux marchés européens, un projet de conduite contournant le royaume saoudien, en passant par la Turquie (où les tronçons de gazoduc sont déjà prêts), est sur la table, dans le contexte de la découverte de nouveaux champs pétrolifères au large de Chypre, du Liban, d’Israël et… de la Syrie.

Le Qatar joue abondamment la carte du soft-power. Cela passe notamment par un travail intense en termes de communication. Créée le 1er novembre 1996, et financée par l’État qatari sans pour autant être une chaîne d’information strictement nationale, Al-Jazeera a su rapidement se doter d’une très grande notoriété dans la rue arabe. Suite aux attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, elle a été accusée de servir de tribune aux activistes d’Al-Qaïda, dont elle publie régulièrement les messages audiovisuels ou écrits. Mais cette posture s’inscrivait dans une ambition : fournir des ambitions objectives dans un monde rigoureusement censuré. C’était le seul média arabe à inviter régulièrement des responsables politiques israéliens à des débats, et ses correspondants se montraient souvent très critiques à l’égard des régimes en place. Surtout, depuis 2011, la chaîne, diffusée en anglais et en arabe, acquiert une visibilité mondiale à la faveur des mouvements de protestation du Printemps arabe, qu'elle a largement relayés. La chaîne ambitionne de toucher un public toujours plus large, arabophone, mais également anglophone, sur le premier marché télévisé du monde ; ainsi, actuellement, les investissements d’Al-Jazeera aux États-Unis sont estimés à quelque 375 millions d’euros. Basée à Londres, un canal francophone d’Al-Jazeera serait également en cours de préparation.

Le principal instrument de la puissance qatarie est la Qatar Holding. C’est par elle que Doha s’implante à l’étranger. Cette structure d’investissement direct fait partie de la Qatar Investment Authority, dont les actifs ont atteint 100 milliards de dollars (76 milliards d’euros) depuis sa création en 2005, et qui a mis en place des fonds communs de placement avec des États partenaires, comme la Libye et l’Indonésie. Comme le notait le quotidien britannique Financial Times en avril dernier, les marchés français et britannique ont actuellement la faveur des investisseurs qataris. En effet, ajoutent-ils, « des particuliers et des entreprises soutenues par l’État [y] possèdent des biens immobiliers de grande valeur, par exemple le gratte-ciel londonien The Shard et certains immeubles de l’avenue des Champs-Élysées. […] Dernier investissement en cours au Royaume-Uni, le Qatar a entamé des négociations sur des projets d’infrastructures représentant 11,7 milliards d’euros, par exemple un "supersystème d’égouts" pour la ville de Londres. »

En France, l’émirat fait pleuvoir ses dollars, investissant dans l’immobilier parisien, dans le club du PSG, par diverses formes de mécénat, et même des projets de millions d’euros destinés à promouvoir l’activité économique dans les banlieues défavorisées par le biais de petites et moyennes entreprises. Le pays a aussi pris des participations dans plusieurs grands groupes français, dont les grands magasins du Printemps, en mars de cette année. Le palmarès est tellement intéressant qu’en 2009, la majorité UMP au Parlement a octroyé au Qatar, à la demande du chef de l’État de l’époque, un statut fiscal particulier, prévoyant que toutes les plus-values réalisées en France par les Qataris soient exemptées d’impôts… Une mesure maintenue par la présidence Hollande, qui a même mis en place, en juin dernier, un fonds commun d’investissement franco-qatari pour soutenir les PME dans les banlieues françaises – une manière de désamorcer les critiques à l’égard de ce soutien qatari douteux, mais aussi, paradoxalement, de le pérenniser.

L’influence qatarie se joue aussi sur le terrain sportif. Après le Championnat Mondial de Handball en 2015, le pays doit accueillir en 2022, pour la première fois dans un pays arabe, la Coupe du Monde de Football, soit l’évènement sportif le plus médiatisé au monde ; si le calendrier de la Coupe est maintenu à l’été, elle sera même l’occasion de prouesses techniques et technologiques de la part des Qataris, avec la mise en place de stades de football climatisés et démontables. La montée en puissance relative de clubs de football qataris, de même que l’achat de clubs européens de football ou de handball – dans ces deux sports, celui de Paris est à chaque fois emblématique – ou de stades, par des hommes d’affaire ou des fonds souverains qataris, sont autant d’autres exemples de l’entrée réussie de ce pays dans l’univers sportif international.

À bien des égards, le Qatar a su mettre les moyens économiques et financiers à sa disposition, au profit de son aura internationale. Le recrutement de grandes figures étrangères participe de cet aura, comme l’ex-Premier ministre britannique Tony Blair dans le rôle de consultant auprès de la famille royale, l’ancien ministre espagnol Miguel Ángel Moratinos au poste de conseiller diplomatique au Programme national de sécurité alimentaire qarati, ou encore Nicolas Sarkozy dans le cadre de conférences très légèrement surfacturées… Dernier cas en date : Iñaki Urdangarín, gendre du roi d’Espagne accusé de détournement de fonds publics dans son pays, s’est mis au service de l’équipe qatarie de handball. D’autres opérations coups-de-poing jouent aussi dans l’image (positive comme négative d’ailleurs) du Qatar dans le monde. Exemple parmi d’autres des opérations d’achat démesurées de l’émirat, Hamad ben Khalifa a acheté cette année, alors qu’il était encore émir, six îles grecques, dans la région d’Ithaque.

L'influence géopolitique du Qatar n’est à présent proportionnelle ni à sa démographie ni à sa taille, elle est bien supérieure. Et si l’importance actuelle du Qatar sur la scène internationale doit beaucoup à l’activisme et à l’habileté du chef de la diplomatie pendant près de deux décennies, Hamad ben Jasim al-Thani (1992-2013), elle a surtout été possible grâce aux moyens économiques et financiers considérables dont dispose le pays, et qui reposent sur ses ressources en pétrole et en gaz. Acteur financier de premier plan, l'émirat est considéré par le Royaume-Uni et la France comme un partenaire incontournable dans la gestion de nombreuses crises moyen-orientales. La bénédiction des État-Unis, pourtant prudents à l'égard des Frères musulmans dans le monde arabe, vis-à-vis des décisions qataries, n'a jamais été aussi explicite que lorsque Barack Obama a entériné la création d'un bureau de Talibans afghans à Doha, afin de « faciliter [la] négociation en Afghanistan », selon une déclaration du ministre des Affaires étrangères qatari. En outre, le Qatar a acquis une grande expérience politique dans la médiation et l’arbitrage des crises internationales, au Moyen-Orient et en Afrique, et l’émir, fort de la stabilité du régime, jette désormais l’une des bases du réseau d’alliance qatari sur le soutien à la démocratisation laborieuse du monde arabe.

La manne des hydrocarbures permet au Qatar de jouer dans la cour des grands.

La manne des hydrocarbures permet au Qatar de jouer dans la cour des grands.

Cette posture est décriée par ceux qui dénoncent les faux-semblants de l’action qatarie sur la scène internationale, qui, loin de vouloir une ouverture politique dans les pays de la région, vise surtout à faire tomber des dictatures qui lui sont hostiles comme la Libye « socialiste » de Mouammar al-Kadhafi et la Syrie baathiste de Bachar el-Assad, pour mettre en place des régimes « amis ». Une thèse d’autant plus crédible que le soutien financier et logistique du Qatar est essentiellement dirigé vers des groupes politiques et militaires affiliés aux Frères musulmans, en Égypte, en Syrie et en Libye. Ainsi, en 2013, pour venir en aide à la présidence Morsi qui devait faire face à de lourdes difficultés économiques, l'émirat promettait au gouvernement égyptien de fournir du gaz naturel à l’Égypte à partir de l’été et d'acheter 2,3 milliards d’euros d’obligations égyptiennes, une somme qui s’ajoutait à 4 milliards déjà versés en 2012 sous forme de prêts ou d'aides sans contrepartie. Le putsch du 3 juillet dernier a sonné le glas de ce plan d'aide et a entraîné la chute d’un pilier de la diplomatie qatarie. Elle s'est également trouvée affaiblie au sein de la rébellion syrienne, quand le 6 juillet dernier, la « Coalition nationale » réunissant les différentes composantes de l’opposition syrienne a préféré pour sa présidence le candidat soutenu par l’Arabie Saoudite (autre grand soutien des insurgés syriens) à celui appuyé par Doha.

L’image d’un Qatar proche des peuples arabes révoltés, que l’émirat a voulu construire à l’occasion du Printemps arabe, doit donc être fortement nuancée. Elle doit l'être également pour des raisons de politique intérieure, puisque la dureté du régime des Thani n'est pas cohérente avec cette posture de façade adoptée à l'international. En témoigne la couverture médiatique notablement faible des médias qataris vis-à-vis du mouvement de protestation observé en 2011 à Bahreïn ; et pour cause, la répression s’y est largement faite avec l’assentiment des États-membres du Conseil de Coopération du Golfe. En effet, le soutien à la contestation dans la rue arabe ne se fait que s’il permet aux dirigeants qataris d’étendre leur influence extérieure. Les investissements qataris ont un double objectif : pérenniser la prospérité économique du pays, en diversifiant les activités économiques, les partenaires commerciaux et les terres d’investissement de la manne des hydrocarbures ; et favoriser l’expansion d’un islam politique rigoriste avec lequel le régime al-Thani peut établir un réseau d’alliances puissant. Dans cette configuration, tout appui à des mouvements de protestation serait donc hors de propos dès lors qu’ils remettraient en cause la légitimité des dynasties en place dans la Péninsule arabique. C’est pourquoi d’ailleurs la rivalité entre Riyad et Doha, qui se traduit par des dissonances politiciennes au sein de l’opposition syrienne en exil, est un phénomène qui doit être nuancé. Pleinement membre du Conseil de Coopération du Golfe, le Qatar a à ce titre soutenu sans aucune réserve l’envoi de troupes saoudiennes pour soutenir la répression à Bahreïn en mars 2011. L’appui au Printemps arabe, oui, mais pas quand il est à nos portes.

Tamim ben Hamad, émir depuis juin 2013.
Tamim ben Hamad, émir depuis juin 2013.

De nouveaux défis pour le nouveau souverain !

Derrière cette puissance apparente et ce foisonnement d'investissements, se cachent des difficultés structurelles particulièrement inquiétantes pour l'avenir du Qatar. Comme la plupart des pays de la péninsule, l’émirat est dépendant des importations étrangères à hauteur de 90% de ses besoins alimentaires. Conscients de cela, les Qataris ont pris les devants. Lancé en 2008, le Programme de sécurité alimentaire national du Qatar mobilise de nombreux experts internationaux, et devrait être opérationnel vers 2014-2015.

Ce projet ambitieux vise à satisfaire les deux tiers des besoins alimentaires de la population. Il s’appuie sur plusieurs initiatives, comme le développement de l’agriculture durable, ou encore la multiplication d’usines de dessalement alimentées à l’énergie solaire pour répondre aux besoins en eau. Toutefois, les autorités qataries ont conscience que l’investissement sur le sol qatari ne suffira pas. D’abord parce que cela représente un rapport coûts/production démesuré, même pour ce pays qui bénéficie encore pour plusieurs décennies de la manne des hydrocarbures. Ensuite parce que, comme l’Arabie Saoudite qui a elle-même totalement échoué à atteindre l’autosuffisance alimentaire, le Qatar, où les températures estivales atteignent parfois les 50 degrés, doit trouver une alternative plus réaliste et anticiper les crises alimentaires mondiales qui ont vocation à se multiplier.

D’où une ruée sur la terre, dans laquelle l’émirat a d’ores et déjà toute sa place, notamment depuis la crise des prix alimentaires de 2008. Et le Qatar capitalise sur ce phénomène pour faire de sa faiblesse un outil de son influence à l’échelle mondiale. Ou quand les besoins vitaux rejoignent les objectifs de puissance. Lancée en 2008 par le fonds souverain du Qatar, la société Hassad Food, doté d’un capital d’un milliard de dollars, est l’outil privilégié de l’émirat dans sa campagne d’achats de terres. Elle est désormais propriétaire d’au moins 100.000 hectares au Soudan et de 40.000 hectares au Kenya. Les pays les plus riches ne sont pas épargnés, comme le Canada et l’Australie qui ont déjà cédé de larges surfaces ; ainsi, le Qatar est propriétaire de treize grandes fermes en Australie (ovins et production de blé), et le nombre d’hectares achetés par l’émirat dans ce pays est estimé à 22 millions. Bref, Doha assure sa sécurité alimentaire et renforce sa puissance économique. Car qu’on se le dise, et cela nous semblera encore plus évident à l’heure des futures grandes crises alimentaires : l'achat de terres annonce une montée des tensions pour le contrôle des réserves en eau et en terres fertiles. Et dans ce jeu complexe, le Qatar a déjà un coup d’avance.

Le drapeau du Qatar.
Le drapeau du Qatar.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le nouvel émir est pleinement conscient des défis majeurs que son pays doit relever. Et la question alimentaire est en cela emblématique. Ne déclarait-il pas dès 2008, en appuyant les initiatives susmentionnées (du haut du statut de prince-héritier qu'il occupait à l'époque), que la sécurité alimentaire était « le défi le plus pressant » auquel son pays était confronté ? À présent, il reste difficile de prédire les changements qu’apporteront, sur la scène intérieure comme extérieure, l’arrivée au pouvoir du cheikh Tamin.

Certes, le jeune souverain incarne une nouvelle génération, et à 33 ans, il pourrait favoriser une parlementarisation du régime. Mais des doutes subsistent sur une telle évolution. Dès le lendemain de son accession au trône, il a remplacé à la tête du gouvernement l’homme fort du régime, le fameux Hamad ben Jasim al-Thani, mais pour nommer un autre membre de sa famille, Abdallah ben Nasser ben Khalifa al-Thani. Il semble par ailleurs bien peu probable que Hamad ben Jasim ait été évincé du pouvoir sans l’accord du principal intéressé, ou de l’émir sortant. Le remplacement des deux principales figures de l’État, l’émir et le Premier ministre, a été réfléchi et ne traduit pas de rupture immédiate dans les politiques qataries. Ce qui explique d’ailleurs que ce jeu de succession ait fait si peu de bruit. À bien des égards, le déroulement des premières élections législatives, reportées sine die, sera instructif sur le niveau d'ouverture du régime.

Les motifs de cette succession prématurée n’en restent pas moins obscures. Les déboires diplomatiques récents du Qatar peuvent avoir joués, mais il semble peu probable qu’ils aient été déterminants. En juillet dernier, le double échec des Frères musulmans, en Égypte où ils ont été victimes d’un coup d’État (3 juillet) et en Syrie où la présidence de l’opposition leur a échappé (6 juillet), est un coup dur pour la diplomatie qatarie. Pourtant, l’abdication de l’émir Hamad en faveur de son fils s’explique sans doute plus par une volonté d’assurer une succession stable et sans bruit. Un cas rare, dans un contexte régional particulièrement tendu. Ce changement de tête représente l’opportunité d’un nouvel élan pour l'émirat. Les armes du Qatar sont considérables, notamment sa capacité de financement et son soft-power. L’émir Tamin hérite à présent d’un véritable mastodonte économique et financier. Reste à le pérenniser. Car c’est bien le drame des empires construits sur de « petites » nations : ils sont souvent éphémères. Un défi pour le nouveau souverain.

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